D’abord, il faut savoir que j’ai beaucoup lu de Charles Dickens (sans avoir rédigé quelque chose de tout) (et sans avoir TOUT lu non plu) et qu’il est, à mes yeux, la plume la plus géniale ayant jamais existé; ensuite, voici une compilation de ce que j’ai rédigé à son propos ou autour de lui (adaptations, biographies, romans s’en inspirant ou ayant une relation) depuis que je l’ai découvert.

Dickens_dream

Dickens’ Dream by Robert William Buss, portraying Dickens at his desk at Gads Hill Place surrounded by many of his characters

La maison d’Apre-Vent  (1)

Parfois, une rencontre est nimbée de magie, et l’évidence s’impose : Dickens m’accompagnera désormais jusqu’à la fin de ma vie (et quelle joie que ces milliers de lignes à ma disposition).
Ce n’est pourtant pas la première fois que je le lis, mais sans doute le temps n’était-il pas venu. C’est dans Duma Key de Stephen King qu’il est fait allusion à un personnage de Bleak House, et une envie irrépréssible m’a prise de le lire (ce qui prouve que l’envie peut surgir du plus inattendu). Pour m’entourer du maximum de plaisir, j’ai décidé de le lire dans La Pléiade, traduit et annoté par Sylvère Monod.

Au stade de lecture où je suis arrivée (chapitre XXXV), je me dit qu’il me sera vraiment difficile d’en faire un billet, tant j’ai la sensation de ne pas être à la hauteur de tout ce qu’on pourrait (et devrait ?) dire à propos de ce roman.
Mais rien ne m’obligeant à faire ce dont je n’ai pas envie, je choisis l’option de deviser au fil de ma lecture, sur différents points soulevant mon intérêt. Et j’ai aujourd’hui envie de parler de quelques détails de la traduction.
Le titre, d’abord, est longuement disséqué dans la préface. Il faut savoir que « bleak » est porteur de quatre sens distincts : 1. pâle, maladif 2. nu, exposé, battu des vents 3. froid, glacial 4. sans joie, lugubre. Certaines traductions ont choisi l’option de garder le titre original, lésant ainsi le lecteur français. Après de longues recherches, c’est La maison d’âpre-Vent (A majuscule avec accent circonflexe, ce que je ne sais pas faire sur mon clavier) qui sera validé par la bibliothèque de La Pléiade.
Toute la préface est déjà passionnante, parce qu’elle dissèque les points délicats d’une traduction, dans le seul but que le lecteur francophone reçoive le même choc devant la traduction que l’anglais devant le texte. Mission impossible, s’il en est !
Ainsi par exemple, Hortense, la servante française (d’Avignon ou de Marseille, nous dit Dickens) de Lady Dedlock s’exprime-t-elle dans un anglais hérissé de gallicismes, c’est-à-dire de transpositions littérales d’expressions idiomatiques françaises (ou que Dickens imagine être telles); il est impossible d’en donner une idée exacte en français. Sylvère Monod s’éverture donc à trouver autre chose un léger surcroît de raideur, de discrètes singularités d’un autre ordre et, à deux ou trois reprises, en désespoir de cause, une annotation.
Un autre exemple qui a provoqué mes gloussements, est le passage déclinant les « ullité » et ‘oussif ». Je reproduis le premier dans son intégralité, avec son annotation :
« Nous avons ensuite Lord Bullité, qui jouit d’une réputation considérable dans son parti, qui a été au pouvoir et qui déclare à Sir Leicester Dedlock après dîner, avec beaucoup de gravité, qu’il ne voit vraiment pas où l’on va à l’époque acutelle. Un débat n’est plus ce qu’un débat était autrefois; la Chambre n’est plus ce que la Chambre était autrefois; même un Cabinet n’est plus ce qu’il était jadis. A supposer que le gouvernement actuel soit renversé, il découvre avec stupeur que la Couronne, pour former un nouveau ministère, serait limitée à un choix entre Lord Cullité et Sir Thomas Dullité (à supposer qu’il soit impossible au duc de Fullité de marcher avec Gullité, comme il y a tout lieu de le supposer par suite de la rupture résultant de l’histoire de Hullité). Alors, en donnant à Jullité l’Intérieur et le poste de chef de la majorité à la Chambre des Communes, l’Echiquier à Kullité, les Colonies à Lullité et les Affaires Etrangères à Mullité, que fera-t-on de Nullité ? On ne peut lui offrir la présidence du Conseil privé : elle est réservée pour Pullité. On ne peut pas le mettre aux Eaux et Forêts, qui suffiront à peine pour Quillité. Que s’ensuit-il ? Que le pays est naufragé, perdu et démoli (ce qui devient manifeste au regard patriotique de Sir Leicester Dedlock), parce qu’on ne peut pas caser Nullité !  »
 » La série alphabétique Boodle, Coodle, etc., aurait un aspect de la farce si elle n’avait une intention symbolique et satirique. Elle a pour objet d’aboutir à Noodle (qui signifie « Nouille », mais le soucis de l’euphonie et la crainte d’accidents de parcours ont fait préférer « Nullité »). »
Je trouve qu’il y a là un humour fou du traducteur ;o)
Mais d’une manière générale il y a également beaucoup d’humour chez Charles Dickens.

La maison d’Apre-Vent  (2)
« Pas d’ailes.« 

La maison d’Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d’Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d’être mentionnés, et l’humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j’entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l’infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d’une épouse tyrannique, c’est pourquoi sa réplique me plonge également dans l’hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant de convulsions…

« Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l’impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d’être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d’annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu’auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l’étiquette au point d’annoncer : « M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu’y-s’appellent-déjà ! » et de battre en retraite, éperdue de remords.
M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l’ensemble, l’air d’avoir pas mal d’huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d’aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l’on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s’ils le gênaient et qu’il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n’ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu’il va les édifier.
« Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu’est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres. »
Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli.
« Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j’ai abordé ce thème… »
Guster se présente. Mme Snagsby, d’une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : « Allez-vous-en ! »
« Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j’ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j’en tire la leçon… »
On entend Guster murmurer inexplicablement : « Milsexanquatvindeux. » La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : « Allez-vous-en ! »
« Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d’amour… »
Mais Guster réitère encore : « Milsexanquatvindeux. »
M. Chadband, s’interrompant avec la résignation d’un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : « Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille !
– Milsexanquatvindeux, s’il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu’il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d’haleine.
– Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course ! »
Guster réplique qu’il « ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse ». Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d’exprimer leur indignation d’une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main.
« Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j’en sois châtié par quelque pénalité. Je n’ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence ! »
Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : « Tu entends cet apôtre ! » et tandis que M. Chadband est tout luisant d’humilité et d’huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C’est l’habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l’afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes.
« Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n’est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux ! »
Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s’avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d’avertissement.
« Mes amis, dit-il qu’est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d’une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d’une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ? »
M. Snagsby, s’autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : « Pas d’ailes. » Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby.
« Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D’où donc, mes amis, d’un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous ! »
Les persécuteurs niaient qu’il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l’un au-dessus de l’autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré. »
(Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979)

De grandes espérances

Cela n’aurait pas de sens pour moi de faire un billet qui tenterait de donner envie de lire « De grandes espérances« , en en retraçant grossièrement l’histoire, parce que je crois que lire Dickens est une affaire toute personnelle. Je ne suis pas capable d’exprimer le coup de foudre absolu que j’ai ressenti en passant de longues heures dans « La maison d’âpre-vent« , mais il y a là quelque chose qui touche au plus intime, et qui aura pris son temps pour s’épanouir parce que je peux vous assurer que l’idée de lire Dickens m’aurait fait grimacer il y a encore quelques temps.
J’admire évidemment la virtuosité (c’est admirable comme tous les personnages s’imbriquent et se rejoignent au final), mais bien au-delà je vis et ressens complètement chaque péripétie, je vibre, je m’exalte, et il me semble que c’est là tout ce que j’ai toujours voulu lire, que la prose de Dickens contient absolument tout ce que j’aime.
Dans ces grandes espérances, je me suis heurtée au problème de ne pas du tout goûter le narrateur; plus j’avançais et plus Pip m’agaçait. Il n’est pas mauvais pourtant, il apprend de ses erreurs et nous démontre brillamment les dangers de ce qui brille pour un esprit non préparé. Mais je ne l’aime pas, et n’ai jamais éprouvé à son endroit une quelconque émotion. Joe, au contraire, m’a séduite d’entrée de jeu (ce n’est pas un hasard si j’aimais aussi Jean Valjean !); c’est un plouc, avec cette dignité inébranlable et sublime dans le ridicule. Les scènes où ses rapports avec Pip sont altérés par le sentiment confus qu’il ressent de la honte (ingrat ! crétin !) que ce dernier éprouve sont d’une finesse incroyable. Il apporte également avec lui beaucoup d’humour :
« Ceci est fort généreux de ta part, Pip, dit-il, et c’est avec reconnaissance que je reçois ton cadeau, bien que je ne l’aie pas plus cherché ici qu’ailleurs. Et maintenant, mon vieux, continua Joe en me faisant passer du chaud au froid instantannément, car il me semblait que cette expression familière s’adressait à Miss Havisham; et maintenant, mon vieux, puissions que nous fassions notre devoir ! Puissions que nous le fassions toi et moi, l’un envers et l’un sur l’autre, et envers ceux qui nous ont offert ce généreux présent… pour être… une satisfaction pour le coeur de ceux… qui… jamais… »
Ici Joe sentit qu’il s’embourbait manifestement dans des difficultés inextricables, mais il reprit triomphalement par ces mots :
« Et moi même plus que tout autre ! »
Les dernières pages sont très émouvantes, pas le survol rapide de toutes les années suivantes et la scène finale (dont je me serais bien passée) mais celles encore où Joe assure face à l’adversité. Mes yeux ont piqué, autant à l’idée que j’allais bientôt devoir laisser mes chers personnages de papier que devant l’émotion de ces pages.
Mais Dickens dit lui-même :
« Dieu sait que nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, car ce sont pluies versées sur l’aveuglante poussière de la terre, qui recouvre nos coeurs endurcis.« 

On peut lire ce roman gratuitement sur le net sur IN LIBRO VERITAS.

Sinon dans Le Livre de Poche, 1998, 607 p. (entre autres)
Traduction de Charles Bernard-Derosne revue par Jean-Pierre Naugrette

Bleak House (3)

Cette adaptation a été écrite pour la BBC en 2005, par le désormais très célèbre Andrew Davies, et les acteurs, dans les bonus des DVDs, de s’extasier en boucle : « oh la la, quel travail incroyable, merveilleux, extraordinaire, tout ça ». Mais pour qui vient de lire le roman (et pour qui découvre Dickens à travers lui, peut-être plus encore), c’est un mélange de plaisir et de désappointement qui est ressenti.
Évidemment, c’est un travail titanesque que de mettre en place une histoire linéaire à la place des deux narrateurs du roman, de choisir qui occulter (impossible de placer tous les personnages, ils sont franchement trop nombreux), comment rendre à l’écran ceci ou cela, bref, de respecter l’esprit du roman tout en en modifiant (sacrément) la forme.
Et l’histoire est là, l’humour est (un peu) là (mais pas aux mêmes endroits que le roman), les images sont impressionnantes, la réalisation soignée, les acteurs excellents (mais pas beaux), on passe dix heures profondément absorbé dans Bleak House, il n’y a même pas à se poser la question, oui, si vous êtes en mesure de comprendre suffisamment l’anglais, foncez, achetez ou louez ces DVD, ils le méritent amplement.
Mais en même temps c’est tellement loin de l’écriture de Dickens !… Quand on lit Bleak House, c’est une immersion totale, une secousse permanente car il se passe toujours quelque chose, il y a toujours quelqu’un de nouveau ou qui réapparaît et que l’on suit en détail, on s’attache à des tas de personnes très différentes et c’est bruissant, rieur, hâbleur, moqueur, plein de passions et de sentiments.
Nos protagonistes à l’écran sont bien falots à côté du pouvoir de notre imagination, peu mis en valeur (leur manque les myriades de rôles annexes !), et puis les faits sont détournés (voire inventés de toute pièce !) pour arriver à la conclusion, on attribue certaines actions à d’autres (parce qu’on n’a pas mis les petits !), il manque énormément d’aspects humoristiques pour se concentrer sur les dramatiques.
Ceci dit, je suis bien consciente que l’extrême richesse du roman est carrément impossible à appréhender en une seule lecture, à fortiori à mettre en images. Remercions donc déjà d’avoir un spectacle de qualité, c’est plutôt merveilleux que Dickens soit encore adapté de nos jours, non ?
Mention spéciale à Mister Smalweed (Phil Davis, surtout après Véra Drake… Grand écart!) et à sa petite-fille Judy (Loo Brealey) qui assurent à eux deux la plus grande partie des rires (« Shake me up, Judy !« ). Forts déplaisants dans le roman, ils se révèlent ici absolument impayables, jouant de chaque parcelle de leur talent !
J’ai beaucoup regretté le massacre de « ma » scène « pas d’ailes », ainsi que l’agonie de Joe que l’on subit sans une once d’émotion. (et sans la dimension sociale du roman). Mais ce n’est pas parce que la sensibilité d’Andrew Davies ne rejoint pas la mienne que ce sera le cas pour vous !

Un chant de Noël

« Or, s’il s’attendait à tout, ou peu s’en faut, il n’était nullement préparé à ce qu’il n’arrivât rien.« 

Qui ne connaît pas ce chant de Noël ? Peut-être sans savoir qu’il faut l’attribuer à Dickens, car j’ai le souvenir de l’avoir vu décliné dans maintes séries américaines. C’est bien simple, tout épisode tournant autour de Noël a fait, fait ou fera référence à un moment ou à un autre à Charles Dickens.
Donc on a un vilain-pas-beau-méchant-très-égoïste, c’est Noël, il reçoit pendant la nuit trois visites : ce sont les esprits de Noël passé, présent et futur. Par le premier il retrouve des émotions enfouies, par le suivant il se rend compte qu’un monde existe autour de lui duquel il s’était retranché, et le troisième lui fiche une frousse de tous les diables en lui montrant ce que l’avenir lui réserve. Il s’empresse alors, dès le lendemain, et au fi des moqueries des incroyants, de s’amender et ils vécurent heureux, bla bla.
Cela s’adresse aux plus jeunes, c’est tout simple, nimbé de magie, ça ouvre les portes du merveilleux, c’est du Dickens, donc c’est bien. De toute façon, comme le dit J.A. Hammerton en préface :
« Nous ne nous attarderons point sur les défauts de l’auteur que ses détracteurs n’auraient aucune difficulté à mettre en avant car, pour nous, il est assez satisfaisant de trouver dans Un chant de Noël toutes ces splendides qualités de l’esprit et du coeur qui ont rendu le nom de Dickens cher au monde entier. Quelles que soient ses tendances à l’exagération dans le registre de l’humour, du pathétique, quel que soit son penchant pour le dramatique, ses fautes de style quand il tente d’obtenir certains effets, qu’il lui arrive de trop insister ou de choisir la répétition plutôt que la phrase bien équilibrée ou le mot juste, nous l’aimons néanmoins, et nous nous livrons à lui pieds et poings liés, prisonniers de sa magie de conteur. »
C’est clair.
Et si c’est pas du style, ça : « La pompe à eau, abandonnée à sa solitude, se figea par mauvaise humeur et transforma son trop-plein en glaçons misanthropiques. »
Par exemple aux Editions Gallimard, Folio Junior, 1998, 147 p.
Traduit de l’anglais par Marcelle Sibon, Illustrations de William Geldart
Titre original : A Christmas Carol

Martin Chuzzlewit

« – Mais continue, papa ! s’écria Mercy.
– Eh bien, à vrai dire, ma chérie », dit M. Pecksniff en promenant un sourire sur ses parents assemblés, « je cherche mon mot. Le nom de ces animaux fabuleux (païens, je suis au regret de le dire), qui chantaient dans l’eau, m’a complètement échappé.
– Des cygnes ? Suggéra M. George Chuzzlewit.
– Non, dit M. Pecksniff. Ce ne sont pas des cygnes. Mais cela leur ressemble fort. Je vous remercie.
– Des huîtres ? proposa le neveu au profil esquissé, prenant la parole pour la première et la dernière fois à cette occasion.
– Non », dit M. Pecksniff, avec cette urbanité qui lui était propre, « ce ne sont pas des huîtres non plus. Mais il y a une grande ressemblance. L’idée est excellente. Merci, cher monsieur, merci infiniment. Mais j’y suis ! Des sirènes. Parbleu ! Des sirènes bien sûr. »
(Traduction Françoise du Sorbier.)

« Martin Chuzzlewit » est un gros roman de plus de mille pages, dans lequel il nous est dit que la famille Chuzzlewit, de tous temps, a arboré deux traits distinctifs : ses membres sont égoïstes et obstinés. Comme de coutume avec Charles Dickens, nous suivons de nombreux personnages et des situations variées, mais deux branches principales se disputent l’avancée de l’action avec un effet de suspens absolument insoutenable, quand l’une cède la place à l’autre au moment précis où quelque chose va survenir.
Sylvère Monod, en préface de ce huitième tome de La Pléiade consacré à Dickens, nous dit qu’il a l’humour pour principal ingrédient : vous imaginez donc comme je bois du petit lait, et comme je suis reconnaisante à Keisha de me l’avoir prêté !
Les scènes avec les Pecksniff tiennent du vaudeville le plus pur (dans le bon sens du terme) et l’arrivée au Nouveau Monde du jeune Martin et du joyeux Mark me tient en haleine comme rarement.

Un conte de deux villes 

Réplique moderne et drôle : « Ne vous fâchez pas de mes questions; je suis ennuyeux comme tous les hommes d’affaires. Mais vous êtes une femme qui comprend les affaires.
– Ennuyeuse, donc ? demanda-t-elle placidement. »
Un esprit simple mais cohérent, à sa femme : « Et prends-y garde ! dit M. Cruncher. Pas de blague demain ! Si j’réussis en honnête commerçant à nous procurer un bout de viande, il s’agit pas d’pas vouloir y toucher et de s’contenter d’pain; si j’peux avoir un peu d’bière, va pas m’dire que tu bois que d’l’eau. Quand on va à Rome, on suit la coutume de Rome et il t’en cuira si tu fais pas ce qui s’fait à Rome. C’est moi que j’suis Rome pour toi. »
Dickens auteur de SF ? : « Tout un monde, avec ses grandeurs et ses petitesses, est ainsi contenu dans une étoile qui scintille. De même que la simple science humaine peut décomposer la lumière et en analyser les éléments, des intelligences plus sublimes peuvent lire dans le faible reflet de notre planète les pensées et les actes, les vices et les vertus des êtres responsables qui la peuplent. »
(Traduction de Jeanne Métifeu-Béjeau)

Un conte de deux villes  (2)

« Dis au Vent et au Feu de s’arrêter, mais pas à moi !« 

Ecrit en 1859, après Bleak House mais avant De Grandes espérances, ce Conte de deux villes est le seul roman Historique écrit par Dickens. Il se déroule alternativement à Paris et à Londres, autour et au moment de la révolution française de 1789. On y suit Lucy Manette, française exilée à Londres qui va retrouver son père qu’elle croyait mort, vivre avec lui une relation très forte et très tendre, puis trouver l’amour en la pire personne possible. Revenus tous à Paris pour des raisons d’honneur, ils vont y vivre une tragédie, entourés de bien braves amis…
C’est un roman violent qui comporte de nombreuses scènes furieuses et agressives. La ferveur et l’espèce de transe qui peut animer une foule est incroyablement rendue, et les raisons profondes et concrètes du 14 juillet 1789 sont limpides. On m’avait prévenue de tous côtés de me munir d’une boite de mouchoirs, je ne sais pas pour quelles raisons je n’ai pas ressenti intimement les soubresauts de l’intrigue, et son épilogue, quelle qu’en soit la beauté et la tristesse insondable ne m’a pas touchée, pierre que je suis !
Je crains que la brieveté de ce roman ne soit en cause, je me suis habituée au millier de pages qui, apparemment, m’est nécessaire pour bien m’installer dans la plume de Dickens… Ou alors il y a trop de France, et de vilains français. Et sans doute l’édition Folio ne peut-elle soutenir la comparaison avec celle de La Pléiade, notamment au niveau des préfaces et notices (j’adore Sylvère Monod !). Ou enfin tout simplement me faut-il admettre que je suis aussi romantique que Gregory House. Je n’en admire pas moins, comme toujours, l’habile construction, et ma préférence va, comme de coutume, aux personnages colorés et peu favorisés, comme le cher Cruncher qui verra ses opinions sur « l’agenouille » évoluer…

Ed. Gallimard, Folio, 1989, 400 p.
Traduit de l’anglais par Jeanne Métifeu-Béjeau
Titre original : A Tale of two Cities

Great expectationsAlfonso Cuaron (1998)
Plus qu’une adaptation, c’est un film inspiré du roman de Dickens, une très libre et moderne transposition. L’action se déroule dans les années 1980, en Floride et à New-York, Pip est devenu Finn, et il est peintre. C’est un film qui ne manque pas de charme, mais qui ne fonctionne pas bien au final.

Anne Bancroft est épatante, elle propose une Miss Havisham déjantée, à la fois effrayante et touchante. Son Manoir propose aussi des images magnifiques, un côté baroque qui colle vraiment bien à l’esprit de ce roman. Il y a également deux autres scènes très fortes, les retrouvailles avec Estella dans le parc de New-York, Gwyneth Paltrow y est d’une beauté saisissante, et le moment où Joe (Chris Cooper) réalise qu’il fait honte à Finn, très touchant. Il y a malheureusement de nombreuses scènes qui passent totalement à côté de leur intention première, telle l’agonie de Robert de Niro dans le métro, ridicule, avec ses moments de lucidité parfaite, bah.
Et puis surtout il manque du temps, on a du mal à saisir les sentiments profonds qui animent les uns et les autres quand tout est condensé comme ça. Estella, notamment, ne fait pas du tout passer son insensibilité, donnant prise à d’autres interprétations de son attitude et c’est regrettable : une grande part du drame de ce roman est là.
Il manque surtout un Pip convaincant, Ethan Hawke est bien joli mais question expressivité…

En résumé, DVD parfaitement dispensable.

(Dans les commentaires de l’époque, cet échange avec Cachou, qui m’amuse rétrospectivement 😉 :

J’ai vu ce film à sa sortie, adolescente, et j’ai l’ai aimé, mais aimé à un point… Je l’aime toujours d’ailleurs. L’esthétique est sublime, la musique magnifique (j’ai la B.O., je l’écoute encore régulièrement) et, contrairement à toi, j’ai vraiment senti l’amour entre les personnages et j’ai adoré chaque interprète. Un très beau film pour moi, rempli de souvenirs auxquels je tiens en plus, ce qui ne gâche rien ^_^. Par contre, je ne saurai pas dire si c’est une adaptation correcte, je n’ai pas lu le livre.
Écrit par : Cachou | 21.05.2009

C’est intéressant si tu n’as pas lu le livre : comment as-tu interprété le personnage de Robert de Niro ? Et tu as ressenti de l’amour entre Estella et Finn… Mais justement, il n’y en pas, normalement. Estella a été programmée pour faire souffrir les hommes, elle est complètement froide et insensible, pas une espèce d’allumeuse qui se prendrait au jeu… Et Pip (Finn) pense que sa bonne fortune lui arrive de Miss Havisham, qui lui destinerait Estella, d’où sa terrible claque quand il réalise qu’il n’en est rien…

Donc en fait une mauvaise adaptation mais un bon film à prendre en soi, mais il n’aurait pas fallu l’appeler « De grandes espérances », quoi…
Écrit par : Cuné | 21.05.2009

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De Niro… Si je me souviens bien, je l’ai ressenti comme le méchant qui a quand même le sens de l’honneur et qui se prend d’affection pour ce gosse qu’il a terrorisé. Mais on n’a pas beaucoup le temps de se rendre compte de sa personnalité.
Pour Estella, l’impression que j’ai eu, c’est qu’elle jouait bien le rôle prévu par sa tante, mais qu’à certains moment, elle se rendait compte qu’elle ressentait quelque chose qu’elle ne devait pas ressentir. Elle mène sa « mission » à bien, mais parfois avec une hésitation (et c’est dans ces hésitations que j’ai ressenti l’amour en fait).
Il n’y a que le côté Miss Havisham lui destinant Estella de son point de vue que je n’ai pas ressenti dans ce que tu as mis.
Écrit par : Cachou | 22.05.2009)

« The dickensian charm« 

« Les chroniques de Mudfog » n’ont été éditées en France qu’en 1988 (traduites par Paul Couturiau) aux Editions du Rocher et à l’instar du public contemporain de Dickens, je préfère les gros romans, bon. Je les lirai néanmoins, quand j’aurai épuisé les romans, et j’en parlerai donc plus tard.
Mais la préface ! Mazette, du petit lait ! Signée Pierre Gripari, elle se lit et se relit et s’approuve et occasionne des petits rires ravis qui sont l’ultime preuve, s’il en est, que quelqu’un pense comme vous et qu’il sait le dire : le monde est bien fait.
Morceaux choisis, mais les treize pages sont délicieuses :
« Les gens qui n’aiment pas Dickens sont des gens qui ont une faille, une fêlure.. Il leur manque un petit quelque chose. »
« [Dickens] est le Roman par excellence, le Roman essentiel, intégral et typique, à l’état chimiquement pur, si j’ose dire. Chez lui la formule du genre est complète, avec toutes les bienheureuses contradictions que cela suppose. »
« Son monde, il ne le décrit pas, il ne le reproduit ni ne le photographie : il le rêve, il le projette, l’enfante. »
« « The dickensian charm »; quelque chose d’indéfinissable, d’impondérable, d’inexplicable, de vaguement scandaleux, ce petit je ne sais quoi qui fait que l’on s’amuse quand on lit Dickens, que l’on est captivé, qu’on y revient toujours. »
Foutre oui ! (Ceci est encore une citation. Me permettrais pas…. ;o))

Temps difficiles

Écrit en 1854 (soit après Bleak House, qui reste ma référence et mon roman préféré), ce « Temps difficiles » est un roman social, mais à la sauce Dickens, c’est à dire avec des personnages flamboyants et du mélo, tout ce qu’il faut pour saisir et emporter le lecteur (tiens, d’ailleurs, je n’ai pas vraiment ri dans ce roman, les aspects humoristiques n’abondent pas).

Nous sommes à Coketown (Manchester) où nous assistons aux débuts de l’industrialisation, mêlant les différences sociales aux histoires d’amour, nous brossant de saisissants portraits du bourgeois ou de la masse ouvrière.
C’est un roman dans lequel on a du grain à moudre en ce qui concerne les personnages détestables. Le petit garnement, Tom Gradgrind, par exemple, est à baffer du début à la fin (bon une très brève expiation nous est brièvement évoquée, mais…). Sa soeur Louisa lui voue une affection d’autant plus forte qu’elle est totalement irrationnelle, leur éducation ayant été toute basée sur l’utilitarisme, leurs sentiments étouffés. Il est infect avec elle, et n’hésite pas à parler d’elle ainsi en son absence :
 » – Oh ! dit Tom d’un air de dédaigneuse condescendance, c’est une vraie femme. Une femme peut s’accommoder de n’importe quelle vie. Elle s’est habituée à la sienne et ça lui est égal. Autant celle-là qu’une autre. »
Ou encore Mrs. Sparsit, dont Dickens nous dresse une description physique d’anthologie ! (Mais elle le mérite, quelle saleté celle-ci !) :
« Mrs. Sparsit, tout en reposant pour retremper ses nerfs dans la retraite de Mr. Bounderby, montait une garde si assidue, nuit et jour, sous ses sourcils coriolanesques que ses yeux, semblables à une paire de phares sur un littoral hérissé de récifs, auraient pu prémunir tous les marins prudents contre ce hardi rocher qu’était son nez romain, et contre la sombre et rocailleuse région qui l’environnait, n’eût été la placidité de ses manières. Bien qu’il fût difficile de croire, quand elle se retirait pour la nuit, qu’elle accomplît en cela autre chose qu’une formalité, tant ses yeux classiques demeuraient vigilants et tant il paraissait impossible que son nez rigide pût jamais consentir à se détendre, pourtant sa manière de s’asseoir en lissant ses mitaines incommodes, pour ne pas dire râpeuses (elles étaient faites dans une matière froide comme un garde-manger) ou de caracoler vers des destinations inconnues, le pied dans son étrier de coton, était empreinte d’une si parfaite sérénité que la plupart des observateurs auraient été contraints de la prendre pour une colombe, incarnée par quelque caprice de la Nature dans le tabernacle terrestre d’un oiseau de la tribu des becs-crochus. »
Sans oublier Mr. Bounderby, dont la gouaille agressive et prompte à condamner, les avis tranchés et l’imbécile besoin d’être mis en avant vont – forcément – se retourner contre lui. Laissons-le se présenter seul : « Je suis un habitant de Coketown. Je suis Josiah Bounderby de Coketown. Je connais les briques de cette ville, je connais les fabriques de cette ville, je connais les cheminées de cette ville, je connais la fumée de cette ville et je connais la main-d’oeuvre de cette ville. Je connais tout ça assez bien. Ce sont des choses réelles. Quand un homme vient me parler de qualités imaginaires, je réponds toujours à cet homme, quel qu’il soit, que je sais ce qu’il entend par là. Il entend par là : potage à la tortue et venaison, avec une cuiller en or, et ce qu’il veut, c’est un carrosse à six chevaux. »
Mais le vrai thème de ce roman est peut-être la mise en miroir de deux modes de pensée très différents : l’un postulant que le système social est fondé sur le seul intérêt personnel, et l’autre admettant (en le payant ô combien chèrement) que les sentiments ont peut-être bien un vrai rôle à jouer… Après il faut le lire pour en savoir plus… Mais croyez-moi, vous vibrerez !

Ed. Gallimard 1956 & Folio classique 1985, 406 p.
Traduction d’Andhrée Vaillant

La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique

J’avance tranquillement dans ma lecture de « L’Ami commun » de Charles Dickens, et en ce jour de fête des mères je tombe dès potron-minet sur un passage qui me fait glousser, et journée entamée dans les gloussements ne saurait être triste !
« Sa vie conjugale s’écoulait avec bonheur. Elle était seule toute la journée, car, après avoir pris le petit-déjeuner de bonne heure, son mari se rendait tous les matins dans la Cité et ne revenait que pour dîner tard. Il était « dans une maison d’Extrême- Orient », expliqua-t-il à Bella, ce qui la satisfit pleinement, sans qu’elle poussât la maison d’Extrême-Orient plus loin dans le détail qu’une vision globale de thé, de riz, de soieries aux odeurs bizarres, de coffrets sculptés et de gens aux yeux minces, avec des chaussures à semelles plus que doubles, leur natte leur arrachant les cheveux de la tête, peints sur des porcelaines translucides.
Elle accompagnait toujours son mari au chemin de fer, et y retournait toujours pour l’accueillir; ses petites manières aguichantes d’autrefois un peu assagies (mais pas beaucoup) et sa toilette arrangée avec autant de raffinement que si elle n’avait que cela à arranger. Mais, John parti pour le travail et Bella revenue chez elle, sa toilette se trouvait rangée, des blouses et des tabliers bien nets en prenaient la place, et Bella, rejetant ses cheveux en arrière à deux mains, comme si elle se disposait le plus méthodiquement du monde à devenir théâtralement folle, se mettait aux affaires ménagères du jour.
Et on pesait et on pétrissait et on hachait et on rapaît, on époussetait et on lavait et on astiquait, on émondait et on désherbait et on sarclait et on se livrait à toute sorte de menu jardinage, on façonnait et on recousait et on pliait et on aérait, on faisait toutes sortes de choses, et par-dessus tout on étudiait avec une de ces sévérités ! Car Mme J.R., qui n’en avait jamais fait beaucoup chez elle quand elle était Mlle B.W., était à chaque instant dans la nécessité de demander conseil et appui à un philosophique ouvrage intitulé La Parfaite Ménagère bourgeoise britannique, qu’elle consultait, les coudes sur la table et les tempes sur les mains, comme une enchanteresse embarrassée plongée dans la magie noire. Et cela principalement, parce que la parfaite ménagère britannique, toute bonne Britannique qu’elle fût de coeur, n’était nullement experte dans l’art de s’exprimer clairement dans la langue britannique, et que parfois elle aurait aussi bien pu communiquer ses instructions en langue kamtchatkaïque. Dans ces crises-là, Bella s’écriait tout à coup à vois haute : « Oh ! Espèce de ridicule créature, qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Vous devez être ivre ! » Et, après cette note marginale, elle s’attaquait à nouveau à la ménagère, toutes ses fossettes crispées en une expression de recherche approfondie.
Il y avait aussi chez la ménagère britannique un flegme que Mme John Rokesmith trouvait parfaitement exaspérant. Elle disait « Prenez une salamandre », comme un général qui ordonne à un simple soldat de faire un Tartare prisonnier. Ou bien elle commandait négligemment : « Ajoutez une poignée… » de quelque chose d’absolument impossible à se procurer. Dans ces moments-là, ceux où la ménagère était le plus manifestement déraisonnable, Bella la refermait brusquement et la cognait contre la table, en lui jetant en apostrophe ce compliment :  » Oh ! vous en êtes, une vieille bête stupide ! Où est-ce que vous croyez que je vais trouver ça ?« 

Traduction de Lucien Carrive et Sylvère Monod, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 1991

L’Ami commun 

« Et autant que je save […] si c’est ça une machination, traitez-moi de machinateur« 

Ce roman de Charles Dickens n’est plus édité traduit en français, aussi faut-il se rabattre sur une vieille édition ou sur le tome de la bibliothèque de la Pléiade (le neuvième et dernier). Sa parution date de 1991, Sylvère Monod établit les préfaces et notices et en partage la traduction avec Lucien Carrive, qui assure toutes les annotations (roman d’environ 1000 pages).
Dans la notice, justement, Sylvère Monod reconnaît la complexité de résumer les nombreuses intrigues de ce roman et la nécessité de préserver les surprises de leurs développements, puis massacre le tout en une page et c’est regrettable. Je choisis de juste dire qu’il s’agit d’histoires d’amours (au pluriel) dans différents milieux, avec une très sombre histoire d’héritage. Il explique également que c’est le dernier roman achevé de Dickens (Le Mystère d’Edwin Drood n’ayant pas été terminé) et qu’il n’a pas été, à l’époque de sa parution, apprécié par ses lecteurs (il cite même divers passages d’une critique très virulente d’Henry James, alors âgé de 22 ans).

Et je peux entendre ces réserves, car plusieurs choses m’ont irritée tout au long de cette lecture :
* Je n’ai commencé à comprendre vers quoi on se dirigeait qu’à la fin du livre II (après plus de 400 pages). En post-scriptum, Dickens lui-même répond aux objections qui lui ont été faites (ce roman était publié en feuilleton) en disant « […] suggérer au public qu’on peut peut-être faire à un artiste (à quelque catégorie qu’il appartienne) l’honneur de supposer qu’il sait ce qu’il fait quand il exerce son métier, à condition de lui accorder un peu de patience« , bon, certes, mais j’ai été un long moment (400 pages !) dans un brouillard fuligineux qui m’inquiétait fort quant à la suite de ma lecture.
* Certains passages sont restés peu clairs pour moi, malgré une relecture attentive, des fioritures dans la formulation noient parfois le propos.
* J’ai détesté tous les petits surnoms, toutes ces minauderies et ces petits jeux puérils entre Bella et son père ou carrément tout le personnage de « la couturière de poupée » qui m’a mise mal à l’aise, vraiment toute cette puérilité est pénible (« d’autant plus désolante qu’elle est superflue » d’après Sylvère Monod).

Mais bien évidemment j’ai été enchantée par de nombreux autres points :
* L’humour, toujours ! Ravageur, farceur, de nature diverse (autant de situation qu’en jouant sur les mots, sur les niveaux de langage, de répétition, pure ironie ou comique moqueur), il éclate vraiment en plusieurs endroits et c’est réellement délectable.
* Les passages qui font mouche avec moi, dans lesquels je reconnais une vérité absolue des sentiments humains, comme celui entre Mme Lamme et Bella, où cette dernière ne comprend pas pourquoi elle lui a raconté tout ça « Pourquoi suis-je toujours divisée contre moi-même ? Pourquoi ai-je révélé, comme sous l’effet d’une force irrésistible, ce que je savais depuis le début, que j’aurais dû garder pour moi ? Pourquoi est-ce que je traite en amie cette femme qui est à côté de moi, malgré les accusations que j’entends mon coeur chuchoter contre elle ? » C’est tellement ça… Que celle qui n’en a jamais dit plus qu’elle ne l’aurait voulu sans savoir pourquoi se fasse connaître ;o)
* L’émotion et la virtuosité du conteur. Il m’a fallu attendre le chapitre XIII du Livre IV pour sentir mes yeux s’embuer, mais j’ai marché, j’ai adhéré à fond et je n’avais absolument pas senti venir cette révélation. Naïve sans doute, prise toute dans les intrigues, aucun recul, mais qu’est-ce que c’est bon !
* Les prises de position fermes et affirmées sur divers sujets de fond (politique sociale, éducation, thèmes que l’on trouvait déjà dans Bleak House par exemple)

En ce sens je fais assurément partie des lecteurs qui sont satisfaits de l’épilogue (« aux purs tout est pur« ), et tout à fait apaisée par la notice qui suit le roman, dans laquelle j’ai trouvé réponse à toutes mes questions (notamment sur le rapport de Dickens aux Juifs, très intéressant, mais trop long pour que j’en parle ici. Disons que son avis a évolué, notamment après Oliver Twist, mais qu’il insiste peut-être un peu trop et surtout maladroitement pour que ça s’insère joliment dans ce roman !)
C’est encore un roman auquel il faut obligatoirement plusieurs lectures, sur plusieurs années, parce qu’une seule reste forcément attachée aux soubresauts des intrigues sans offrir le recul nécessaire pour en appréhender la géniale saveur (parce que Dickens est génial; est-ce que je vous l’avais déjà dit ? ;o).

« Mais je voudrais que tu viennes dîner avec moi quelque part, papa.
– Ma foi, ma chérie, j’ai déjà mangé une – s’il est permis de mentionner un pareil objet dans cette superbe voiture -, une… une crêpinette » répondit M. Willer baissant pudiquement la voix sur ce mot-là en regardant les capitonnages jaune canari.
« Oh ! Mais ce n’est rien, papa !
– Il est vrai que ce n’est pas autant qu’on aimerait parfois avoir, ma chérie », reconnut-il, en se passant la main sur la bouche. « Mais enfin, quand des circonstances indépendantes de notre volonté mettent des obstacles entre vous et le cervelas on ne peut mieux faire que de considérer dans un esprit de contentement les…  » (baissant de nouveau la voix par respect pour la voiture) « crêpinettes !« 

M. Edwin Drood demande à voir Mlle Rosa.

Tout dernier roman écrit par Dickens, Le Mystère d’Edwin Drood s’arrête brusquement au chapitre XXIII, et c’est très frustrant. C’est un roman policier, dans lequel on pénètre instantanément et qu’on lit avidement.
Le jeune Edwin Drood disparaît brutalement un soir de Noël, alors qu’il vient de rompre ses fiançailles avec Mlle Rosa, à laquelle il était destiné par testament. Les soupçons de toute la ville se portent sur un jeune étranger depuis peu parmi eux, alors que les soupçons du lecteur se déchaînent contre l’oncle d’Edwin, personnage à deux visages s’il en est.
Nous ne saurons jamais ce que Dickens nous réservait en épilogue, et apparemment la littérature abonde de romans destinés à combler ce manque insupportable ou à s’en inspirer, à s’y référer (dernier en date, celui de Dan Simmons).
Il y a de très beaux personnages, la ville même de Cloisterham est très joliment dépeinte, j’ai aimé la droiture de M. Crisparkle et le caractère « anguleux » de M. Grewgious, j’ai ri aux prises de bec de Mlle Twinkleton et de la Billikin, j’ai regretté de si peu connaître, finalement, Neville Landless ou Edwin Drood.
A propos de M. Crisparkle : « Il était fidèle à son devoir, simplement et résolument, dans les circonstances importantes comme dans les plus insignifiantes. Ainsi en est-il toujours pour les âmes droites. Oui, il en fut, il en est, il en sera toujours ainsi pour toutes les âmes droites. Rien n’est petit pour ceux qui sont véritablement grands par l’esprit. »
La traduction (toujours dans le volume 9 de la bibliothèque de la Pléiade), est de Renée Villoteau, revisée par Sylère Monod qui signe également la notice et les notes.
Par exemple, ces paroles de Mlle Twinkleton : « Alors souvenons-nous toujours de ce qu’a dit le général spartiate – en termes trop connus pour que je les cite – lors de cette bataille dont il est superflu de préciser le nom. »
Note : « Mlle Twinkleton est avare de renseignements permettant d’identifier la phrase, l’officier et la bataille auxquels elle fait allusion. Mais la culture de Mlle Twinkleton n’étant pas illimitée, tout porte à croire qu’elle pense aux Thermophyles, et à l’affirmation que le roi-général et ses compagnons sont restés sur place et se sont fait tuer pour obéir aux lois de la cité. »
J’apprécie de plus en plus le travail de Sylvère Monod, son humour et sa délicatesse.

Une dispute dickensienne

Il faut savoir que M. Pickwick est convié avec ses amis à un déjeuner en travesti, mais qu’il a horreur des déguisements. S’en suit alors une dispute d’autant plus fameuse que M. Tupman est un très bon ami, et membre éminent de son club (avec en plus une relation de disciple à président de club). Imaginez une telle scène de nos jours, le langage serait tout de suite beaucoup moins classe…

« – Moi, j’irai en brigand, dit M. Tupman, l’interrompant.
– Quoi ! dit M. Pickwick, avec un brusque sursaut.
– En brigand, répéta M. Tupman, d’une voix faible.
– Vous ne voulez pas dire, déclara M. Pickwick, en regardant son ami avec une sévérité majestueuse, vous ne voulez pas dire, M. Tupman, que vous avez l’intention d’endosser une jaquette de velours vert, avec une queue longue de deux pouces ?
– Telle est en effet mon intention, Monsieur, répondit M. Tupman en s’échauffant. Et pourquoi pas, Monsieur ?
– Parce que, Monsieur, dit M. Pickwick en proie à une vive agitation, parce que vous êtes trop vieux, Monsieur.
– Trop vieux ! s’écria M. Tupman.
– Et s’il vous faut encore une autre objection, poursuivit M. Pickwick, vous êtes trop gros, Monsieur.
– Monsieur, dit M. Tupman, dont le visage fut envahi d’une lueur écarlate, vous m’insultez !
– Monsieur, répliqua M. Pickwick sur le même ton, mes propos ne vous insultent pas moitié autant que vous ne m’insulteriez si vous paraissiez en ma présence vêtu d’une jaquette de velours vert avec une queue longue de deux pouces.
– Monsieur, dit M. Tupman, vous êtes un individu.
– Monsieur, dit M. Pickwick, vous en êtes un autre ! »

(Les papiers posthumes du Pickwick club, Bibilothèque de la pléiade, traduction par Sylvère Monod)

C’est un brave homme, ce M. Pickwick. Plus on avance dans les chapitres, et plus l’on se rend compte qu’il est vif à s’emballer pour tout et rien, à monter sur ses grands chevaux, mais on le désamorce avec une facilité déconcertante : il suffit que quelqu’un sourie et hop, c’est contagieux, il revient à de meilleures dispositions. Une excellente nature, comme il devrait en exister un peu plus ! 🙂

(Dans les commentaires de l’époque, celui-ci d’Erzie qui m’a fait éclater de rire à la relecture :

En même temps, Pickwick a raison; le velours vert, ça ne va pas à tout le monde 😉
Écrit par : erzébeth | 26.06.2009)

De l’importance de la traduction

« L’Histoire du parent pauvre« , deux traductions (hum)

(19°) Amédée Pichot : « […] telle est l’impression générale relativement à moi, dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir toussé pour s’éclaircir la voix. – Eh bien, cette impression n’est pas exacte, et c’est afin de vous la démontrer que je vais vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie qu’on croit connaître et qu’on ne connaît pas. Ainsi d’abord, on suppose que je demeure dans une chambre à Clapham Road. Comparativement parlant, j’y suis très rarement. La plupart du temps je réside, – j’éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, tant ce mot semble prétentieux… je réside dans un château. »

Sylvère Monod : « Telle est (dit le parent pauvre en s’éclaircissant la voix et en se mettant à parler un peu plus fort), telle est l’impression générale que je donne. Or il est un fait étonnant qui constitue l’objet et le fond de mon récit : cette impression est complètement fausse. Telle n’est pas ma vie; telles ne sont point mes habitudes. Je n’habite même pas à Clapham Road. J’y passe relativement très peu de temps. Je réside principalement dans un… j’ai presque honte de prononcer le mot, tant il a l’air prétentieux… dans un château. »

Texte original : « Such (said the poor relation, clearing his throat and beginning to speak a little louder) is the general impression about me. Now, it is a remarkable circumstance which forms the aim and purpose of my story, that this is all wrong. This is not my life, and these are not my habits. I do not even live in the Clapham Road. Comparatively speaking, I am very seldom there. I reside, mostly, in a—I am almost ashamed to say the word, it sounds so full of pretension—in a Castle. »

Y a pas photo.

Une histoire de Sam Weller

Ah, Sam Weller ! Son personnage est un bonheur dans « Les papiers posthumes du Pickwikck Club« . Valet de M. Pickwick, c’est un cockney pur jus, malin comme un singe, au langage fleuri et au coeur pur. Voici une de ses histoires, tirée du chapitre XXXI :

« C’était le patron de cette boutique-là, Monsieur, et l’inventeur de la machine à vapeur brevetée à fabriquer des saucisses sans interruption, une machine qu’elle vous avalerait des pavés si on les mettait trop près, et qui vous en ferait de la chair à saucisse sans plus de difficulté que si c’était tendre comme un jeune bébé. Sa machine, il en était très fier, et c’était bien naturel, et il restait à la regarder dans sa cave quand c’est qu’elle marchait à plein, et il en attrapait des crises de mélancolie à force d’être content. Il aurait été heureux, Monsieur, cet homme-là, avec la possession de sa machine et de deux jeunes enfants qu’étaient encore plus beaux, si y avait pas eu sa femme, vu que c’était une mégère, quelque chose de soigné.
Elle passait son temps à le poursuivre et à lui corner aux oreilles, tant et si bien qu’à la fin il pouvait plus y tenir. « Je vais te dire une chose, ma chérie, qu’il lui dit un jour; si tu continues à t’amuser de cette façon-là, je veux bien être pendu si je m’en irai pas dans la Mérique, un point, c’est tout. – Toi, t’es un feignant, qu’elle y dit, et je leur en souhaite du plaisir, aux Méricains, s’ils héritent de ta personne. » Et pis elle continue à l’insulter pendant une demi-heure, et pis elle file dans le petit salon de derrière la boutique, et elle se met à hurler, elle dit qu’il la tuera, et pis elle pique une crise de nerfs qui lui dure pendant trois bonnes heures – une de ces crises de nerfs qui se passent tout entières à lancer des coups de pied et des-z-hurlements. Bon.
Alors le lendemain matin, plus de mari. Il avait rien pris dans le tiroir-caisse, il avait même pas mis son manteau, alors c’était bien évident qu’il s’en était pas allé dans la Mérique. Il est pas revenu le lendemain; il est pas revenu la semaine d’après; la patronne elle a fait imprimer des affiches, comme quoi que, s’il revenait, elle lui pardonnerait tout (et c’était rudement généreux de sa part, rapport que, lui, il avait rien fait du tout); on a fait draguer les canaux, et pendant les deux mois qu’ont suivi, chaque fois qu’on retrouvait un cadavre, on le faisait régulièrement transporter tout droit à la fabrique de saucisses. Mais y en avait pas un qui faisait l’affaire; alors on a annoncé qu’il s’était sauvé, et c’est elle qu’a gardé la direction de l’affaire.
Un samedi soir, un petit vieux bonhomme très maigre est entré dans la boutique, très en colère, et il a dit : « C’est-il vous la patronne de la boutique ? – Oui, c’est moi, qu’elle dit. – Eh bien, Madame, qu’il dit, je suis simplement venu vous dire que mes enfants et moi, on n’a pas l’intention de s’étrangler pour vos beaux yeux; et qui plus est, Madame, qu’il dit, vous me permettrez de vous faire remarquer que comme vous vous servez pas de morceaux de premier choix pour la fabrication des saucisses, la viande de boeuf vous reviendrait pas beaucoup plus cher que les boutons de culotte – Les boutons, Monsieur ! qu’elle dit. – Les boutons, Madame, qu’il dit, le petit vieux, en dépliant un bout de papier et en lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Ça fait un drôle d’assaisonnement pour les saucisses, les boutons de culotte, Madame.
– C’est les boutons de mon mari ! qu’elle dit, la veuve, en commençant à s’évanouir. – Comment ! qu’il crie, le petit vieux, en devenant très pâle. – Je comprends tout, qu’elle dit, la veuve; il a eu un accès de folie passagère, et il s’est transformé en saucisses ! »
Et c’était vrai, Monsieur, dit M. Weller en regardant fixement le visage horrifié de M. Pickwick, ou alors c’est qu’il avait été happé par la machine; mais quoi qu’il en soit, le petit vieux, qu’avait toujours eu une passion pour les saucisses, il est sorti de la boutique complètement affolé, et on a plus jamais eu de ses nouvelles !« 

Bibiliothèque de la pléiade, traduction de Sylvère Monod

Les papiers posthumes du Pickwick Club 

Au départ, c’était une commande d’un texte d’accompagnement des planches de Robert Seymour, concernant les aventures burlesques de membres d’un « Nemrod Club ». Dickens, inconnu à l’époque (si ce n’est pour avoir écrit quelques chroniques sous le pseudonyme de Boz), se paye le luxe (ou le culot, ou le génie) de dire immédiatement ok, mais faisons le contraire, j’écris, et Seymour illustre. C’était en 1836, Charles Dickens avait vingt-quatre ans.
« Seymour, dont le tempérament hypocondre souffrait de travailler sous la dictée d’un jeune homme, lui un artiste chevronné, se suicida après avoir dû recommencer une planche. » C’est terrible, mais Dickens n’y est pour rien, et les Papiers posthumes du Pickwick Club continuent, avec un autre illustrateur et tout le talent de Dickens.
Premier roman, donc, et il contient déjà tous les thèmes qu’il ne cessera de développer dans ses autres romans, par exemple la critique acerbe de la politique sociale envers les défavorisés, et celle, virulente et moqueuse, de la justice anglaise (ou une ébauche du fameux Chant de Noël).
Initié comme les aventures de quelques membres naïfs et patauds d’un club masculin, il dépasse très vite ce cadre réducteur et devient un vrai roman tournant autour de deux personnages principaux : M. Pickwick, gros monsieur au coeur d’or et à la curiosité sans faille, et surtout son valet, l’innénarable Samuel (Samivel, comme dit son père) Weller. Je suis folle de Sam, il est drôle, fidèle et loyal (ah, son « y a pas moyen » final !), entier, candide, frustre et tout simplement épatant. Quelques morceaux choisis :
« Quand je voulais que mon père, il me donne quelque chose, je lui demandais toujours de façon très aimable et respectueuse. Quand il me la donnait pas, alors je la prenais, pour pas risquer de me laisser entraîner à faire quelque chose de pas bien, parce que je l’aurais pas eue. »
« Avant de vous voir, je croyais que toutes les femmes, elle étaient pareilles. […] parce qu’y a rien qui vous ressemble, mais, moi, je vous aime mieux que tout. »
« Tout ce qui est fait est bien fait, comme il disait aimablement, le jeune noble qu’on l’avait porté sur la liste des bénéficiaires de pensions parce que le grand-père de la femme de l’oncle à sa mère, il avait un jour allumé la pipe du roi avec un briquet portatif à amadou.« 

De façon tout à fait obsessionnelle, je vois en Sam Weller le Perceval de Kaamelott, et j’aimerais beaucoup savoir si Alexandre Astier a lu Dickens ?
Quoi qu’il en soit, je recommande chaudement et sans aucune réserve la lecture de ce roman, que j’ai lu dans la bibliothèque de la pléiade, volume III présenté et annoté par Pierre Leyris et traduction de Sylvère Monod.

L’homme hanté 

L’homme hanté fait partie des contes de Noël que Dickens ne manquait pas d’écrire chaque année. Il raconte l’histoire d’un homme malheureux qui obtient d’un fantôme la faculté d’oublier tous ses malheurs, avec pour corollaire de l’imposer malgré lui à toute personne qui le côtoie. Ça fait au final une flopée de malheureux, car l’oubli insensibilise…
Magnifique avant-propos établi par la traductrice et éditrice, Véronique David-Marescot, qui éclaire le sens du conte et le replace dans son contexte (et c’est un texte très riche). Très bonne traduction également, et enfin superbe livre en tant qu’objet, on ne peut que se réjouir de voir les très belles éditions Interférences se lancer dans la réédition de Dickens (livre relié et non broché, papier épais et luxueux, couverture à rabats, format moyen parfait pour une préhension confortable).
Mais je ne raffole pas des contes de Noël, je crois que je n’aime Dickens que sur plus de mille pages (173 pages ici), quand j’ai le temps de m’immerger dans son univers. Je suis une lente, c’est comme ça !

L’affaire D. ou le crime du faux vagabond Dickens, Fruterro & Lucentini

Qu’ils sont malins et malicieux, Carlo Fruttero et Franco Lucentini ! Le roman qu’ils nous ont ici concocté est une gourmandise dont on savoure chaque page.

Voici le cadre : un colloque sur l’achèvement d’oeuvres incomplètes ou fragmentaires en musique et en littérature. Le Mystère d’Edwin Drood (ou MED) y est abordé par un parterre des plus étonnants : tout ce que la littérature comporte de policier, enquêteur, détective célèbre (et évidemment fictif, donc). Avec eux, nous lisons (ou relisons) les chapitres existants du MED, les disséquons au fur et à mesure, digressons allègrement tout en visitant un peu l’Italie, puis assistons, médusés, inquiets et pourtant ravis, à un épilogue des plus surprenants.
Le plagiat est l’invité surprise de ce colloque. (Tiens d’ailleurs notre ami latiniste nous apprend que ce terme n’avait pas de correspondance en latin, où plagiarus, venant du grec plaghios (oblique) avait un tout autre sens). On apprend par exemple que Grewgious, lui-même inspiré du Tristam Shandy de Lawrence Sterne, inspira Stevenson pour son personnage de Utterson dans Jekyll / Hyde. Ou encore qu’Hercule Poirot est inspiré d’Hercule Popeau, de vingt ans son prédécesseur.
L’humour est l’invité permanent de ce roman. Avec par exemple les « pouf-pouf » de Maigret qui, dans ses pensées, ne cesse de tirer mentalement sur sa pipe, ou les pensées toujours sexuelles de Marlowe et Archer. Ou encore avec des paragraphes comme :
« Il est rare, lecteur, que l’atmosphère d’un congrès soit euphorique (et encore moins « vibrante ») au matin du troisième jour. On a trop parlé de choses sérieuses ou frivoles. On a trop fumé, activement ou passivement. Les congressistes ne se sont pas tous habitués, ou résignés, aux matelas et à la cuisine de l’hôtel, et certains commencent à éprouver à l’égard de certains autres une impatience subtile, un sentiment secret et inexplicable, vaguement apparenté à la fureur homicide. D’autres encore (une minorité, par bonheur) se laissent surprendre tandis qu’ils fixent une poignée de fenêtre ou un coin de table, avec l’oeil vitreux de qui ne réussit plus à refouler la question fatale : « Mais moi, qu’est-ce que je suis venu faire ici ? » »
Ce roman fourmille également de joyeuses trouvailles, une retransmission sportive, des morceaux en style télégraphique, des écoutes subliminales et de la télépathie confuse… Sans oublier Shakespeare (mais tout est dans Shakespeare) et Wilkie Collins (je n’avais déjà pas tellement envie de le lire, lui, mais alors maintenant… ;o))
Les différentes thèses (A,B,C et D) soutenues quant au MED en fin de roman sont toutes intéressantes, certaines m’ont vraiment étonnée par leur luxe de détails et leur intrigue très… complexe. (Il faut savoir qu’en général il y a deux thèses défendues : soit c’est bien Jasper (consciemment ou à son insu), soit un sicaire (inconnu ou non)). Mais la brillante résolution de l’affaire D. par Hercule Poirot met un point final parfaitement dans le ton du roman, pour le plus grand plaisir du lecteur !

Ed. du Seuil, 1991 & Points 1993, 430 p.
Traduit de l’italien par Simone Darses
MED Traduction de l’anglais par Charles-Bernard Derosne (1874) revue et corrigée par Gérard Hug
Titre original : La verità sul caso D.

Ah et puis cette préface (signée Pietro Citati) ! Du petit lait ! « Ne pas aimer Dickens est un péché mortel« …

Charles DickensJane Smiley

« Les oeuvres font des promesses que l’homme ne peut tenir, même avec toute l’énergie et la meilleure volonté du monde.« 

Jane Smiley est une romancière (et essayiste) qui a remporté notamment le Pulitzer pour « L’exploitation » (Rivages, 1993), et sa biographie de Charles Dickens est bien particulière : c’est du romancier qu’elle nous entretient en priorité, à travers le détail de ses différents romans, et en mettant en perspective ce qui, selon elle et ses recherches, est en interaction avec sa vie personnelle.
J’ai corné pratiquement chaque page, tout est notable, tout le temps, et j’apprécie beaucoup les interprétations de Jane Smiley (même si je ne les partage pas toujours, concernant certains romans).

Charles Dickens était un phénomène, dans tous les sens du terme.
Littéraire, avant tout, et de manière extrêmement rapide : « Néanmoins, entre le 1er décembre 1833, date à laquelle paraît son premier texte dans le Monthly Magazine, et le 9 novembre 1838, quand Oliver Twist est publié en trois volumes, Charles Dickens devient la plus importante figure littéraire de son temps et le premier romancier victorien. La reine Victoria a accédé au trône en janvier 1837. Les futurs rivaux de Dickens, tels que William Makepeace Thackeray, Charlotte Brontë et George Eliot, sont encore à la maison ou à l’école. Même Elisabeth Gaskell, qui a pratiquement son âge, n’a pas commencé à écrire. De fait, Dickens est en train de façonner à lui seul un siècle littéraire : sa popularité et son influence à titre d’auteur et de rédacteur en chef forceront ses pairs à définir leur sensibilité par rapport à la sienne. »
Mais l’homme lui-même était étonnant, débordant d’activités et d’énergie. »Il lui arrive de passer d’un état de vitalité débordante à un état de prostration, instabilité qu’on n’hésiterait pas aujourd’hui à qualifier de pathologique. La moindre chose le fait réagir à l’excès, et d’ailleurs le bruit court qu’il est fou. » Bipolaire ? Plus loin, Jane Smiley met en garde contre le diagnostic d’un mal moderne à quelqu’un d’une autre époque; les victoriens, du reste, avaient une vision qu’on ne comprend plus guère de la vertu de l’effort.
Quelques petites choses dans le désordre :
– Les romans préférés de Dickens : Tom Jones de Henry Fielding (il nommera d’ailleurs son huitième enfant Henry Fielding Dickens), Les Aventures de Roderick Random de Tobias Smolett et Don Quichotte de Cervantes (que Dickens adorait enfant).
– « Dire que Dickens préfigure Freud ne paraît pas exagéré. » (Il fait l’expérience de la relation thérapeutique, en pratiquant le mesmérisme)
– Il fut coauteur (sans en revendiquer le statut) de The Frozen Deep de Wilkie Collins, pièce basée sur l’expédition Franklin.
– Dickens, l’homme, avait de très sombres côtés, nonobstant ses nombreuses qualités. Je ne les ai pas encore tous complètement appréhendés ni digérés, mais son comportement lors de son divorce fut effroyable. « Le divorce de Dickens met à l’épreuve l’ensemble de ses amis et relations. Allons plus loin, il met également à l’épreuve ses biographes. Notre romancier a agi d’une manière irréfléchie, égoïste, belliqueuse et souvent cruelle. »
– Claire Tomalin a signé une biographie d’Ellen Ternan, qui doit être absolument passionnante (mais pas traduite en français…)
– Jane Smiley propose un chemin de découverte de Dickens (auquel je ne m’associe pas, mais j’aime le désordre, c’est ainsi !) : »Je suggère de commencer par David Copperfield, puis d’enchaîner avec De grandes espérances, Dombey et fils, Un conte de deux villes et L’ami commun, dans cet ordre, lumière, ombre, lumière, ombre, lumière – voilà ses oeuvres les plus caractéristiques et les plus accessibles, et elles forment un saisissant clair-obscur. »
Enfin, j’adresse une vibrante supplique aux éditeurs : les onze luxueux volumes de la correspondance de Dickens déjà publiés à la Clarendon Press n’ont pas fait l’objet d’une traduction française…

Ed. Fides, 2003, 273 p.
Traduction de Corinne Dupin avec la collaboration de Christiane Mayer

Charles DickensMarie-Aude Murail

Le titre complet de cette biographie est : « Charles Dickens, Ouvrier à douze ans, célèbre à vingt-quatre. » Marie-Aude Murail à « rencontré » Charles Dickens alors qu’elle avait dix-sept ans, l’aime d’amour, le dit et le proclame, et nous communique une affection débordante.

La dédicace, déjà : « Pour mon fils Charles« ; les premières phrases : « En règle générale, la naissance des grands hommes se signale au reste de l’univers par le passage d’une comète dans le ciel. Le 6 février 1812, veille de la naissance du plus grand romancier de tous les temps, sa mère Elizabeth décide d’aller au bal.« ; enfin le portrait qu’elle nous dresse tout au long de ces 164 pages, dans lequel elle occulte toute charge (pas de mention du divorce et des agissements terribles de Dickens durant cette période).
Par rapport à la biographie de Jane Smiley, celle-ci est nettement plus abordable, plus concise aussi, et nous offre quelques (trop rares) illustrations dont on se délecte : portraits et dessins, photos.
L’incroyable énergie de Dickens est très bien exposée, son charisme et son rapport extraordinaire avec ses lecteurs, tout autant que la jalousie et l’opprobre qu’il sera de bon ton pendant un temps d’afficher : « En fait, Dickens souffre d’un défaut, d’une tare, d’un vice, il est « populaire ».« 

« De même, alors qu’il vieillit à vue d’oeil, il suffit d’un enfant pour lui faire retrouver son propre coeur d’enfant. Ainsi, cette petite fille qui s’approche de lui :
– C’est vous, monsieur Dickens ? Oh, j’aime tant vos livres ! Mais bien sûr, je passe les parties ennuyeuses, pas les parties ennuyeuses courtes. Mais les longues !
Charles éclate de rire puis sort son calepin, l’air très soucieux :
– Bon, dites-moi un peu où se trouvent ces parties ennuyeuses ?« 

Marie-Aude Murail nous raconte la mort de Dickens en établissant un parallèle avec celle de Jo dans Bleak House, qui m’avait fait si forte impression : c’est tellement réussi que j’ai terminé ce livre en larmes à nouveau; on a l’impression de le « perdre », comme s’il était un proche. C’est rare, ce sentiment envers un auteur. C’est précieux!
C’est une biographie qui donne envie de lire Dickens (de se précipiter sur un de ses romans, même), et je ne peux donc que la conseiller fortement !

Ed. L’école des loisirs, collection Belles vies, 2005, 164 p.

David Copperfield

« L’Histoire, les Aventures, et l’Expérience Personnelles de David Copperfield le Jeune » est le roman le plus autobiographique de Charles Dickens, dans le sens où il relate certains fait réellement vécus, est rédigé sous la forme d’une narration à la première personne, et contient nombre de réflexions très personnelles; pour autant, il s’agit bien d’un roman, et non des moindres.

« Le plus grand roman anglais du XIX° siècle » claironne la 4° de couverture de l’édition Livre de Poche, et elle prêche là une convaincue; limpide, rieuse, tragique, amoureuse et moqueuse, l’intrigue de David Copperfield se lit toute seule, aucune longueur, aucun passage à lire en diagonale, sur plus de 1000 pages, c’est réellement remarquable.
Ainsi donc nous est relatée par lui-même la vie de David Copperfield, de sa naissance à ses vieux jours. Et pour le reste, il faut le lire ! Les personnages sont en nombre plutôt réduit, finalement, en comparaison avec d’autres gros romans de Dickens, donc on a tout le temps pour les côtoyer sur de longues années, on se régale d’avoir un mot sur le sort final de chacun, on se régale tout court, d’ailleurs.
Ainsi tous les noms dont sera affublé notre David Copperfield (initiales inversées de Charles Dickens) – Davy, Mseu Davy, Trotwood, Trot, Pâquerette, Mr Compère fils, Dody, et enfin, ENFIN ! « Mon mari bien aimé » (comme une midinette j’ai bien cru qu’on allait passer à côté de cet amour qui crevait les pages depuis de loooooongs moments !) – ne font-ils qu’accentuer la gentille candeur de notre héros, qui aura besoin de bien des années et des coups du sort pour enfin mûrir.
Oh ça me ramène directement à ce si compassé M. Littimer qui fait instantanément se sentir DC tel un nouveau-né, et ce jusqu’au bout. Dès qu’il apparaît, le sentiment d’être trop jeune s’empare de DC, occasionnant un très amusant comique de répétition. Ou comment fait donc Charles Dickens pour nous amener à ressentir de la tristesse à la mort d’un personnage qu’on n’avait pourtant perçu que comme totalement écervelée mais jolie ?
J’ai rarement lu un chapitre, le XLV, « M. Dick justifie la prédiction de ma tante » le coeur battant à ce point, suspendue aux moindres mots et toute à l’émotion de ces dénouements en cascade. Nous ne sommes pas du tout à la fin du roman, nous assistons simplement à l’explication entre le docteur Strong et sa jeune épouse; mais quelle virtuosité pour éclairer enfin leurs rapports, tout en lançant les pistes de réflexion sur le mariage de David Copperfield, en faisant l’éclatante preuve que Mr Dick peut se révéler conforme aux prédictions de la tante, et quel sens du comique (les apartés, comme au théâtre) pour alléger l’intensité dramatique… C’est de la dentelle, c’est de l’art, Dickens est un génie. C’est tout.
Et puis peut-on ne pas penser que Dickens l’écrivain s’exprime directement dans des passages comme :
« J’ajouterai seulement à ce que j’ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente énergie qui commençait alors à mûrir et qui constitue la force de mon caractère, s’il a la moindre force, que j’y trouve rétrospectivement la source de ma réussite. J’ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette vie; bien des gens ont travaillé plus que moi, sans avoir autant de succès; mais je n’aurais jamais pu faire ce que j’ai fait sans les habitudes de ponctualité, d’ordre et de diligence que je commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j’acquis alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la fois, sans m’inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être à l’instant même. Dieu sait que je n’écris pas cela pour me vanter ! Il faudrait être véritablement un saint pour n’avoir pas à regretter, en passant sa vie en revue comme je le fais ici, page par page, bien des talents négligés, bien des occasions manquées, bien des sentiments mauvais constamment en guerre dans son coeur et toujours victorieux. Il est probable que j’ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j’avais reçus. Ce que je veux dire simplement, c’est que, depuis ce temps-là, tout ce que j’ai eu à faire dans ce monde, j’ai essayé de le faire bien; que je me suis dévoué entièrement à ce que j’ai entrepris, et que dans les petites comme dans les grandes choses, j’ai toujours sérieusement marché vers mon but. Je ne crois pas qu’il soit possible de réussir si ne s’unissent pas au talent naturel des qualités simples, solides, laborieuses. En ce monde, aucun succès n’est possible sans effort. Des talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi dire les deux montants de l’échelle où il faut grimper, mais, avant tout, que les barreaux soient d’un bois dur et résistant; rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et sincère. Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je m’y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n’ai jamais affecté de la déprécier. Voilà des règles dont je me suis trouvé bien. »
ou encore :
« M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. Même si cela paraît ridicule en l’occurrence, c’est plutôt la règle générale. Bien souvent j’ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l’enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée; ils disent qu’ils détestent, qu’ils haïssent et qu’ils exècrent, etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d’après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de l’importance, que cela a bonne façon. »
Ne peut-on frémir de sentir tout l’amour dans une phrase comme : « Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée, qu’elle avait confiance en moi. » Ah..
Allez, la citation finale : « Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes romans que lorsqu’ils viennent par hasard se mêler à l’histoire de ma vie, je ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les triomphes de ma vie d’écrivain. J’ai déjà dit que je me vouais à mon travail avec toute l’ardeur de mon âme, que j’y mettais tout ce que j’avais d’énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu’ai-je besoin de rien ajouter ? Sinon, mon travail ne valant pas grand-chose, le reste n’a d’intérêt pour personne. »
Charles Dickens avait 37 ans quand il a commencé à écrire David Copperfield, juste avant Bleak House. Ce sont de lui mes deux romans préférés, que je lirai et relirai indéfiniment.

1850, Ed. Le Livre de Poche 2001, 1022 p.
Traduction sous la direction de P. Lorain, revue et annotée par Jean-Pierre Naugrette et Laurent Bury

Charles DickensPeter Ackroyd (1)

Vous le savez, vous l’avez lu partout, je l’ait dit, c’est connu, Peter Ackroyd a acquis avec son Dickens la totale célébrité. Il a écrit une véritable brique (1199 pages, grand format) qui est un enchantement de bout en bout, qui vous prend à bras le corps (et vous muscle les bras) et qui vous raconte qui était Charles Dickens en long, en large et en travers.
(On ne se rend pas bien compte sur les photos, mais ce pavé fait deux fois la taille d’un livre broché, et je dirais 3 fois son poids !)
C’est tellement BON, que je ressens le besoin d’y aller par petits morceaux, et de vous raconter au fur et à mesure.
Je viens de lire les six premiers chapitres, allant de 1812 à 1833 (plus une introduction de Sylvère Monod, le traducteur, lui aussi spécialiste de Dickens), une préface, un prologue; tout ceci parle tellement bien de Charles Dickens qu’on en voudrait encore, c’est dire. Voici ce que j’ai appris, en vrac comme d’habitude :
Sa grand-mère était une excellente conteuse, sa mère était très gaie, douée pour « la mimique, le pathétique et la comédie ». « Dickens devait à sa mère une part de ses dons d’observation et de sa curiosité, et à son père une part de sa rhétorique et de sa grandiloquence. »
Sa mère fut son premier professeur, lui apprit à lire et le latin. Il était, comme elle dans une moindre mesure, doué d’une mémoire exceptionnelle qu’on qualifierait peut-être de nos jours d’obsessionnelle; quand il entrait dans une pièce, il en mémorisait en un instant l’ensemble des détails, capable de les restituer des années plus tard.
Il a aimé les mots dès l’abécédaire, ils ont toujours été pour lui comme vivants. « Sombrer » par exemple, l’a beaucoup impressionné (il a toujours vécu au bord de l’eau), et plus tard « se faire défoncer » l’a longuement interrogé.
« Compte-tenu du fait que Dickens peut être considéré comme ayant créé presque à lui tout seul l’idée moderne de Noël, il est intéressant de noter qu’il neigera pour Noël pendant les huit premières années de sa vie; c’est ainsi que la réalité existe parfois bel et bien avant son image. »
Enfant, il lisait avec passion, et de cette manière (rapportée par Mary Weller) : « […] assis, avec son livre dans la main gauche, le poignet soutenu par la droite, qu’il remuait sans arrêt de bas en haut, tout en s’humectant les lèvres. »
C’était un enfant dont tous gardent un souvenir gai et sociable, mais qui se croyait solitaire et faible (et on l’appelait « Charley », beurk).
La maladie qui défigure Esther Sommerson dans La maison d’âpre-vent est la variole (dont sa soeur Harriett décéda en 1822). (Je dis ça parce que personne n’avait jamais répondu à ma question, méchants que vous êtes).
Dans son essai « L’égaré« , il dit avoir été un enfant perdu et solitaire, mais « inspiré par une solide foi dans le caractère merveilleux de toute chose« . « On disait souvent que j’étais un enfant bizarre, et je pense que c’était vrai. »
A douze ans il doit travailler, son père est en prison pour dettes. Depuis toujours, et jusqu’à la fin, sa famille déménage sans cesse, expulsée, harcelée par les débiteurs. Il en sera profondément traumatisé. « Ne jamais se montrer tel qu’il était vraiment, ni exprimer ce qu’il ressentait, est un trait remarquable de cet homme qui semble tellement ouvert à tous les sentiments du monde dans ses romans. Il fut toujours un homme réticent et renfermé; ses enfants le savaient, et son ami le plus intime aussi. »
Et puis en 1825 c’est l’éclaircie : il a surmonté les épreuves, il reprend l’école (pour deux ans), il est animé d’un entrain exceptionnel. Sa scolarité est moyenne, « Ses camarades de classe, presque sans exception, déclarent qu’à aucun moment le jeune Charles Dickens ne donna le moindre signe du talent ou du génie qu’il devait révéler plus tard. C’était simplement un garçon joyeux et espiègle comme beaucoup d’autres. »
Néanmoins, quand il décide d’apprendre la sténographie, ce que font les autres habituellement en 3 ans, il la domine en trois mois.
Commence alors sa vie active….
A suivre
(Et bien évidemment tout ceci est mis en situation, en relation avec le reste de sa vie, décortiqué et réfléchi, il faut vraiment vraiment lire cette biographie !)

(Un commentaire bien sympa sur ce billet, un an plus tard :

Bonjour ! Fidèle lectrice de votre blog depuis quelques semaines, il me permet de remplir mes carnets (mes LAL !!!), d’aller sur plein d’autres blogs de lectrices…. et de mariner dans ma passion de Dickens ! Et bien, je ne savais pas qu’il existait une biographie de ce Dear Charles, the Biography !! Et aussitôt de courir dans toutes les librairies de mon arrondissement pour m’entendre dire que, des clous, il n’est plus édité…la rage !! j’ai cherché et cherché… pour me souvenir qu’il existait ebay, on ne sait jamais… Et oui !! il y avait UN exemplaire ! après avoir accepté le prix du vendeur, personne n’est venu me le chiper dans le temps de l’enchère, personne !! et là, il est sur la table du salon, tout neuf et… énorme !! mais pétard, quel bonheur !! devant ma joie, ma petite famille se demande si je ne suis pas un peu folle, mais je m’en fous, si vous saviez !! Donc, merci à vous, à tous ces blogs si sympas, et à vos bonnes idées de lectures !

Rosario (en espagnol, c’est un prénom féminin et d’une grande banalité !)
Écrit par : Rosario | 17.05.2010)

Charles Dickens Peter Ackroyd (2)

En poursuivant la lecture de cette magnifique biographie, on assiste bientôt à la parution de la toute première nouvelle écrite par Charles Dickens, en 1833 : « Un dîner à Poplar Walk« . Exactement comme Joe dans « Les quatre filles du docteur March », il l’avait envoyée à un magazine qui publiait (sans rémunération) des nouvelles (« Monthly Magazine« ), et quand il la voit publiée, son émotion est identique à celle de notre héroïne de papier; Submergé de bonheur, il ne supporte plus le spectacle de la rue, « son regard intérieur avait contemplé la vision de sa propre renommée ».
Il accepte des charges de travail phénoménales (une opérette-bouffe, une farce, 3 romans pour différents éditeurs), et ce, pour plusieurs raisons :
– Il pense qu’il peut y arriver, bien sûr, confiant dans son talent.
– Il veut gagner de l’argent (il est marié), il a besoin de se savoir à l’abri, marqué par son enfance pauvre.
– Il a été fasciné par la pièce « Le meunier et ses hommes« , l’image d’un travail incessant, d’une charge inlassable sur les épaules lui parle et l’attire.

Il trouve la gloire dès la parution des Pickwicks papers, c’est immédiat et énorme.
Fin 1836, il rencontre John Forster, qui survécut à la postérité en tant qu’ami et compagnon du génie. Leur rencontre est amusante : « Il était l’auteur d’une critique défavorable (sur sa farce), mais le compte-rendu avait été assez spirituel pour amuser Dickens, et cela suffisait à lui faire pardonner à peu près n’importe quoi.« . S’ensuit toute une vie d’amitié entre ces deux hommes, avec ses hauts et ses bas, et cette phrase sublime de Forster après la mort de son ami : « Les devoirs de la vie subsistent, mais pour moi la joie de vivre a disparu à tout jamais. »
Dickens aimait s’entourer d’amis « qui, sur tous les points importants, lui étaient inférieurs mais qui partageaient ses intérêts personnels, et sur lesquels il pouvait exercer une sorte de domination. Il n’avait pas une nature de « disciple » ou de « partenaire »; c’était lui, L’Inimitable, comme il aimait à se désigner, qui devait mener tandis que les autres suivaient. »
Oliver Twist est le premier roman de langue anglaise qui prenne un enfant pour héros (il existait des témoignages et récits, mais pas encore de roman).
« Quand il était salué par des acclamations et des applaudissements frénétiques, il restait, écrivit-il un jour, « frais comme un concombre », c’est-à-dire imperturbable. »
« Il faut être très prudent avant de relever des correspondances faciles entre sa vie et son oeuvre. Il prenait plaisir au « sentiment » plutôt qu’à la « chose » et cet homme qui s’exaltait à propos de repas gigantesques mangeait très peu lui-même. Peut-être ce fait nous donne-t-il la clef du complexe enchevêtrement de ses relations sociales, en même temps que la nature un peu ambigüe de ses opinions politiques. »
« Dickens découvrait le monde à ceux qui y vivaient déjà« . C’est joliment dit, non ? Et c’est là, pour moi, toute la magie de la littérature, nous donner à découvrir ce que nous vivons, nous donner les mots pour le définir.
Par contre grosse déception : « Dickens fut attiré par par les auteurs les plus théâtraux du siècle précédent;, il parle souvent de Smollett, mais ne cite pratiquement jamais Jane Austen, romancière pour laquelle il éprouvait une vive antipathie. » (Tsss)
Et pour finir pour aujourd’hui (mais cette biographie est une mine, chaque page apporte son lot, il FAUT LA LIRE), un passage qui illustre l’importance du théâtre dans l’oeuvre de Dickens : « Les fins de romans sont des indices extrêment importants des véritables intentions d’un écrivain : à cet instant de conclusion – le romancier étant pour ainsi dire arrivé au terme des obligations et des difficultés qu’il s’était lui-même imposées – les véritables significations se révèlent de la façon la plus spontanée et la plus libre. La plupart des romans de Dickens se terminent par un tableau ou un baisser de rideau analogues à ceux des oeuvres dramatiques de la période. Les acteurs reviennent tous sur scène, leur passé et leur avenir tout tracés; ils se tiennent par la main et saluent; puis le rideau tombe et ils disparaissent. »
Sauf que les personnages de Dickens ne disparaissent pas, justement, avec la fin du roman où ils sont nés; lui-même envisagea à plusieurs reprises de reprendre tel ou tel dans une chronique, et dans l’esprit du public, un Sam Weller par exemple est bien réel et immortel… Ou une Mme Gamp a donné son nom à un parapluie.

Charles DickensPeter Ackroyd (3)

Dans le chapitre 12, intitulé « Surproduction et surmenage », un fort vilain portrait, établi par Eleanor Christian, amie de la famille, qui passa des vacances près de la mer chez Charles Dickens : il y est décrit comme très versatile, trop exubérant, il lui fait parfois horriblement peur, « il est tellement bizarre ».
A propos de la mentalité victorienne : « Les gens qui se font une certaine idée du mâle victorien comme un être dont la « virilité » a quelque chose de conventionnel et presque de brutal seront surpris de découvrir avec quelle facilité tous ces hommes pleuraient sur le destin d’une héroïne fictive. Ce n’est pourtant pas étrange. Ces manifestations non déguisées d’émotion n’étaient pas rares; les hommes se promenaient en se donnant le bras s’ils en avaient envie, et les théâtres étaient emplis de gens qui pleuraient sans embarras. Au cours de cette période, tous les indices montrent que les sentiments affichés, même violents, étaient considérés comme un aspect du jugement moral; qu’il s’agît du théâtre populaire de l’époque ou même du style des reportages dans la presse, l’émotion était sans aucun doute tenue pour un témoignage de sincérité, et non pour le véhicule d’on ne sait quelle sentimentalité complaisante. »
« Pour sa part, Dickens pleurait peu, et encore seulement quand il lisait des livres ou assistait à des pièces de théâtre. « Je commence invariablement à pleurer chaque fois que sur la scène quelqu’un pardonne à un ennemi ou fait don de son porte-feuille », déclara-t-il un jour, indiquant ainsi combien il était ému par la générosité théâtrale. Elle lui rappelait peut-être ses aspirations et ses souhaits d’enfant. On le voyait parfois pleurer en écoutant des chansons romantiques populaires, ou devant certains épisodes décrits dans des romans. Mais c’est tout. Edmund Yates, qui devient son collaborateur plus tard, dit qu’il « n’était à aucun égard un homme émotif » et, même s’il pleurait au théâtre, il n’était pas particulièrement ému par des lieux réels ou des personnes réelles. »
A propos de la médecine victorienne, un passage abominafreux racontant l’opération d’une fistule anale de Dickens, sans aucun anesthésique. Trois jours après, étendu, il écrit déjà, et des chapitres comiques. Incroyable.

La Petite Dorrit

La Petite Dorrit s’appelle en réalité Aimée. Elle est née en prison, et son père y passera tellement d’années qu’il héritera du titre de « Père ou Doyen de la Maréchaussée ». Y être née lui procure à elle aussi une certaine célébrité, mais pas autant que son caractère et sa façon d’être. La Petite Dorrit est une crème, une petite personne formidable qui se dévoue toute au bien-être de sa famille, et qui aime tendrement son père, à qui elle épargne dans la mesure du possible toute contrariété. Elle est aimée très sincèrement par le petit John, fils du gardien de la prison, mais ne partage pas son inclinaison. Elle, c’est d’Arthur dont elle s’éprend durablement; Arthur qui refuse lui-même de s’avouer un sérieux penchant pour Chérie, la fille de ses amis les Meagles; qui elle-même est folle de Mr Gowan, au grand dam de ses parents (et d’Arthur). Manque encore Flora, bluette de jeunesse d’Arthur, qui aimerait beaucoup retisser ces fils quelque peu distendus…
Beaucoup d’amours contrariés donc, dans ce gros roman (970 pages), mais évidemment pas que ça.
Une charge féroce et drôle contre l’administration anglaise et son goût pour l’immobilisme (le Ministère des Circonlocutions en long, en large et en moult détails !) et une mise en situation extrêmement précise d’une escroquerie de haut-vol maintiennent une tension tour à tour amusante et pesante, au milieu de plusieurs intrigues menées de front sans faiblir, de personnages cocasses et plein de vie, de différents pays évoqués.
Onzième roman écrit en pleine gloire, à 43 ans, La Petite Dorrit m’a emportée dans ses pages avec une intensité qui augmentait sans cesse. J’ai été profondémment émue par le personnage du petit John, dans sa cocasse manie de dresser mentalement de dramatiques épitaphes, et par sa déclaration à son « rival », qui ne prend alors qu’à peine conscience de ses propres sentiments :
« – Seigneur, dit John en prenant à témoin les pointes de fer qui couronnaient le mur, il demande quoi !
Clennam regarda les pointes, puis John; puis les pointes, puis John.
– Il demande quoi ! Et, qui plus est, s’écria John en le contemplant comme à travers une douloureuse brume, il a l’air de bonne foi ! Vous ne voyez donc pas cette fenêtre, monsieur ?
– Naturellement que je la vois !
– Vous voyez cette chambre ?
– Naturellement que je la vois.
– Et ce mur en face, et cette cour en bas ? Tout cela en a été témoin, du matin au soir et du soir au matin, d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre. Combien de fois n’ai-je pas vu Miss Dorrit ici alors qu’elle ne me voyait pas !
– Témoin de quoi ? dit Clennam.
– De l’amour de Miss Dorrit.
– Pour qui ?
– Pour vous ! dit John en lui mettant la main sur la poitrine.
Puis il recula jusqu’au fauteuil, où il s’assit, tout pâle, les mains sur les accoudoirs, en secouant la tête à l’adresse de Clennam.
S’il avait donné à Clennam un violent coup de poing au lieu de le toucher délicatement, il ne l’aurait pas ébranlé davantage. Le prisonnier demeurait confondu. Ses yeux étaient fixés sur John, ses lèvres s’entrouvraient et semblaient s’efforcer de dire : « Moi ? » mais sans parvenir à émettre un son. Il avait les bras ballants et ressemblait de la tête aux pieds à un homme qu’on vient d’éveiller en sursaut et qui n’arrive pas à saisir la nouvelle qu’on vient de lui annoncer.
– Moi ! dit-il enfin tout haut.
– Oui ! Vous ! gémit le petit John.
Il fit de son mieux pour sourire en répondant :
– C’est pure imagination. Vous faites erreur !
– Moi ! Faire erreur ! monsieur, répliqua John, moi, me tromper sur ce point-là ! Non, monsieur Clennam, ne me dites pas ça. Pour toute autre chose, bien sûr ! je n’ai pas la prétention d’être grand observateur et je sais bien tout ce qui me manque pour ça. Mais moi, me tromper sur une chose qui m’a plus tourmenté le coeur qu’une pluie de flèches tirées par des sauvages ! Moi, me tromper sur une chose qui a failli me mettre dans la tombe (comme je l’aurais parfois souhaité, si la tombe n’avait pas été incompatible avec le commerce du tabac et les sentiments de mes parents !) Moi, me tromper sur une chose qui en ce moment encore m’oblige à prendre mon mouchoir comme une grande fille, bien que je ne voie pas pourquoi « grande fille » serait un terme de reproche, car tout esprit masculin bien constitué les aime toutes, grandes et petites. Allons donc ! Ne me dites pas ça ! Ne me dites pas ça ! »
Plus tard dans la nuit, il s’endormira malgré tout d’un paisible sommeil, ce cher John, après avoir composé cette épitaphe :
 » Passant !
Respecte la tombe de
JOHN CHIVERY Fils
mort à un âge avancé
qu’il est inutile de préciser.
Ayant rencontré son rival plongé dans le malheur
son premier mouvement fut d’en découdre
mais en souvenir de la bien-aimée
il surmonta sa rancoeur
et se montra
MAGNANIME
 »

(Mention spéciale également au personnage de Flora, en lequel Dickens égratigne son propre amour de jeunesse, mais avec quel humour ! C’est souvent proprement hilarant, et cette sossotte est pourtant rendue bien attachante, quand elle veut bien laisser parler son coeur…)
« La Petite Dorrit » est un roman parfait; en l’espèce, et également pour découvrir Dickens, nonobstant le très léger problème de ne plus le trouver en librairie (en français) (et même en Pléiade). Je ne saurais trop recommander le farfouillage en bouquinerie et en bibliothèque (et de ne surtout pas en lire une version expurgée, qui elles, pullulent) !

(Bibliothèque de la Pléiade, 1970, traduction de Jeanne Métifeu-Béjeau)

Dombey et fils

« Elle s’adonna à la mélancolie, le meilleur marché et le plus accessible des luxes, jusqu’au moment où le sommeil la prit.« 

« Dombey et fils » raconte l’histoire d’une famille, les Dombey. Le père est un riche homme d’affaires, que l’orgueil étouffe et contraint à la rigidité en tous moments de sa vie; la mère décède en donnant la vie au petit Paul; ce dernier est destiné à occuper le « & fils » qui se transmet de génération en génération, aussi la soeur aînée, Florence, est-elle totalement ignorée. Paul meurt dramatiquement, le père se remarie avec une intrigante qui a des états d’âme, et Florence est toujours quantité négligeable (pour son père, car sinon tout le monde l’adore). Puis le malheur s’abat encore, la nouvelle épouse s’enfuit (avec le bras droit ! Coup fatal !) et Mr Dombey se met à haïr Florence, qui s’enfuit alors elle aussi (pour trouver l’amour, ça va). Agé, ruiné et solitaire, il se rend alors compte de la perle qu’est sa fille et tout finit bien, dans un salut final.
« Dombey et fils » ne compte pas parmi les meilleurs romans de Dickens, il est souvent lourd de tension dramatique martelée ou exagérément primesautier, avec un comique de l’absurde clinquant. en ce qui concerne le père, c’est clair, on le méprise dès le départ, mais il est difficile de s’attacher à Florence qui a peu de consistance, et qui accepte tout avec une placidité de sainte peu séduisante. Dickens avait été très ébranlé en écrivant la mort du petit Paul (alors à Paris, en hiver, il avait ensuite passé toute la nuit à marcher dans les rues) mais elle arrive trop tôt pour que le lecteur (moderne j’entends, j’ignore comment cela pouvait être ressenti au 19°) en soit réellement touché.
Ce qui « sauve » tout, c’est, comme dans tous les romans de Dickens, la qualité des personnages secondaires, qui sont nombreux et géniaux. Il réussit à faire passer en un Bagstock tous les flatteurs hypocrites et intéressés, ou en un capitaine Cuttle toute la bravoure des gens simples et exentriques. Il sait comme personne magnifier les petits, les perdants, les simples. Et puis l’humour, toujours.
Dans le personnage du petit Paul, j’ai retrouvé beaucoup de l’enfant qu’avait été Dickens, tel que le décrit Peter Ackroyd dans sa merveilleuse biographie :
« La seule différence fut qu’il gardait sa personnalité pour lui seul. Il devenait tous les jours plus réservé et plus pensif; il ne manifestait, envers aucun membre vivant de la maisonnée du docteur, une curiosité analogue à celle qu’il avait ressentie au sujet de Mme Pipchin; il aimait à être seul. Dans les brefs moments où il n’était pas plongé dans ses livres, il n’aimait rien tant que d’errer, solitaire, par la maison, ou de rester assis sur les marches de l’escalier, à écouter la grande horloge du vestibule. Il était intime avec toutes les tapisseries, il voyait dans leurs dessins des choses que personne n’apercevait, découvrait des tigres et des lions en miniature qui escaladaient les murs de la chambre à coucher, et des visages qui louchaient et regardaient méchamment dans les carrés et les losanges de la carpette.
Cet enfant solitaire vivait entouré des arabesques de son imagination et personne ne le comprenait. Mme Blimber le trouvait « drôle » et parfois les domestiques se disaient entre eux que le petit Dombey « broyait du noir »; mais cela n’allait pas plus loin. »
Sans doute est-ce la raison du coup ressenti par Dickens en donnant la mort à ce personnage…

Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (volume II consacré à Dickens), 1956, environ 1000 pages. (écrit en 1846 par CD)
Traduction faite par Georges Connes sous la direction de Léon Lemonnier et complétée par Francis Ledoux
Introduction et notes de Pierre Leyris

Nicolas Nickleby

« Nicolas Nickleby » a été écrit en 1838, Dickens avait 26 ans, venait de connaître le succès avec Pickwick, et menait de concert la publication en feuilleton de ce roman et d’Oliver Twist. On sent bien le bouillonnement de la jeunesse dans ce roman, on voit les épisodes où il lui a fallu meubler pour atteindre son quota de lignes, la construction bancale qui fait revenir sur nos pas, l’improvisation à partir d’une idée de départ.
Mais tout est pourtant réuni pour nous entraîner à la suite de notre héros dans ses aventures décousues, avec ses 117 personnages parlants dénombrés (sans compter les comparses muets).
Nicolas Nickleby est un jeune homme de bonne famille (j’entends par là qu’il a été bien élevé). Son père vient de mourir, après avoir, sur les conseils de sa sotte épouse (j’adore ceci en préface : « Mme Nickleby est un personnage admirable qui ne comprend rien à rien »), tenté la spéculation, et laisse toute la famille dans le dénuement le plus total. Nicolas, en charge de sa mère et de sa soeur, la belle Catherine, vient se placer sous la protection de son oncle, le sordide et très intéressé Ralph Nickleby. Qui s’empresse de le coller comme assistant dans une « école », un établissement comme il en existait à l’époque où les parents se débarrassaient de leurs enfants. Nicolas y verra des choses abominables et ne pourra décemment pas y rester. Première bravade envers son oncle.
Entre-temps, ce dernier avait décidé de profiter de la beauté de Catherine en la donnant en pâture à quelques-uns de ses clients (entendons-nous, pas au sens littéral, évidemment, nous sommes chez Dickens, mais en tant qu’appât, apparat, pour ses affaires). La jeune fille ne se laisse pas faire et quand Nicolas apprend tout ceci, il réagit avec fureur : la rupture est consommée avec Ralph et il lui faut se débrouiller seul (ce qu’il avait de toute façon toujours fait).
Ainsi, il intégrera une troupe ambulante d’acteurs avant d’entrer au service de deux admirables hommes. Catherine, elle aussi, devra travailler, et à ses côtés nous entrerons dans un atelier de couture.
Divers univers, donc, avec des intrigues à chacun liées, des personnages que l’on croise pour les retrouver plus tard, des évènements périphériques en nombre, qui scrutent tous la comédie humaine, le jeu des pantins qui s’agitent mûs par différentes motivations, de la plus pure (ce brave Smike, Newman Noggs ou les admirables frères Cheeryble, entre autres) à la plus sordide (et là les zozos sont fort nombreux), en passant par de mémorables scènes comiques.
Le tout donne un roman vivant, bruissant, joyeux ou terriblement grave, qui se lit avec avidité et une grande joie. Je pourrais citer des brouettes entières d’extraits, par jeu en voici un particulièrement simple, mais très efficace :
« […] il proposa vivement ce toast : « Les dames ! Honneur aux dames ! »
« Je les adore, dit M. Snevellicci en promenant son regard autour de la table. Je les adore toutes.
– Non, pas toutes, dit doucement M. Lillyvick.
– Si… toutes, répéta M. Snevellicci.
– Permettez, dit M. Lillyvick, cela semblerait comprendre les dames mariées, dit M. Lillyvick.
– Je les adore comme les autres, monsieur » dit M. Snevellicci. »
A un moment, une virulente charge contre les auteurs de théâtre qui adaptent, souvent très mal à l’époque et surtout de façon précipitée, des romans en cours de parution, où c’est complètement Dickens qui s’exprime sous le couvert de son personnage.
Enfin, ceci, à méditer 🙂 « Quand les gens sont sur le point de commettre ou de laisser commettre une injustice, il n’est pas rare de les voir exprimer de la pitié pour la victime; ils ont ainsi le sentiment d’être vertueux et honnêtes, et à cent coudées au-dessus de ceux qui n’expriment pas de pitié. C’est une façon de placer la foi au-dessus des oeuvres, et cela les met en paix avec leur conscience.« 

Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1966, environ 900 pages.
Introduction de Pierre Leyris et traduction de Jacques Douady

Le bon larronHannah Tinti

Il était une fois un petit gars dans un orphelinat (de fait, parce qu’en réalité ce serait plutôt un monastère). A chaque fois que quelqu’un venait pour adopter, il savait que sa main en moins et ses douze ans (à la louche) seraient un problème : on veut du bébé tout petit ou de l’ado costaud, pour aider à la ferme, en ce 19° en Nouvelle-Angleterre. L’entre-deux pas bien beau et handicapé n’a guère ses chances. Pourtant, un jour, quelqu’un l’emmène. Certes, il s’agit du plus habile des baratineurs, voleurs, menteurs etc., mais Ren a eu quelques occasions de s’entraîner lui-même, et pris dans une spirale d’évènements qui s’enchaînent, il ne tergiverse pas, ou si peu. Jusqu’à ce que le hasard (mais le hasard existe-t-il ?…) place nos amis à North Umbrage…
J’ai souvent pesté contre les 4° de couv qui évoquent des auteurs chers à mon coeur quant aux filiations de tel ou tel roman, c’est ainsi que Jane Austen a plus souvent qu’à son tour été blasphémée par des écrits n’ayant vraiment rien à voir avec son merveilleux univers. Mais dans le cas de ce premier roman d’Hannah Tinti (auteur par ailleurs d’un recueil de nouvelles, « Bête à croquer »), j’assène deux bons gros bécots sur les joues de celui ou celle qui a eu l’idée fort juste de placer « Dickens » dans son dithyrambe.
Ce roman fourmille de personnages et de péripéties qui ne dépareraient pas dans un roman de cet auteur de génie, et on se laisse emporter avec jubilation dans le picaresque et les descriptions colorées. C’est assez rare pour le souligner, la magie opère dès les premières lignes, et on se retrouve avec les yeux qui piquent au moment précis où la surprenante et forte en voix Mme Sands s’exclame par deux fois « MAIS DANS QUEL ETAT VOUS AVEZ MIS MA MAISON« . C’est le bonheur quand d’une remontrance outrée un auteur fait jaillir tout l’amour du monde, non ?
C’est de la belle ouvrage, fignolée, où tout fonctionne et tout est huilé aux petits oignons pour nous réjouir très sincèrement : le roman d’aventures est bien portant et c’est une très bonne nouvelle.
Un indispensable.

Ed. Gallimard, 2009, 373 p. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mona de Pracontal Titre original : The Good Thief

En exergue, ceci : « Si un homme peut écrire un meilleur livre, prêcher un meilleur sermon ou fabriquer une meilleure souricière que son voisin, il aura beau construire sa maison dans les bois, le monde viendra se presser à sa porte. » Ralph Waldo Emerson
Dans le roman, des livres, des prêches (sans sermon), des souricières, et des cabanes. Et mon total assentiment au sens figuré de cet exergue 🙂
Par contre, je n’aime pas du tout la couv. Du tout. J’aurais bien vu les miniatures du frère de Mme Sands, par exemple. Ou une illustration grouillante de personnages à la Phiz.

David Copperfield (Peter Medak – 2000)

Peter Medak est un réalisateur hongrois (né en 1937 à Budapest) dont la filmographie est pour le moins éclectique. Pour filmer « David Copperfield  » (pour la télévision, adaptation de John Goldsmith), il s’est entouré de nombreux acteurs américains, mais le résultat est plus anglais que jamais : trois heures de pur régal.
Trois heures, c’est bien peu pour un roman de Dickens, et fatalement nombre de petits évènements sont écartés (et ils font à part entière partie du sel de ces romans), mais l’esprit du roman est complètement présent, même dans les quelques modifications apportées pour fluidifier l’action. Les images sont somptueuses et la cocasserie et la particularité des personnages principaux est traitée avec un immense respect.
J’ai ainsi vu Peggotty s’incarner avec rien moins que de la perfection, ou Sally Field jouer une Betsey Trotwood plus vraie que nature. Uriah Heep est terrifiant de sournoiserie dégoulinante et Mr Micawber est follement comique. En regardant ce dernier on comprend à quel Dickens s’était servi de son père pour habiter ce personnage.
C’est peut-être ce qui m’a le plus impressionnée dans cette adaptation, que nombre de choses de la vie de Dickens, abordées dans la biographie de Peter Ackroyd (ai-je déjà répété qu’elle était géniale ? ;o)) passent ici par l’image. On embrasse dans un regard, dans une péripétie ce qui se cache dessous, ce qui est de l’ordre de la souffrance et qui est si difficile à mettre en mots.
Un film que j’ai trouvé formidable, et qui peut être vu en famille !
Et puis Hugh Dancy, pour le plaisir des yeux ;o)

Malo de Lange, fils de voleurMarie-Aude Murail

« J’avais beaucoup progressé sur le plan moral, comme disait le loup aux sept petits biquets pour leur faire ouvrir la porte. »
Malo entreprend ici de nous narrer ses mémoires, du haut de ses seize ans. Nous sommes au 19°, il est orphelin, croit-il, et va naviguer d’aventure en péripétie jusqu’à découvrir sa véritable identité…
Un très, très bel hommage à la fois à Dickens (Malo de Lange, c’est Sam Weller en plus jeunot, ses tantes sont Betsey Trotwood, les titres de chapitre, un mix d’Oliver Twist et David Copperfield, et encore, j’ai sûrement raté les allusions aux romans que je n’ai pas encore lus, forcément !) et au roman d’aventure. On parle l’arguche de Vidocq, on trace la route comme Rémi, on chante comme Gavroche et j’en passe.
C’est délicieux, on vibre, on rit, on s’inquiète, on a 9 ans et on en veut encore !

Ed. Neuf de l’école des loisirs, 2009, 272 p.

Le magasin d’antiquités

Je vous assure, désirer lire Dickens de nos jours est chose ardue. Le magasin d’antiquités n’est actuellement plus édité du tout, il faut le dénicher d’occasion.
Quatrième roman écrit par Dickens, ce magasin ne m’a pas séduite outre mesure. On y suit la petite Nell, quatorze ans, qui est un modèle de bonté, vertu, et beauté. Elle est chargée de son grand-père, un triste personnage saisi du vice du jeu, qui nous est présenté comme un gros égoïste qui passe son temps à chouiner ou à perdre la boule, il n’y a guère que Nell pour l’apprécier. Et encore, parfois même à elle il met les jetons, mais c’est une fille courageuse qui ne baisse jamais les bras.
Ils sont poursuivis par la haine du pire individu qui se puisse concevoir, un être abominable et difforme, un nain, Quilp. Il maltraite et manipule tout le monde autour de lui, et s’acharnera sur Kit, qui vénère la petite Nell.
On suit en parallèle les aventures de Nell et son grand-père sur les routes, et celles du petit monde resté à Londres. Comme toujours chez Dickens, des méchants ridicules qui font force grimaces, des inconnus qui sont liés à nos héros, des enfants qui meurent, des pointes d’humour. Mais dans ce roman beaucoup d’insistance, j’ai trouvé, une certaine lourdeur, une magie qui n’a pas opéré pour moi.
Toute l’Angleterre a pleuré en janvier 1841 avec Dickens la mort de Nell, pas moi, pour une fois. Elle était trop pure et éthérée, tout était trop marqué pour que j’entre réellement dans l’univers de ce magasin d’antiquités. Même Kit, brave figure du fidèle s’il en est, ne m’a pas touchée.
Le seul personnage qui a trouvé grâce à mes yeux fort exigeants pendant cette lecture, c’est Richard Swiveller, le Dick de notre histoire (il y a toujours un Dick chez Dickens !). Mauvais sujet au départ, plus par mauvais choix de ses compagnons qu’autre chose, c’est un bon bougre au fond, une amusette, il a un certain panache qui ne laisse pas indifférent. Son histoire avec « marquise » est une des bonnes surprises, un peu de finesse au milieu de toutes ces marionnettes dont le sort se joue.
Un roman de 600 petites pages, 1962 pour l’édition dans la Pléiade, traduction de Marcelle Sibon.

L’abîme (Voie sans issue)Charles Dickens & Wilkie Collins

Chouette une réédition de Dickens ! L’occasion pour moi de lire pour la première fois un roman « à quatre mains » écrit avec Wilkie Collins. On reconnaît aisément la plume de Dickens pour tout ce qui concerne la création des personnages, et Wilkie Collins est certainement à créditer de l’intrigue policière.
Trois personnages principaux se disputent la vedette, tous unis à leur insu par leurs origines : deux d’entre eux sont des enfants d’un hospice, l’un reconnu par sa mère qui l’a repris et élevé depuis l’âge de douze ans. Mais il y a eu erreur et c’est l’autre son véritable fils. S’ajoute un troisième larron qui ajoute à la confusion; tous ont le même âge, sont en relations d’affaires. Une histoire d’amour se noue, la vénalité et les exactions s’en mêlent, tous les ingrédients sont là pour mener tambour battant une intrigue riche en rebondissements…
Et ça fonctionne très bien. C’est étrange de lire un Dickens exempt des intrigues secondaires qui nourrissent habituellement ses romans, mais le faible nombre de pages est compensé par les fils retors d’une histoire réussie. Il est patent que ce travail en collaboration permet une concision agréable. Mais c’est surtout pour leurs digressions que j’ai tant de plaisir à lire les romans de Dickens, et je trouve qu’ici les rapports entre les personnages paraissent souvent incongrus et empesés, sans leurs atours cocasses et les centaines de pages qui leur permettent habituellement de s’ébattre en long et en large.
Pas complètement convaincue, donc.

Ed. Hachette 1872 & Ed. du Masque (JC Lattès) 2010, 213 p.
Traduit de l’anglais par Madame Judith de la Comédie Française

The Invisible Woman, The Story of Nelly Ternan and Charles Dickens Claire Tomalin

Dans la vie de Dickens, il y a eu une rencontre qui en aura complètement bouleversé la suite : Nelly Ternan. Actrice et fille d’acteurs, il a 55 ans lorsqu’elle entre dans sa vie, elle en a 18, l’âge d’une de ses filles. Elle est petite, fine, blonde, les yeux bleus, de beaux poumons, selon l’expression de l’époque. Il est un monstre sacré, une vedette en pleine gloire. Pour toutes les années qui suivent, leurs vies sont liées dans le secret le plus absolu, orchestré et couvert par la suite par les plus proches du grand homme.
Dickens est profondément amoureux, d’ailleurs pour la première et unique fois de sa vie il va passer 2 ans et demi sans écrire. Pour Nelly, c’est moins clair. A partir du peu de documents et paroles de témoins rapportées, on se fait une idée plus ou moins obscure de ses motivations. Elle avait perdu son père, était très certainement flattée et touchée d’être ainsi distinguée par Dickens. Ils auraient pu s’établir sans plus de culpabilité mais avaient tous deux un fort sens des convenances et Nelly n’était pas une cocotte.
« Other men close to Dickens seem to have managed their double lives with less stress. Collins acquired a second mistress in 1867, established her in London round the corner from his first establisment, and began a family with her; when Caroline objected and made a defiant marriage to someone else, he took it calmly and equally calmly welcomed her back into residence later, continuing to maitain his second growing family; both women were given simultaneous seaside holidays in adjacent resorts. The artist George Cruikshank also kept two households and two families round the corner from one another near Mornongton Crescent, and fathered ten children on his second « wife », Edith Archibold. William Frith, the popular painter who did Dickens’s portrait in 1859, had a similar arrangement : his two establishments were also only ten minutes’s walk apart, in the Paddington area, and portraits of both women appear in his famous painting of Paddington, The Railway Station. His marriage produced twelve children and lasted thirty-five years; his mistress Mary Alford bore him another seven children, and when his wife died he married her. There was something cosy and domestic about these arrangements; the women involved were not femmes fatales or cocottes – concepts for which the English were obliged to turn to the French – but confortable, everyday creatures who were grateful enough to have steady men to support them and their children, and modest about their own position and claims. A man, even if he was not a husband, was after all still the best available source of income for a woman.
The difficulty for Dickens was not only that he felt more vulnerable to discovery and comment, as one whose fame was pre-eminent and tied to a virtuous image which he had ferociously defended at the time of the separation from Catherine; he had also uttered assertions about Nelly, both to his family and to the world, which made the position more difficult than it might otherwise have been. The further problem was that he had picked the wrong sort of woman to be his second « wife ». She was neither a modest girl of the people nor a grateful widow. If she had given up her professional ambitions, she still had social ones, and she was backed by an intelligent, aspiring and watchfull family.  »
D’ailleurs après la mort de Dickens, elle va rebondir de façon très inattendue, en se mariant et en ayant deux enfants (à 40 ans !), s’inventant un passé et se rajeunissant de 14 ans.
Leur histoire a duré 12 ans (ou 14 ? Je ne sais plus exactement), il est vraisemblable, d’après différentes sources dont un agenda de Dickens rédigé sous code et les propres déclarations d’un fils de Dickens, qu’ils ont eu au moins un enfant, qui n’a pas vécu.
Claire Tomalin rédige ici une biographie passionnante à plus d’un titre. Elle passe un long moment à tenter d’expliquer l’état d’esprit de l’époque victorienne, la façon dont étaient considérées les actrices, la place qu’avait la femme dans la société. Elle embrasse toute la famille de Nelly, dont les soeurs peu banales sont aussi très intéressantes, les gens que côtoyaient nos deux héros, ce qu’induisait la célébrité de Dickens au quotidien, son proche entourage (et notamment sa belle-soeur Georgina). Elle a mené une enquête très pointilleuse, produit toutes sortes de documents et de photos, donne son sentiment basé sur les preuves tangibles et extrapolé à travers la façon dont elle a reconstitué Nelly. Dans son dernier chapitre, « Myths and Morals », elle revient sur les différentes hypothèses des biographes de Dickens et insiste encore sur la fragilité des jugements hors époque.
J’ai adoré cette biographie et ne regrette pas un seul instant d’en avoir tenté la lecture en anglais (elle n’a pas été traduite en français. What a shame.). J’ai maintenant hâte de reprendre la brique de Peter Ackroyd, pour voir la façon dont il aborde cette fin de vie de Dickens, qui était vraiment et incontestablement un être tout à fait à part.
Chesterton a eu cette phrase affreuse : « He died drunken with glory » : Après tout, si quelqu’un a un jour mérité la gloire, c’est bien Charlie.

Ed. Penguin Books, 1991 283 p.

(J’ai lu cette biographie le 21 février 2010, et c’était mon tout premier livre lu en anglais.)

Girl in a blue dressGaynor Arnold

A la fin de sa vie, Catherine Dickens, la seule et unique épouse de feu Charles Dickens, a donné à sa fille Kate les lettres que son mari lui avait écrites tout au long de sa vie, lui demandant de les remettre au British Museum en disant ceci : « so the world may know that he loved me once. »
Gaylord Arnold a écrit ce roman (son premier) inspiré par la vie et le mariage de Charles Dickens, en essayant d’esquisser Catherine, à partir de bien peu de documents lui étant consacrés. Elle a changé absolument tous les noms (y compris ceux des oeuvres) (ainsi Charles Dickens est devenu Alfred Gibson) et a laissé libre cours à son imagination.
Le résultat est trop laborieux pour moi, le roman (414 pages) étant principalement constitué de dialogues, et Catherine apparaissant comme une sorte de sainte placide et sacrifiée, soudainement capable de tenir tête à la reine ou de confronter la rivale qui l’a détrônée en un face-à-face vengeur. Je ne parviens pas à croire à cette Dorothea, et je m’use la patience sur des scènes interminables.
On la rencontre le jour des funérailles du one and only, et elle dit à sa fille Kitty : « I cast a glance at the dark red line of Alfred’s novels in the bookcase across the room, some of them so battered that they are about to fall apart. I still read a chapter every day, you know, Kitty. And when I finish each book, I start another. And when I finish them all, I start to beginning again.  »
La façon dont elle est tombée amoureuse de son rire avant même de le voir m’a beaucoup plu aussi : « And then someting happened. I can hardly describe it, though I have tried again and again. It was the way the scent of the lilacs and the sound of a clear, cheerful laugh drifted in trough the window at exactly the same moment. I could hardly tell the sound from the scent; yet each entity seemed completely entrancing and divine.  »
Et puis cette toute première lettre d’Alfred à Dodo, si impudente, si exaltée, qui se termine ainsi : « If I am wrong, I will drow myself in the Thames and feed fishes for ever and a day. But say I’m right. Say I’m right, sweet Dorothea. Whisper it on the night air. Tell it to your pillow. Write it in you reply. Yours in agony, Alfred Gibson. »
Ce qui est très bien rendu également, c’est la ferveur de son public, la façon dont Dickens était une incroyable star adulée. Mais bon, la romance de cette histoire ne fonctionne pas avec moi ! (Sur les listes du Man Booker Prize 2008, ceci dit).
Crow Publishers, 2008

Charles DickensPeter Ackroyd (4)

Chapitre 14, le génie à l’oeuvre :

« Car on ne doit jamais oublier les petits détails de l’art verbal de Dickens. On a parfois considéré que, s’il écrivait tant, c’est qu’il écrivait trop vite et même négligemment.(*) Rien n’est plus loin de la vérité. Pour parler comme Oscar Wilde, Dickens était un grand seigneur du langage, quoique généralement méconnu; il avait une oreille de poète pour la cadence et l’euphonie, en même temps qu’un oeil de peintre pour la finesse de l’effet visuel. Dans la première version de Martin Chuzzlewitt, par exemple, il écrit à propos de Pecksniff : « De son activité dans le domaine architectural il n’existait d’autre témoignage qu’un plan encadré accroché au-dessus de la cheminée du petit salon avec une légende… » Dickens retourna ensuite sa feuille et recommença : « De ses activités d’architecte on ne savait rien de très précis, si ce n’est qu’il n’avait jamais fait de plans ni rien construit; mais il était généralement admis que ses connaissances dans cette science étaient presque effrayantes par leur profondeur. » Des modifications de ce genre montrent les vibrations de l’imagination créatrice, humour, rapidité de la révision, et effet final. Les changements opérés dans le roman peuvent être affaire de choix artistique ou d’instinct. »
« Un des tics de langage préférés et réitérés de Dickens, par exemple, est constitué par ce qu’on pourrait appeler l’insistance fallacieuse. Ce n’est pas toi qui vas avoir des ennuis, non, ce n’est pas toi. Ce n’est pas toi, tu es trop malin. Trop malin, voilà ce que tu es. Ces expressions sont tellement inscrites dans la manière de Dickens qu’il est difficile de croire que sa propre conversation n’ait pas été marquée par le même tour. »
Un super passage également sur ce qu’on entend souvent, que Dickens aurait « inventé » Noël (« comme l’ont affirmé les plus sentimentaux de ses biographes », dit Ackroyd), et qui n’est bien évidemment pas vrai. Cependant il a profondément transformé la façon de fêter Noël chez les anglais. « Sa véritable contribution à la définition de Noël résida dans son talent pour le clair-obscur. » Et comment et pourquoi nous est longuement détaillé, et c’est passionnant. Mais tout est passionnant dans ce livre !
(*) C’est tout de même exaspérant cette propension à toujours taxer les excessifs de qualité moindre. La modération m’emmerde de plus en plus. Ce n’est pas parce qu’on écrit ou lit plus que les autres qu’on le fait mal, il n’y a rien de méritoire à écrire ou lire lentement si ce n’est pas dans notre nature.

Charles DickensPeter Ackroyd (5)

Au temps pour l’homosexualité dans l’oeuvre de Dickens :
« … se rencontrera d’un bout à l’autre du roman où divers types de solidité et de dureté (masculines) sont opposés à la liberté de mouvement et à la fluidité (féminines). […]
S’agit-il là d’une simple fantaisie du biographe ? Cette hypothèse semble confirmée par les nombreuses allusions connues à ce qu’on pourrait appeler le côté « féminin » de Charles Dickens, entendons par là les qualités considérées de son temps comme « féminines ».
Un ami déclarait qu’il se trouvait « quelque chose de féminin dans la faculté qui le faisait aboutir au juste verdict, au mot approprié ». A la fin de sa vie, une amie et confidente américaine, Mme Fields, remarquait encore « cette exquise délicatesse et cette promptitude de sa perception, qualité aussi fine chez lui que chez la plus fine des femmes ». Un contemporain élargit cette observation en lui donnant une tonalité typiquement victorienne : « Son imagination, comme celle d’une femme, prend le dessus de ses facultés plus raisonnables, » cependant que dans une étude critique de son oeuvre il était fait allusion à son « esprit féminin, irritable, bruyant ».
On note aussi l’intérêt minutieux que prenait Dickens au mobilier et à la décoration de son intérieur; comme le rapporta un jour sa fille Mamie, « l’intérêt constant qu’il prenait à la vie de la maison était du genre habituellement réservé aux femmes. » Il a également été dit par plus d’un critique contemporain que Dickens possédait bien un sens « féminin » de la saleté et de la laideur chez les hommes; certes, sa sensibilité à l’atmosphère et à l’humeur, tenue pour « féminine » par ses contemporains, ne serait plus traitée comme telle de nos jours. Néanmoins son vocabulaire regorge d’éléments passifs, surtout dans sa correspondance. Les choses « s’emparent » ou « prennent possession » de lui. Dans ses romans, certains personnages doivent renoncer à des traits d’autorité masculine pour atteindre un certain état de grâce et de libération.
Cette qualité « féminine » de son écriture explique en partie son attitude ambivalente à propos de l’argent, du pouvoir, de la nature du « progrès » et, dans le roman qu’il était sur le point de rédiger, de la domination du chemin de fer. A mainte et mainte reprises, il affirme l’importance de la douceur, de la bonté, de la sympathie, de la générosité, valeurs à l’époque considérées comme spécifiquement féminines; mais Dickens comprenait mieux que beaucoup de ses contemporains quels étaient les atributs propres à tous les êtres humains. Ses instincts créateurs étaient directement aux prises avec son expérience générale du monde, mais les motifs et les méthodes qu’il choisissait étaient tout à fait de son époque. Peut-être est-ce pour cette raison qu’on trouve tant de femmes monstrueuses dans l’oeuvre de Dickens; bien que ce soit une caractéristique des contes populaires, on la rattache aujourd’hui encore à une vision dite « dickensienne », et l’on peut y voir une tentative pour ridiculiser ou éliminer l’élément « féminin » qu’il portait en lui.
C’est bien là l’important : il vivait à une époque qui ne cessait de séparer les sexes. La libre manifestation des émotions par les hommes, si flagrante dans le premier tiers du siècle, où ils pleuraient en public, ne pouvait désormais convenir en ces temps où commerce et puissance étaient les divinités jumelles du monde masculin. Barbes et moustaches revinrent à la mode vers 1855. L’habillement masculin classique se réduisit aux couleurs ternes du costume de ville et au noir du haut-de-forme. Tous ces traits caractérisent une société où le culte de la force commerciale n’avait d’égale que l’incessante recherche scientifique sur les principes de l’énergie, ou au constant refrain sur la « bataille pour la vie » correspond à l’exploitation des pauvres et l’acquisition par la violence de territoires outre-mer.
Dans un tel contexte, on accusa souvent Dickens d’avoir un génie essentiellement « féminin », de manquer de sagesse, de raison ou de jugement, qualités viriles par excellence. Dickens s’irritait de ce dénigrement implicite, de lui-même en particulier et du roman en général; c’est pourquoi il soulignait sans cesse la force morale de ses écrits et répétait qu’il décrivait la « vérité ». Il croyait appartenir à son époque, et en fait il l’utilisait pour construire une vaste structure mythique. Derrière les stéréotypes conventionnels du « masculin » et du « féminin », il percevait des caractéristiques plus durables. »
(chapitre 16)

DésirerRichard Flanagan

« L’histoire de Mathinna et celle de Dickens, avec le lien étrange mais indéniable qu’elles ont entre elles, m’ont suggéré une méditation sur le désir – le prix de son déni, sa centralité, sa force et son pouvoir dans les affaires humaines. C’est cela, et non l’histoire, qui constitue le véritable sujet de Désirer. »
Dans ce roman sont alternées deux périodes – 1854 à Londres et quelques années plus tôt, en Tasmanie – et deux histoires, la rencontre entre Charles Dickens et Ellen Ternan et le destin effroyable de Mathinna, une petite arborigène. Le lien ténu entre les deux s’effectue par les Franklin, le célèbre sir John disparu lors de l’expédition éponyme (disparition qui se produit entre les deux périodes) et son épouse Lady Jane.
Mais comme l’indique l’auteur lui-même en postface, il a moins accordé d’attention à sa narration qu’au message qu’il souhaitait faire passer, et qui pour le coup m’a semblé martelé. On ne peut que reconnaître une grande maîtrise des sujets, et j’ai apprécié très sincèrement de voir Dickens en personnage, en une extrapolation reprenant les éléments que j’ai pu lire çà et là. Mais l’aspect romanesque en lui-même m’a déçue, et je crains que quelqu’un qui découvrirait tout ça sous la seule plume de Richard Flanagan ne s’en fasse une idée plutôt terne.
Je n’ai pas accroché à l’histoire de Mathinna, plus précisément la plume de cet auteur ne correspond pas à mon goût pour le lyrisme et l’émotion. Il s’agit ici en permanence d’aller gratter le sens sous les évènements, pour le montrer noir sur blanc au lecteur.
On comprend (forcément, on comprend, à le lire ainsi décliné encore et encore) l’inextricabilité de la période victorienne pour des gens faits de chair et de désirs, pour le plus grand des écrivains qui plus est, le jamais égalé et merveilleux Charles Dickens. Mais on ne parvient pas à le ressentir, et pour moi c’est un échec.
J’ai tellement peu accroché au style de Richard Flanagan que je ne crois pas le relire un jour !

Ed. Belfond, 2010, 305 p.
Traduit de l’anglais (Australie) par Pierre Furlan
Titre original : Wanting

« Le livre était le style, et le style était l’homme. Et l’homme était – avait été – Charles Dickens.« 

L’Inimitable. Ainsi se désignait lui-même Charles Dickens, qui n’a jamais souffert d’aucune forme de modestie. Car inimitable, il l’était, assurément. Wilkie Collins, qui s’adresse tout au long de ce roman à son lecteur du futur (nous), s’en étouffait de jalousie. Mais c’est un peu plus complexe que ça, évidemment.

Dan Simmons nous entraîne dans ce gros roman touffu et au rythme très changeant dans un maelström d’hommage, de récit biographique, d’extrapolation, de délire sous substances diverses, d’analyse littéraire et de médisance pure (et à travers trois cercles : l’auteur qui écrit comme un deuxième auteur pour parler d’un troisième auteur; et tout se tient).
1865, Dickens a son accident de train. 1870, il meurt. Ce sont ses cinq dernières années qu’il nous est donné de partager, sous l’oeil de moins en moins cohérent de Collins…
J’ai fort peu goûté toute la partie opiumisée, qui s’étend hélas longuement et de façon redondante, mais j’ai apprécié son écho et sa résolution (et il y a tout de même quelques scènes très fortes, dont une qui m’a réellement effrayée). Wilkie Collins, le personnage ce roman, est un narrateur épouvantable, qui radote, qui ratiocine, qui s’emmêle les pinceaux et ne cesse de passer d’une chose à l’autre. Mais il est aussi formidablement drôle dans sa convoitise effrénée, dans ses pitoyables tentatives de rosseries jalouses, dans sa hargne à clamer qu’il existe.
Car il ne cesse en fait de chanter sur tous les tons à quel point il aime ce satané Dickens, et la personnalité hors du commun de l’Inimitable éclate à toutes les pages : lire le récit des lectures publiques sous sa plume est *presque* aussi exaltant que d’y avoir assisté, on ressent de façon intense tout ce qu’il veut nous faire passer, par moments on est même submergés, on en veut aux bêtes lois physiques qui nous empêchent de faire un saut dans le temps et d’avoir la chance, une fois, une seule fois, même dix secondes, de le voir, en vrai, devant nous, le regarder bouger, parler, le toucher, han, Charles Dickens, bon dieu.
Passons pudiquement sur le comportement de Collins-le-personnage vis-à-vis des femmes, il y a des claques qui se sont perdues, il y a eu cumul, tout de même.
Ce qu’il y a peut-être de plus jouissif dans ce Drood étant les clins d’oeil, les avis, les références aux romans de Dickens et de Collins, y compris dans les personnages actuellement mis en scène. Je recommande vivement d’avoir lu La maison d’âpre-vent (pages 842-843, superbes à ce sujet !), L’ami commun, Le mystère d’Edwin Drood, La femme en blanc et Pierre de lune, au moins, avant de lire ce Drood, sous peine de passer à côté de bien des points.

Je recommande enfin de s’accrocher, il y a clairement un passage à vide entre les pages 300 et 400, mais ça vaut la peine de survoler un peu et d’atteindre la suite, oooooh oui.

DroodDan Simmons
Editions Robert Laffont, 2011, 866 p.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Odile Demange

« Mais Dieu me garde ! J’ai aimé Charles Dickens. J’ai aimé son rire soudain et contagieux, ses gamineries et les histoires qu’il racontait., j’ai aimé le sentiment – quand on était à ses côtés- que chaque instant était important. »

« Charles Dickens » de Jean-Pierre Ohl, Folio, 2011, 277 pages, est une bonne biographie.

Jean-Pierre Ohl, en narrant les éléments principaux de la vie de Dickens, établit des passerelles avec les précédents travaux de ses biographes, donne son avis personnel sur plusieurs éléments et nous livre une vision résolument contemporaine de l’oeuvre de ce génie absolu. Pour autant, elle n’est ni exhaustive (certains aspects sont occultés, comme le Dickens lecteur, qui pour ses différentes revues passait au crible les manuscrits qui lui étaient soumis, et se montrait souvent véritablement encourageant pour les jeunes auteurs) ni exaltée (il apparaît même comme peu sympathique, je pense notamment à sa relation avec sa femme, décrite comme déficiente dès le début, ou son rôle de père, minimalisé). Ces 277 pages se lisent malgré tout comme un roman, et remplissent leur office : elles donnent envie de (re)lire Dickens.
Pickwick : « Sa logeuse, Mrs. Bardell, manoeuvrée par les odieux avocats Dodson et Fogg, vient d’intenter contre lui une action pour « rupture de promesse de mariage ». Le récit du procès qui en découle fait hurler de rire des milliers de Britanniques. Au titre de « preuve accablante », l’avocat général cite une lettre de Pickwick adressée à la plaignante :
« Restaurant Garraway, midi. Chère Madame B., Côtelette à la sauce tomate. Bien à vous, PICKWICK. » Messieurs, que signifient ces mots ? Côtelettes à la sauce tomate ! Bien à vous, Pickwick ! Côtelettes ! Juste ciel ! A la sauce tomate ! Messieurs, a-t-on le droit de jouer avec le bonheur d’une femme sensible et confiante, par des artifices aussi transparents ? »
Je suis en plein accord avec ceci : « Aujourd’hui encore, Oliver Twist demeure le roman le plus connu et le plus lu de Dickens, illustré par de nombreux films, dessins animés, bandes dessinées, albums et versions abrégées pour la jeunesse. A certains égards, cette popularité est presque regrettable car elle éclipse, hors du monde anglo-saxon en tout cas, le reste de son oeuvre. Or le livre n’a ni le génie comique de Pickwick, ni la finesse psychologique de Copperfield ou des Grandes Espérances, ni la profondeur des grands romans sociaux tels que La Maison d’Apre-Vent ou La Petite Dorritt. »
Sans parler de cela : « Si l’humour de Dickens nous touche encore, alors que celui de beaucoup de ses contemporains a fait long feu, c’est qu’il entre en résonance avec les préoccupations éternelles, métaphysiques, de l’être humain, un peu comme le tintement d’une clochette déclencherait la note profonde et grave d’un énorme bourdon. Et en ce sens, Dickens peut être considéré comme le précurseur du rire moderne, angoissant et désespéré, celui de Kafka, de Canetti, de Beckett, de Gombrowicz. »
(Et j’ai réalisé que je n’avais pas encore lu Barnabé Rudge ! Mais que fais-je donc ?)

 « Effrayée, sa belle-soeur lui demande s’il veut s’étendre. « Oui, répondit-il, par terre. » Ce sont ses derniers mots, bien ternes pour un homme qui en avait écrit et prononcé tant de mémorables. »

* « The Invisible Woman » Film de Ralph Fiennes (2013), adaptation de la biographie d’Ellen (Nelly) Ternan par Claire Tomalin : j’ai beaucoup aimé. C’est lent, ça ne reprend pas tout (et louvoie parfois avec la vérité historique – notamment les propos et actes publiques (et infâmes) de Dickens envers sa femme quand il a souhaité s’en libérer), mais ça dit bien l’esprit, à la fois de l’époque et des protagonistes principaux. Je trouve formidable notamment la façon dont Ralph Fiennes parvient à nous faire ressentir cet indescriptible sentiment que peut déclencher un roman pour un lecteur, l’importance que ça peut avoir, ce qu’écrit quelqu’un pour un(e) autre qui le lit, et le comprend. On en sort empli de gravité, je trouve, oppressé, palpitant. Un très bon film.

Le grillon du foyer (conte de fées domestique) – Charles Dickens

Traduit de l’anglais (UK) par Francis Ledoux pour La Pléiade, 1966 (titre original : The Cricket on the Hearth. A Fairy Tale of Home)

Les dernières lignes de ce conte ont semé le doute dans l’esprit de Tamara, qui m’a demandé quelle en était mon interprétation. Je ne l’avais pas lu, c’était vite vu. Mais elle disait « craindre de saisir ». C’était intrigant. Alors…

« Le grillon du foyer » est un conte écrit en 1845 par un Charles Dickens encore jeune, tout spécialement pour Noël, période qui recueille son enthousiasme (il en écrira plusieurs). Il dit : « Mon dessein est de recourir à une sorte de mascarade fantasque qui justifie la bonne humeur de la saison, pour éveiller quelques pensées d’amour et de clémence, qui ne sont jamais hors de saison en terre chrétienne. » Il y met en scène un couple heureux, Dot* et Jean (j’adore cette note : « *. Petit nom d’amitié. Dot, c’est littéralement un point. Au figuré, un mioche.« ). Jean a quelques années de plus que Dot, c’est un brave homme, il ne s’est jamais posé de questions sur son couple, ils semblent très heureux. Ils sont joviaux, ont une vie domestique et sociale épanouie, on assiste à des scènes choupi-trognons sur le bien-être au coin du feu, d’ailleurs un signe ne trompe pas, ils ont un grillon qui grésille (ou craquète) et c’est le bon-heur. Mais le bonheur dérange, c’est une loi universelle, et alors qu’ils ne demandaient rien à personne le riche voisin acariâtre vient se mêler de ce qui ne le regarde en rien et met le doute dans l’esprit de Jean. Qui, quand il tente d’en parler avec Dot, la voit quitter la pièce en pleurs. Il se met la rate au court-bouillon en une flambée et qu’on le retienne ou il ne répond plus de rien. Mais le grillon est là ! En une nuit (très dickensienne) où (par le truchement de fées) il lui remémore qui est la véritable Dot, lui montre les myriades de petits et grands moments qu’ils ont tous deux partagés dans ce foyer radieux et peut-il réellement croire que cette Dot-là irait le trahir en quelque façon, Mmm ? Que nenni, évidemment, et tout s’arrange et c’est la fête, l’acariâtre vient demander pardon avec du gâteau et des jouets, on danse, on chante, tous les coeurs sont gais.

Ensuite il y a un grand espace, et ceci :

« Mais qu’est-ce donc ? Tandis que je les écoute joyeusement et que je me tourne vers Dot pour apercevoir une dernière fois une petite personne qui m’est fort plaisante, elle et les autres se sont évanouis dans l’air, et je reste seul. Un grillon chante dans le foyer; un jouet d’enfant brisé gît sur le sol; et rien d’autre ne demeure.«

Mon interprétation de ces lignes finales, chère Tamara, est donc celle-ci : c’est un moyen (charmant) de rehausser l’effet « conte » de ce qu’on vient de lire, et qui permet d’introduire la notion de merveilleux, ce n’était qu’un rêve, une débauche d’imagination en cette nuit de Noël nimbée de mystère. Je pense que c’est bel et bien le narrateur qui s’exprime (donc l’auteur) (et pas du tout Jean), celui qui au début nous a fait 8 pages sur le concert bouilloire/grillon pour planter le décor et l’atmosphère, celui qui veut qu’on aime son histoire autant que lui, et qu’on regrette qu’elle soit terminée; il (on) se retrouve tout seul maintenant…

A suivre ?…

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