« Madame Bovary, c’est moi. » est une phrase apocryphe mais néanmoins jolie. J’ai beaucoup lu autour d’elle, petit panorama (parfois elle est simplement citée, mais ça compte quand même ;))  :

D’abord, l’original : Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857)

Le monde est cruel, Emma.
Ah, Emma.
C’est la seule chose vraie que t’aura jamais dite Rodolphe, « Le monde est cruel, Emma.« . Tu t’ennuies à périr et brodes sur les improbables figures masculines qui traversent ta vie. Charles, en premier lieu. Il est rustique et lourdaud, mais il t’aime pourtant, et ta mort aura raison de lui. Léon, ensuite, mais c’est trop tôt encore, tu n’es pas prête. Rodolphe alors, qui s’y trempe sans s’égarer, savourant pourtant ta beauté et tes élans fougueux.
« … et, au milieu du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec une sonorité cristalline et qui s’y répercutaient en vibrations multipliées. »
Quand il t’abandonne si lâchement, tu es même prête à t’enflammer pour n’importe quel pantin :
« Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador. »
C’est pourtant Léon que le destin replace sur ta route, et il te donne son coeur, ébloui, si jeune.
« Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s’échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine. »
Mais tu les effraies tous, Emma, tu es trop exaltée, trop pressante, trop envahissante. Tu calomnies ce que tu as adoré :
« Mais le dénigrement de ceux que nous aimons nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. »
Tu t’emballes, tu exagères, tu ne comprends plus rien.
« – Je l’aime, pourtant ! se disait-elle.
N’importe ! elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?… Mais il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d’ailleurs, ne valait la peine d’une recherche; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir a son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissent sur la lèvre q’une irréalisable envie d’une volupté plus haute. »
Tu t’obstines, pourtant. Léon n’est pas celui que tu croyais, tu ne sais pas ce que tu croyais. Tu n’as aucune pensée pour ta fille, ton mari, ton père, ta belle-mère. Tu n’habites pas ta vie, tu n’es pas même présente dans tes rêveries, tu es une demande permanente et impérieuse d’un autre chose indéfini, d’un sens à ce qui n’est pas ta vie, mais ton néant.
« Mais comment pouvoir s’en débarrasser ? Puis, elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d’un tel bonheur, elle y tenait par habitude ou par corruption; et, chaque jour, elle s’y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s’il l’avait trahie; et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu’elle n’avait pas le courage de s’y décider.
Elle n’en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée, qu’une femme doit toujours écrire à son amant.
Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu’elle en palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l’abondance de ses attributs. »
Et tout finit mal, Emma, très mal, sauf pour le pharmacien qui incarne si bien la provincialité.
Emma, ma soeur, ma triste amie, mon abusée, tu existes à présent pour l’éternité, par la grâce d’un magicien du nom de Gustave Flaubert.
« Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.« 

Ensuite, les variations :

Gemma Bovery de Posy Simmonds (1999)

« Dans la vie, one way or another, we often get what we ask for, sometimes unexpectedly. »

I’m french, and if I understand pretty correctly what I read or hear, my spoken english (and the written one) is terrible : it doesn’t matter with Posy Simmonds, as in « Gemma Bovery » she fluently mixes both languages. It is a baker story basically, in french Normandy. When Mr and Mrs Bovery, english people and enough proud to be for not trying to learn french, come to live in his little town, this baker become obsessed with Flaubert’s Madame Bovary. He begins with Gemma, spying on her and falling in love with her, but in a twisted way, very unpleasant. Then he sees patterns everywhere and loses it pretty seriously.

Not really a tribute to Mme Bovary, this book thrilled me because of its vivid characters. I felt like I was with Gemma, first in London dealing with Charlie’s first wife and the children, then struggling in the country, half bored but never depressed. This Gemma has nothing to do with the original Emma, she’s strong, she knows perfectly what she wants and especially what she doesn’t, and the baker is very successful as a little town spirit metaphor (yeurk).

Mind your own business should be the moral of this story… (I laughed out loud for the last sentence).

(I had a hard time, trying to express myself in english, so much more difficult than I thought.)

Madman Bovary de Christophe Claro (2008)

Allons je dois je crois me reposer. Je vais, sinon, casser.
Préalable : Ce billet va être interminable. Je résume, pour les pressés : MADMAN BOVARY, de Claro, chez Actes Sud, en Babel (poche) 2011, 195 pages, c’est à tomber à genoux. Voilà.

Avant : Un jour, Caro(line) m’a apporté 3 cartons de livres. Piochant dedans au gré de mes humeurs, j’ai découvert Golden Gate, petit tour de force de traduction de Claro, peu après avoir vécu un grand moment avec Madame Bovary. Quelques temps plus tard, elle me signale qu’il existe un roman de Claro autour de Madame Bovary (en fait, Caro hante les Fnac, et si on ne se méfie pas, genre si on dit « ah ouais ? Tiens ! », 2 jours après on trouve ce dont elle vient de nous parler dans notre boite aux lettres, ma vie n’est pas facile, en plus j’avais dit des diamants, merde). Méfiante, donc, et ce d’autant plus que CosmoZ du dit Claro m’avait refusé son accès avec véhémence (jamais pu dépasser les 50 pages), je répondis que je voulais feuilleter avant d’acheter. Ce que je fis. En même temps je n’ai jamais pu résister à un Babel, ils sont trop beaux ces formats-là, et je suis faible. Le lendemain matin, donc, Madman Bovary prenait sa place près de mon lit.
Pendant : Ce matin, j’étais très fermement décidée. Voire résolue. Je déménage bientôt et j’ai pas mal de cartons à faire. Tout avait bien commencé, j’en avais fait trois, je méritais bien une petite pause café. Ma boite mail demeurant tristement vide (personne ne m’écrit, ma vie n’est pas facile, non), je me saisis d’un livre au hasard, histoire d’occuper mes yeux pendant 2 mn 12. Pan. C’était Madman Bovary, et il m’a hypnotisée. Impossible de le lâcher avant d’en avoir terminé. Pire, impossible de réfréner les battements erratiques de mon coeur, de calmer ma respiration, de m’empêcher de lire à haute voix. J’ai lu en conduisant (si), en mangeant (pas seule), en parlant à ma belle-mère au téléphone (Mmmm, oui, ah !), j’ai lu même quand je ne lisais pas, parce qu’il y a vraiment dans ces pages quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre, et que, sur moi, l’effet a été magistral.
Mais quoi ? : Une certaine démence, en premier lieu. Du genre communicative. Joyeuse. Puis déchirante. Excessive. Obtuse. Un jeu avec l’oeuvre de Flaubert, Madame Bovary en grande partie, mais pas seulement, des morceaux de phrases mêlés à une autre narration, des répétitions, des déformations, des assonances, dissonances, tout un tas de jeux avec la langue, le roman, la typographie, avec le lecteur. Des vagues, comme ça, montantes, descendantes. Du rire. Un poil de tension sexuelle. Une jalousie mortelle pour le talent d’un autre. Une admiration éperdue pour le don de son travail. Une réécriture en deux pages de l’intrigue autour d’Hyppolite. Et bien d’autres choses encore…
Par exemple ? :
« 42 à 66 : Le château de construction moderne, à l’italienne, of course et cetera ! Coup d’éclat ! et tant pis pour ses deux ailes et trois perrons, ce soir je casse la baraque. (Quand j’étais petit, l’expression « sauter les descriptions » m’insupportait déjà, me croyait-on voué à un parcours hippique, attention aux haies, plus haut, plus haut, plus haut, ici une barre, blanche et rouge comme un dégueulis dentifrice figé horizontalement à un mètre vingt du sol, allez, élan, élan, on saute ! Alors que justement les descriptions, qu’elles fussent de corridors ne menant qu’à la désorientation de soi ou d’étangs grouillant d’une faune abjecte, permettaient cette dissolution qu’interdisait la bruyante partie de flipper des dialogues. J’aimais la façon sournoise qu’avait la description de s’exfolier sur la page, cette gangrène qu’elle promenait comme si de rien n’était, comme si le corps soi-disant sain du récit pouvait se passer de digressions infectieuses. Le décor n’était pas planté comme un radis, mais pierre après pierre, et dans chaque pierre il était possible d’entendre roucouler des siècles et des siècles d’érosion, de stupeur. L’oeil pouvait se perdre dans les plis d’une robe et n’en jamais resurgir ((la nuit ((( souvent))) venait tout enterrer)); les paysages se taillaient la part du lion, et le lecteur-lion que j’étais les bouffait tranquillement, os par os, détachant les nerfs et les tendons avec la même application d’un amant dénombrant les taches de rousseur sur le dos ou les cuisses d’Estée qui ne reviendra pas, maintenant les descriptions je les fait sauter – et cetera !) Ce soir c’est la masse critique. »
Ah oui : Aussi, le narrateur est crucifié de chagrin d’amour, Estée est partie et c’est dans Madame Bovary qu’il veut s’oublier; pas Emma, il n’est pas tendre avec Emma(*), il l’évoque d’ailleurs à peine, il s’en fout un peu de la sosotte, non, lui, c’est tout le reste, l’oeuvre. Il veut sentir, ressentir, autre chose que la douleur de la perte. Il convoque la Littérature pour calmer son tourment : « Dans le frigo, Madame Bovary m’attend, entre un poireau et une barquette de riz. Je la sauve et l’embrasse. La serre contre mon coeur de pyjama. Viens te coucher, viens me toucher, je n’en peux plus. »
(*) « 88. Je regarde donc s’éloigner entre les pages la servante Nastasie qui avait, autrefois, tenu société à Charles pendant bien des soirs, dans les désoeuvrements de son veuvage (c’était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du pays, putain ! elle est raide folle, Emma !)… »
Encore un peu ? : Ce jeu du roman dans le roman, tout mélangé, tout vénéré (moment du bal) :
« … une torpeur la prenait, elle s’arrêta, c’est magnifique, l’imparfait la fait chavirer et le passé simple la fige, un vertige vous secoue, ça peut durer, ça pourrait durer, ça ne dure pas, le clou l’emporte sur le bois, la pointe sur la fibre. Ils repartirent; et ce point-virgule est un coup de faux dans le fil du temps; et, non mais admirez un peu la souplesse de la virgule, d’un mouvement plus rapide, re-virgule, le vicomte, tiens, prends cette virgule et enivre-toi avec, l’entraînant, encore une virgule pour retarder la jouissance on ne sait jamais, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie, la virgule alors comme un doigt sur l’ombre du clitoris, où, si ce n’est un cri qu’est-ce, haletante, encore un peu juste un peu, elle faillit tomber, virgule-hameçon où la bouche extasiée se laisse accrocher et suspendre, et, tout ne tient plus qu’à un fil, un instant, vaste comme un lit, s’appuya la tête sur sa poitrine et là j’aide tout ce beau monde à mettre un point qui ne saurait être final, parce que la jouissance, même reconduite à son huis lointain, derrière les yeux, sous la peau, ne pense plus qu’à ça, n’a plus qu’un seul impératif en tête et au con, et c’est, comme disait Estée : le refaire. »
Alors en fait : Vous l’aurez compris avec ces extraits, c’est un roman très particulier, qui ne plaira pas à tout le monde. En ce qui me concerne il m’a chavirée, et à un moment il fait dire à Flaubert (citation ou licence poétique, aucune idée) : « On peut juger de la bonté d’un livre à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur du temps qu’on est ensuite à en revenir. » Top chrono.

« Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. »

Les Aurores Montréales de Monique Proulx (1998)

Recueil de 27 nouvelles, les Aurores Montréales parle de Montréal à travers la multiplicité de ses habitants. L’écriture est brillante, bluffante, les dénouements souvent inattendus, le ton général impressionnant. Je savais que j’allais aimer Monique Proulx à travers toutes les critiques que j’ai pu en lire, je ne m’attendais pas pour autant à prendre cette claque au visage. C’est excellent !
Ma nouvelle préférée c’est Rouge et blanc, qui est une lettre qu’une jeune femme inuit adresse dans l’absolu à la déesse Aattaentsic, au sortir d’une tentative de suicide. 3 pages et demies, qui disent tellement de choses de plus que les mots. Par exemple :
« Je veux nous voir comme ils nous voient. Je veux mettre leurs yeux froids dans mes yeux pour regarder ce que nous sommes devenus, sans ciller et sans m’effondrer. [ …] Je veux voir avec leurs yeux comment ils arrivent à nous condamner au lieu de nous plaindre. »
Peut-être aussi Fucking bourgeois. Parce qu’elle est remplie d’élégance et de raffinement, et injuste dans son final. Toutes ces descriptions gastronomiques m’ont donné l’eau à la bouche, c’est puissamment évocateur.
Sans oublier Madame Bovary, qui est très forte, très caustique, et démontre une fois de plus les dangers de l’imagination.

L’éditeur et son double (Carnets 2. 1988-1989) d’Hubert Nyssen (1990)

« Je te souhaite de vivre jusqu’à cent ans et, arrivé à cet âge, de mourir d’une crise de jalousie !« *

* Toast de Sergueï Zalyguine, au fond des yeux.

Depuis 2004, Hubert Nyssen nous offre ses carnets en ligne, et j’en suis une fidèle lectrice. J’ai découvert depuis peu qu’une version quelque peu expurgée nous était également proposée pour quelques années, j’ai commandé celle-ci au hasard, c’est le volume numéro deux mais quelle importance ? Tous seront lus assurément, et ces années 88-89 sont passionnantes; Actes Sud fête alors ses dix ans d’existence, le Salon du livre vient tout juste de migrer du Grand Palais au parc des expositions de Versailles (avec beaucoup de grincement de dents !) et surtout Nina Berberova trouve enfin son public, et plane sur toutes ces pages.

Je porte sur Hubert Nyssen un regard enflammé, je le tiens pour un Grand Homme qui marquera son époque. Je trouve dans ses carnets une qualité d’écriture qui comble totalement ma soif de lecture; J’ai l’impression qu’il a tout compris, qu’il a cette faculté incroyable de dire beaucoup en peu de mots, choisis, souvent incisifs, malicieux, parfois mordants, jamais méprisants (c’est bluffant, ça, c’est rare). Il me semble qu’il a le juste ton, pas d’esbroufe ou de vantardise, pas de sous-estimation non plus, je ne connais pas beaucoup de gens capables de se placer dans le monde ainsi, à leur place. Quand on sait ce qu’on est, ce qu’on vaut, on n’a pas besoin de frimer à tout va, ni de verser dans la fausse modestie si irritante. Moi qui suis allergique aux déclarations d’intention, je savoure la beauté pure de l’accord actes/pensée.
J’aime aussi qu’il ait du caractère, des emportements, des coups de coeur, des revirements. C’est vivant, ça palpite, ça râle, ça prend la mouche.
J’ai aimé ici ce qu’il dit de la Pologne, du prix unique pour le livre, son avis sur la littérature étrangère, j’ai corné et souligné, et au risque de faire un billet interminable, je veux partager de nombreux extraits sachant qu’ils ne sont que particules infimes de ces témoignages d’une époque, que je recommande à tous de lire !

« Je venais de relire, tôt ce matin, la traduction d’un petit ouvrage magique, Le Chant de l’être et du paraître, de Cees Nooteboom (publication en avril), je me disais que tout écrivain devrait avoir à son chevet cette réflexion sur le sens de la fiction, afin de s’interroger avec l’auteur sur la question de savoir qui a raison : celui qui, ayant la faveur du public et ne se souciant pas de métaphysique littéraire, se contente de raconter, ou l’autre – et c’est Nooteboom lui-même qu’on reconnait là – qui entretient avec ses personnages des relations vertigineuses. Je commençais à rédiger la « quatrième de couverture » quand le téléphone a sonné. Qui pouvait bien appeler de si bonne heure ? C’était Cees lui-même, d’Amsterdam. « Ah, cette coïncidence ! » ai-je fait. Il m’a répondu : « Je me suis réveillé fatigué ce matin parce que dans la nuit je me suis trouvé en plusieurs endroits du monde. Et je vérifie par des coups de téléphone si j’y étais réellement. » A l’inverse de ceux qui écrivent ce qu’ils viennent de vivre, Cees donne l’impression de chercher à vivre ce qu’il vient d’écrire.« 

« Au cours de la réception, j’avise l’une de nos conseillères, ce soir-là très élégante. « Quel joli manteau ! » lui dis-je. « Ce n’est pas un manteau, répond-elle, c’est une robe. » Elle l’entrouvre… En effet ! François Leotard, qui a succédé à Jack lang, s’attarde sur notre stand. « Ah, la jolie robe qu’ont vos livres ! » s’exclame-t-il. Faut-il les entrouvrir pour lui montrer ce qui est dessous ?« 

« Dans Liberation, cette petite annonce : « F. séropositive cherche H. séropositif pour rêver. » C’est le roman le plus émouvant que j’aie lu ces derniers temps. Et la femme qui a imaginé cette annonce, elle, sait d’où elle écrit.« 

« Francfort, Foire du Livre, le 4 octobre – Où sont donc passés nos livres ? Une enquête rapide nous apprend que l’expéditeur les a… oubliés sur le quai de chargement à Paris. On nous les acheminera cette nuit. En attendant, j’ai garni le stand avec le seul ouvrage qui, dans une caisse séparée, est arrivé jusqu’ici : notre catalogue. Cent cinquante exemplaires placés sur les étagères, les uns à côté des autres. Nos confrères ont cru que c’était une astuce, un coup de pub. « Génial ! » s’écrie l’un d’eux. Où peut tomber le monde éditorial…« 


Ici, deux petits morceaux du 22 et 23 Octobre 1988, qui me semblent expliquer parfaitement Actes Sud : pas de salamalecs, de procédure administrative, d’interminable parcours du comité de lecture, juste de la confiance dans son jugement, du temps consacré, du dynamisme et de la réactivité :
22 : « David Homel est venu que j’avais déjà rencontré à Bruxelles au cours d’un colloque sur la traduction littéraire et qui est l’auteur, avec Sherry Simon, d’un essai – Mapping Litterature – à paraître dans quelques jours. Ce Canadien-Américain a écrit aussi un roman – Electricals storms- qu’il m’apportait, et en prépare un autre, Rat Palms. Christine lui a promis de lire Electricals Storms avant de repartir et lui l’a regardée d’un oeil incrédule.
[…]
23 : Christine a terminé la lecture d’Electrical Storms, m’en a fait lire des passages et me l’a raconté. Le sujet est violent, l’écriture ne l’est pas moins. C’est d’un écrivain. J’ai appelé David. « On publie ton livre. » Il n’en est pas revenu. Ce moment où l’on signifie à un auteur l’acceptation de son livre est sans doute parmi les plus heureux dans la vie d’un éditeur.« 

« En fin de compte, il n’est à tout ce fatras qu’une réponse de bon sens, et elle est dans Flaubert – Madame Bovary, c’est moi.« 

« …les théories n’avaient soudain plus de sens ni de forme car j’étais nu dans mon plaisir… »

Islande : « Raconte-lui l’invitation faite à Robbe-Grillet », dit l’un des convives… Thor raconte. Un jour, il invite l’écrivain français à venir sur l’île. « Combien d’habitants ? » demande celui-ci. « Deux cent cinquante mille », répond Thor. « Pas assez », fait l’autre. « Oui, mais en hiver ça double, dit Thor, parce que les morts se lèvent. » « J’arrive », répond Robbe-Grillet.« 

« Ce qui compte, ce n’est pas ce que tu as mis dans ton livre, mais ce qu’on y trouve… On ne monte pas les films avec la totalité des rushes… Démontrer, dans un récit, c’est brouiller ce qu’on a montré… » Ce sont de ces choses que j’ai dites à O. qui m’avait demandé de l’aider à retravailler son roman, et pour ce faire a pris ses quartiers ici. Des heures, des heures, des heures, pour montrer que le cheval est là, dans la pierre, ou si l’on veut le jardin sous les ronces. Mais O. fait partie de ces auteurs pour qui toute phrase modifiée est une veine ouverte. Je sais que cette expérience, je ne la renouvellerai pas. Si l’on n’y prend garde, la haine est au bout.« 

« Madame Homais » de Sylvère Monod (1988)

Non seulement je ne l’oublierai jamais, mais encore je me le rappellerai toujours.

A Ry, petite commune de la Seine Inférieure, tout se sait. Les rillois ressemblent à de placides normands, mais si les apparences sont sauves, rien ne leur échappe de ce qui se trame autour d’eux. Marie-Delphine-Juliette Hommet (née Leblanc) le sait bien, car si elle est devenue au fil des années une solide matrone de 43 ans, il se murmure que l’ancien docteur Yanoda lui aurait laissé un vivant souvenir. Auguste-Parfait-Magloire Hommet (aux parents sagaces et modestes !), lui, ne voit rien de tout ça, totalement empêtré dans une estime de soi aussi extraordinaire que mal placée. Et aujourd’hui il se verra remettre la légion d’honneur ! Tandis qu’il s’occupe de rédiger (anonymement) le récit de cette cérémonie (avant qu’elle ne se déroule), son épouse fait le point de sa vie…
Ju-bi-la-toi-re. Du premier au dernier mot, qui sont ciselés et d’un allant admirable, on savoure dans la joie la plus pure cet unique roman de Sylvère Monod.
Car Ry a connu un drame. Delphine Bivarot s’est donné la mort, après avoir alimenté grassement les messes basses du village. Son veuf, le docteur Charles Bivarot, ne lui aura pas survécu longtemps. Marie n’est pas très fière d’elle sur ce coup-là, la Delphine elle n’a jamais pu l’encadrer, allant même jusqu’à souhaiter pouvoir s’occuper de la petite Bastienne à sa place. Auguste, lui aussi, s’est montré pour le moins négligent dans son rangement de l’arsenic. Les années passant, la culpabilité se voit étouffer gentiment, sauf qu’un écrivain met les pieds dans le plat : dans un roman aussi novateur que décrié, il raconte la vie de Delphine Bivarot…
Jubilatoire, donc. Avec une malice toute flaubertienne, Sylvère Monod nous montre à quel point il maîtrisait l’univers de ce magicien des mots, et nous invente une vie de Madame Homais crédible et habitée, que l’on dévore avec appétit et grand plaisir.
A titre d’exemple, sa façon de décrire un de ses prétendants : « En même temps qu’il parlait ainsi, il ne pouvait empêcher son regard de se poser, avec de soudains éclairs de gloutonnerie sensuelle, tantôt sur les plus fins morceaux restés dans un plat, tantôt sur un visage ou un corps; et il semblait qu’il s’arrêtât alors non sur la fraîche demoiselle ou la jolie jeune épouse, mais sur les beaux traits de son collègue à peine sorti de l’adolescence. » Vous avouerez que ça a plus d’allure que de dire qu’il était gourmand et homosexuel.
Dans les dernières pages, Marie Hommet lit Madame Bovary. Et ce qu’elle en dit est soulevant de beauté :
« Marie Hommet était une lectrice plus lente et moins passionnée que feu son époux. Aussi fut-ce seulement après les obsèque qu’elle reprit Madame Bovary, parvint en trois jours au terme d’une première exploration de ce roman et en aborda aussitôt une deuxième lecture, plus approfondie et plus sereine.
Qand elle referma pour la deuxième fois le livre écrit par M. Flaubert, elle se rendit compte que ses griefs personnels n’étaient rien, comparés à l’admiration éperdue qu’avait suscitée en elle l’immense talent de l’écrivain. A maintes reprises, elle avait complètement oublié qu’il s’agissait d’une histoire, de lieux et de personnes qui lui fussent familiers; alors elle ne lisait plus Ry sous Yonville, Hommet sour Homais, Dufrénois sous Lefrançois et ainsi de suite. Elle avait été trop émue, trop captivée même, par le récit. Mme Hommet n’était certes pas en mesure d’apprécier pleinement les mérites artistiques d’une oeuvre littéraire, pour exceptionnels qu’ils fussent. Elle manquait d’expérience, donc de points de comparaison. Mais le style de Gustave Flaubert ne l’en avait pas moins enchantée : sans se demander en quoi consistait la qualité de ce style et à quoi tenait l’enchantement subi par elle, elle avait bien vu la beauté des paysages, la puissance d’évocation des atmosphères, la pénétration des analyses de sentiments, l’harmonie des phrases, la rigueur dans le choix des mots. Le seul exercice apparenté à la littérature auquel elle se fût jamais livrée était l’aide apportée à son mari lorsqu’il la consultait sur la rédaction d’un article; dans un premier jet d’Auguste Hommet elle avait toujours trouvé sans peine beaucoup à reprendre : des répétitions de mots sautaient aux yeux, des enchaînements de propositions s’étiraient interminablement, scandés de rudes conjonctions et pronoms relatifs; les adjectifs de la plus banale grandiloquence proliféraient. Dans Madame Bovary, il lui semblait que ce fût tout le contraire, qu’il n’y eût nulle part un mot de trop ou une syllabe discordante, ou même une phrase qu’on eût eu avantage à couper différemment, ou à disposer d’une autre manière. Le livre parut donc, même aux yeux suprêmement incompétents de Marie Hommet, atteindre à la perfection.
Et quelle extraordinaire force de sympathie habitait l’auteur ! Aucun de ses personnages, assurément, n’était digne d’estime ou d’affection sans réserve. Emma, la pauvre Bovary, était peut-être un peu sotte, sans doute passablement égoïste, tout occupée par la recherche de ses plaisirs et le culte vaniteux de ses illusions; en somme elle n’était pas par elle-même une personne bien intéressante. Et pourtant M. Flaubert, se gardant de la juger, donnait l’impression de la comprendre, et réussissait à la faire comprendre par ses lecteurs, ou tout au moins par certaine lectrice. Pas un instant il ne l’idéalisait, il ne lui conférait les irrésistibles séductions et le prestige éclatant qui sont l’apanage des héroïnes de romans. D’où venait donc qu’à la suite de l’écrivain on finît par s’attacher à Emma, par s’affliger quand on voyait les nuages s’amonceler au-dessus d’elle, et par verser des larmes sur ses souffrances et sur sa mort ? Mystère de l’art. N’allait-on pas jusqu’à sangloter sur la détresse de ce nigaud de Charles quand il était endeuillé ? (…) Il y fallait donc le génie. »
(Marie Hommet relira sans cesse ce roman, et finira par tenter d’écrire à Gustave Flaubert, mettant alors en lumière différents points férocement intéressants.)
« Madame Homais », de Sylvère Monod, a paru en 1988 chez Belfond (236 pages). Si l’accueil critique a d’abord été bon, quelqu’un au Monde a assassiné ce roman en trois phrases définitives, refusant qu’un universitaire puisse jouer avec l’oeuvre de Flaubert. Sylvère Monod en a été tellement meurtri qu’il n’a plus jamais repris la plume, en dehors de son admirable et fantastique travail de traduction (et ses géniales études et préfaces, dans La Pléiade ou ailleurs) : quelle absolue tragédie pour nous.

« Un amour de geek » de Luc Blanvillain (2011)

« Il était délicatement fou, comme tous les profs.« 

Situation de base : Il a 16 ans et il est en première, ce qui l’intéresse dans la vie c’est son ordinateur, sur lequel il passe tout son temps libre à jouer. Tomber amoureux va l’entraîner dans un défi insensé, un mois sans support électronique pour prouver son amour. Pas de console, pas d’ordi, pas de Facebook ni d’MSN. Surveillé par sa petite soeur, qui cafterait à la belle la moindre tricherie. Là où ça se complique c’est qu’il y a le persécuteur au lycée, avec lequel il va falloir composer, et puis les parents, et puis la vie, quoi, qui n’a pas décidé de rester tranquille parce que Thomas est amoureux. Alors…
Je suis partagée; j’ai peu apprécié l’intrigue qui m’a semblée comporter beaucoup de facilités (et à peu près tout ce qu’on pouvait attendre du sujet, sans aucune surprise), en revanche je trouve une grande qualité à ce roman : il se collette avec la vie ultra contemporaine en se montrant souvent très drôle. Le personnage de la petite soeur est un régal, ses réparties mordantes et son amour des livres la rendent assez irrésistible. Mais paradoxalement, alors que de belles valeurs de probité morale et de réconciliations à tous les étages concluent le roman, je le termine légèrement égratignée : au fond, c’est tellement vrai, notre rapport à l’ordinateur à tous est à considérer soigneusement…

« Mme Friol, au bureau, exhibait un livre énorme et un sourire bizarre.

– Ca vous dit quelque chose ?

Ils déchiffrèrent le titre, trompeusement bref, Madame Bovary.

Plus de cinq cent pages, jubila madame Friol. Pratiquement aucune action. Quatre-vingt pour cent de descriptions dont, au début, près d’une page pour une simple casquette. Et je vous raconte la fin : elle se suicide.« 

« Comment j’ai appris à lire » d’Agnès Desarthe (2013)

« Je ne joue à rien, je ne vais pas en récréation, je n’ai pas le temps, je n’ai pas d’amis, je ne veux pas courir, je veux peindre des jupes.« 

Il n’est pas banal, le parcours d’Agnès Desarthe, et on chercherait en vain à s’y reconnaître, s’il ne contenait en même temps tous nos possibles : ce qu’elle dit d’Emma Bovary vs Phèdre est peut-être ce que j’ai lu de meilleur sur le sujet, la manière dont elle explique ce goût du son, de la scansion, de la forme, et puis la dernière partie consacrée à la traduction, tout ça tient de l’excellence et je ne m’attendais pas, au fond, à recevoir chaque mot comme un uppercut et à tout reprendre depuis le début, attendez, c’est juste monstrueusement parfait, tout ça. Et ça l’est ! Peut-on concevoir devenir normalienne sans jamais (ou presque) avoir lu les livres en entier ? Que penser de la petite fille qui adooore les calembours mais ne les comprend jamais ? Comment ne pas taxer de fainéantise crasse cette lycéenne qui décrète que sa prof étant tellement bien, nul besoin de se fader les romans dont elle parle, puisqu’elle en a soigneusement extrait les perles pour les étudier ? Mais Agnès Desarthe effectue un important travail sur elle-même, pose les faits, remonte, les encastre dans une époque, une famille, tire sur le fil et comprend, enfin, ce qui bloquait et pourquoi et comment. Dès lors, « problème » réglé.

La dernière partie, sur la traduction, donc, m’a carrément émerveillée.

« Pardes. Le verger, le jardin. Mais Pardes est aussi un sigle désignant une façon de comprendre – et même de comprendre la signification du Pardes lui-même. Laissez tomber les voyelles et observez : PRDS. Toutes ces lettres en bouquet constituent le Pardes. (Ou le paradis. Ou le paradeisos.) Mais prises une à une, chaque lettre contient sa propre signification. […] :
P. Pour p’shat.
R. Pour remez.
D. Pour drosh.
S. Pour sod.
[…]
P’shat est le sens évident : la signification la plus immédiate.
Remez est le sens allusif ; le sous-entendu, le sens inféré.
Drosh est le sens induit ; une interprétation ; celui qui nécessite une recherche et que l’on doit extraire. En un mot : une théorie.
Sod, ah, sod : ce dernier est le sens secret. » ==> Cet acrostiche hébreu éclaire toute la suite du texte, que j’aimerais citer in extenso tant c’est riche. Et beau.

Et cette image, si parlante : « Alors que j’essayais, un jour, de décrire ce qui se passait en moi lorsque je traduisais, j’ai fini par joindre le geste à la parole et par déclarer : « Voilà, ça fait comme ça », en remuant la tête de gauche à droite comme le font les danseuses indiennes et orientales. « Imaginez qu’il y a un tamis horizontal en travers de mon crâne, disons au niveau des oreilles. L’anglais est au-dessus. Je déplace légèrement ma tête en prenant soin de la garder bien droite, et le texte se dépose naturellement en français dans la partie basse. » Ceci pour rendre compte de l’immédiateté, de l’absence d’intervention consciente, d’un effort qui tient plus au choix du tamis et à la régularité du mouvement qu’à l’analyse intellectuelle.« 

« La traduction a pour mérite – ce n’est pas le seul- de remettre le texte en mouvement, de le désacraliser, de lui appliquer une pluralité qui me sauve, moi, lectrice, de l’annexion autoritaire par une voix gravée une fois pour toutes sur les pages. […] l’écrit, dont l’origine est toujours lointaine, vaporeuse – je rappelle que dans ma représentation personnelle de l’acte d’écrire, l’abandon, la déception, le renoncement, l’anonymat président […] l’écrit donc s’échappe, se transforme : très souvent, lors de mes rencontres avec des lecteurs, je me fais que mesurer l’écart qui sépare ce que je crois avoir écrit de ce qu’ils affirment avoir lu.«  ==> Comment ne pas penser ici à Hubert Nyssen, encore et toujours.

Femme au foyer – Jill Alexander Essbaum
Albin Michel, Les Grandes Traductions, 2016, 384 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise du Sorbier (Hausfrau 2015)

« Elle se sentait seule et loin de tout. Où qu’elle aille, Anna se sentait seule et loin de tout. « Une femme qui se sent seule est une femme dangereuse. » Le docteur Messerli parlait avec une sincérité grave. « Une femme qui se sent seule est une femme qui s’ennuie. Quand elles s’ennuient, les femmes cèdent à leurs impulsions. »

Parution le 4 janvier 2016 pour ce roman dont j’ai reçu les épreuves non corrigées par Babelio dans le cadre d’une opération Masse critique, et premier roman pour Jill Alexander Essbaum, qui est par ailleurs une poétesse reconnue. Un roman que j’ai sollicité sur la seule foi de sa traductrice, la grande Françoise du Sorbier (dont j’admire toujours le travail) et qui s’est révélé hypnotique et dérangeant (ce qui est une bonne chose, selon mes critères). Pour en parler, j’aurais aimé avoir écrit ce qu’en dit Rachel Cooke dans le Guardian :

I can already hear the reaction some readers will have to this book: I just didn’t like the characters, they will cry, plaintively. Well, let them. (Je peux déjà entendre les réactions de certains lecteurs : Je n’aimais tout simplement pas les personnages, vont-ils chouiner. Eh bien, laissez-les.)
ou
Most of all, I liked the fact that Essbaum gives us no sweeteners in the matter of Anna’s character. She is difficult. She is boring. She is narcissistic. She is so very sad. (Et surtout, j’ai aimé que l’auteur n’adoucisse en rien le personnage d’Anna. Elle est difficile. Elle est ennuyeuse. Elle est narcissique. Elle est tellement triste.)

C’est exactement ça, l’histoire d’Anna (Karénine / Emma B.) mélangée et transposée dans le milieu de l’expatriation contemporaine. Une Anna américaine nantie et dotée d’absolument tout, ce qui rend son mal-être immédiatement irritant. Idiote ingrate et complaisante, pense le lecteur. Qui n’est pourtant pas en mesure de la laisser à son sort, parce que la langue tient une grande place dans son histoire, les cours d’allemand qu’elle partage largement avec nous, le décalage du suisse allemand qui ajoute à l’impression d’impénétrabilité des autres personnages : on ne comprend pas vraiment la réalité du mari par exemple, le reste du monde n’est abordé que par le prisme de la vision d’Anna qui est, depuis longtemps (toujours ?) déficiente, souffrante. On voit bien en revanche que la psy ne lui apportera aucune aide, puisqu’elle s’interdit toute vérité, Anna. Rien, elle ne dit rien de ce qui lui tourne dans la tête, à aucun moment elle ne s’autorise une quelconque formulation, y compris pour et à elle-même. Elle est mal, c’est tout, c’est diffus, elle ne contrôle rien, elle s’abandonne par avance à ce qui arrivera – et on le jauge dès les premières pages. Tout est là. L’ennui, la banalité du truc, le poisseux de la dépression, la grisaille du sujet. Pourtant on sera surpris de l’effroi d’un drame – pour le coup – non annoncé; on éprouvera alors la force de notre empathie, on n’était pas du tout resté indifférent, finalement.

J’aime beaucoup les derniers mots de l’auteur en postface :

« Un dernier point : je ne suis pas psychanalyste et vous ne devez donc pas prendre les paroles du docteur Messerli pour autre chose que ce qu’elles sont censées être : des paroles de fiction. Si vous vous sentez un jour aussi mal qu’Anna, je vous en prie – et j’insiste – faites-vous aider. »

« Vous connaissez le mot allemand Sehnsucht ? Anna secoua négativement la tête. « Cela veut dire un désir ardent et douloureux. C’est un trou dans le coeur par où fuit tout espoir. » Anna eut une appréhension qui lui donna la nausée. Le docteur Messerli le sentit. « Anna, dit-elle d’un ton réconfortant, la perte d’espoir est juste une impression. Ce n’est pas nécessairement une réalité. » Ah non ? rétorqua silencieusement Anna. »