La Comédie Humaine – Honoré de Balzac

(Pléiade tome 1)
Études de moeurs, Scènes de la vie privée

1. La maison du chat qui pelote

Nous sommes dans une brave famille de drapiers, les Guillaume. Monsieur et Madame Guillaume ont deux filles, que dix ans séparent. L’aînée est laide, la cadette mignonne. Selon l’usage, le premier commis devrait épouser l’aînée, mais il est épris de la cadette, elle-même éprise d’un artiste peintre. Contre toute prudence, et surtout contre son solide bon sens de commerçant et père de famille, Monsieur Guillaume accepte cette union en pensant qu’un contrat de mariage protègera sa fille. Il sait pourtant bien que se marier hors de sa condition ne fonctionne que rarement… Car si Augustine est jolie, elle est totalement ignorante des choses de l’amour et du grand monde que fréquente son artiste de mari, très fortuné par ailleurs. Et au bout des 2 ans d’amour-passion et de la naissance du premier enfant, elle se voit rejetée très durement.

« Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes possèdent toutes quand elles aiment, Mme de Sommervieux tenta de changer son caractère, ses moeurs et ses habitudes; mais en dévorant des volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu’à devenir moins ignorante.« 

Augustine ne force pas le respect, parfaite illustration des lacunes d’une éducation bornée et pourtant affectueuse. Elle tentera tout, mais…

Les thèmes abordés dans ce premier roman sont ceux de toute La comédie humaine : opposition du passé et du présent, de l’artiste et du bourgeois, de la prudence qui fait durer et de la passion qui détruit. Du bonheur et de la gloire, toujours antagonistes.

Pauvre Augustine, elle paye le prix fort.

2. Le bal de Sceaux

Écrit quelques années après la parution française d’Orgueil et préjugés, ce roman comporte assez de points communs avec celui de Jane Austen pour que ce ne soit pas une coïncidence. Une jeune héroïne pleine de caractère et de fougue, un amoureux fier et secret, des dialogues pénétrants mais hélas, une triste issue : Balzac est cruel.

Elle est jeune (mais déjà mariable depuis quelques années), elle est drôle, elle a un avis sur tout, et surtout sur ce qu’elle attend d’un mari : Émilie ne se mouche pas du coude, elle préfère rester vieille fille plutôt que de transiger; son époux sera beau, mince, grand, spirituel, riche et noble ou ne sera pas. Lors d’un bal, elle l’aperçoit. Ils se fréquentent. Maximilien reste très secret sur son identité et ses occupations. Néanmoins, lorsqu’elle le questionne directement, il lui fait une réponse énigmatique qu’elle interprète selon ses désirs :

« Quelque ambigüe que fût cette réponse, Mlle de Fontaine en ressentit une joie profonde; car, semblable à tous les gens passionnés, elle l’expliqua comme s’expliquent les oracles, dans le sens qui s’accordait avec ses désirs »

Et puis patatras : elle s’aperçoit qu’il travaille, et pire, dans les tissus (Oh !). Elle lui tourne alors le dos avec une incroyable impertinence (j’adore ! On sent que c’est le truc de folie à ne pas faire à l’époque :)) et passe son temps à le railler partout avec une langue acérée.

Or, le destin lui offre une seconde chance, lors d’un second bal. Mais la belle n’a jamais appris à museler sa langue et à reconsidérer ses opinions. Amoureux, Maximilien l’est, mais il ne supportera pas tout…

Et voilà comment on termine malheureuse et dans une triste vie, dont aucun détail ne nous sera épargné. Quel gâchis !

3. Mémoires de deux jeunes mariées

Louise et Renée étaient amies au couvent. A dix-huit ans, elles en sortent et empoignent la vie, chacune à sa manière. L’une s’investit toute dans un mariage de raison tandis que l’autre se consume en vivant pleinement le sentiment amoureux. Sur douze années nous est offerte leur correspondance (roman épistolaire), dans laquelle elles se livrent l’une à l’autre avec une honnêteté et une liberté de parole réellement pénétrantes (elles ne s’envoient vraiment pas dire de sacrées remontrances, parfois), mais surtout une pénétration de points de vue, une analyse de ce qu’elles vivent d’une profondeur incontestable.

Louise ouvre le roman, et c’est par elle qu’on les découvre toutes deux. Sa plume est vive, à son image, et la jeune demoiselle est amusante :

« J’ai eu des plaisirs infinis en faisant ma connaissance. (…) Voici, Renée, le portrait de ta soeur autrefois déguisée en carmélite et ressuscitée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, je suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît le vrai sommaire de cet agréable chapitre. J’ai des défauts; mais, si j’étais homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espérances que je donne.« 

(Et quand elle fait un flop pour sa première sortie, elle s’exclame « Ma mère a été prodigieusement admirée. Cette énigme a un mot, et je le chercherai.« 

Elle est très vite attachante, sa prose, ce qu’elle vit, ce qu’elle aspire à vivre, tout en elle est sympathique et souvent plein de sens, au contraire de Renée qui semble immédiatement plutôt fausse et en perpétuelle négociation avec elle-même et avec la vie (« Laisse-moi te répéter encore, du fond de ma vallée, que le viatique du mariage est dans ces mots : résignation et dévouement !« ). Mais tout le talent de Balzac est de parvenir à faire évoluer l’avis de son lecteur en même temps que ses personnages.

Dans l’édition de la Pléiade, Roger Pierrot signe une introduction passionnante, qui, en plus de nous éclairer sur les influences et les hommages directs de ce roman à ses prédécesseurs, nous explique que Balzac expose dans ce roman deux conceptions du mariage auxquelles il a tour à tour adhéré.

« Le Balzac des années 30, sans jamais cesser de considérer le mariage comme une grave affaire et de proclamer les devoirs de l’épouse, juge encore normal et légitime, pour la femme, la recherche d’un épanouissement dans l’amour. (…) Il montre beaucoup de respect pour l’authenticité d’un sentiment ardent et pur. (…) Mais l’année 1840 marque déjà une orientation idéologique différente. (…) Il désigne la famille, et non l’individu, comme le véritable élément social.« 

Et il faut reconnaître qu’il dote Renée, au fur et à mesure qu’elle avance dans les années de mariage, d’une exemplarité à laquelle on ne reste pas indifférent. Les pages où elle parle de la maternité, de l’allaitement et de ce qu’elle ressent pour ses enfants sont d’une beauté totale, et elle devient touchante. Là où on ne voyait que résignation hypocrite, on peut alors comprendre la différence qu’elle établit entre aimer et chérir.

La plume de Balzac m’a épatée, sa façon de rendre à la perfection les pensées d’une femme à différentes périodes de sa vie me semble éminemment moderne. Les affres de la jalousie, la vraie, l’irraisonnée sont elles aussi très communicatives. Sans parler des petits tacles incessants entre les deux copines, cette sorte de rivalité souterraine qui est très bien rendue. Tout m’a semblé juste, dans ce roman, sauf peut-être la méthode que Louise choisit pour prendre congé (tellement… romantique pour mes yeux du XXI° siècle :)).

Alors, Louise ou Renée ? Qui a raison, au fond du fond ? La réponse est en chacune de nous, et nulle part ailleurs, d’ailleurs l’auteur, lui-même, ne savait finalement pas réellement trancher :

(Dédicataire du roman) « George Sand a évidemment senti combien, dans « Les mémoires de deux jeunes mariées », les préoccupations de son ami demeuraient proches des siennes, même s’il ne résolvait pas de la même manière les problèmes posés. Elle écrivit à Balzac, en le remerciant pour l’envoi du livre : « J’admire celle qui procrée, mais j’adore celle qui meurt d’amour. Voilà tout ce que vous avez prouvé et c’est plus que vous n’avez voulu. » Et Balzac lui répondit : « J’aimerais mieux être tué par Louise que de vivre longtemps avec Renée.« 

(« Cette réponse ne saurait sans doute être prise à la lettre », nous précise Roger Pierrot :))

—-

J’ai également eu la chance de voir une adaptation théâtrale, ça donnait :

Mes enfants ! Je veux voir mes enfants ! Qu’on les amène au devant de moi !

Hier était une mauvaise journée. J’ai commencé et abandonné coup sur coup deux films et quatre romans, incapable de m’intéresser à quoi que ce soit. J’ai dû sortir en trois fois aussi, j’oubliais toujours quelque chose, ce que j’ai cuisiné était immangeable et mon cher et tendre est rentré tard de réunion claqué et malade, force éternuements et vingt paquets de kleenex plus tard, nous partions tout de même (SI, on va y aller, je m’en fous !!!!) au théâtre, car le théâtre, ça ne se manque pas, c’est comme ça.

La soirée commençait dont très moyennement et l’installation du public dans la salle n’était pas pour me rassurer (remplissage à environ 60 % et moyenne d’âge 85 ans), mais j’avais shooté monsieur à l’Actifed rhume et quand le noir s’est fait dans la salle je me disais « pourvu que je ne m’endorme pas ».

Et puis la magie.

Honoré de Balzac, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, est un génie et il faudrait quand même un jour que je me décide à trouver les mots pour communiquer la façon dont sa langue semble couler directement de mes yeux et mes oreilles à mon âme même.

Hier soir, la Compagnie du Matin (aucune info trouvée à leur sujet damned !) présentait « Mémoires de deux jeunes mariées », et les actrices (dont j’ignore le nom, honte à moi !) qui interprétaient Renée et Louise étaient habitées. J’ai trouvé l’adaptation de ce roman épistolaire absolument passionnante, aussi étonnante que fidèle, et le jeu des actrices parfait.

« Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe sortent du couvent et vont chacune se marier. A mariage d’amour et mariage de raison, vie parisienne et vie en province, tout semble les opposer… Cette pièce de théâtre nous éclaire et nous mobilise en vue d’un avenir où le féminin serait traité avec plus d’humanité. »

L’accent n’a pas du tout été mis sur ce qui m’avait marquée, moi, à la lecture, mais il m’a été présenté une tout autre façon de voir ce texte, les enjeux profonds en ont été éclairés, et ce qui a été passé sous silence (beaucoup, 1h20 la pièce, seulement) a été compensé par des trouvailles scénaristiques vraiment intéressantes.

Ainsi, ce qui ressort vraiment c’est l’amour que se portent Louise et Renée, on ressent vraiment l’importance qu’elles ont l’une pour l’autre et combien elles s’aident mutuellement tout au long de leurs vies. Renée traduit les propos fougueux de Felipe en espagnol et les déclame avec malice (faisant glousser Louise), elle chante ou chantonne aussi beaucoup tandis que Louise nous raconte ses amours, il y a un vrai jeu de scène autour des tenues (avec habillage, déshabillage, coiffure devant nos yeux), et deux moments très forts : les pages merveilleuses de Renée sur la maternité sont sous-entendues à travers le mime de son accouchement en second plan, puis elle exhibe fièrement un sein qu’elle dresse et tend au public tandis qu’elle dit très simplement les mots de Balzac sur l’allaitement et la relation fusionnelle bébé-maman (un léger voile transparent assure pudiquement la mise en arrière-plan sur la scène), puis Louise raconte son voyage de noce et le plaisir physique (ce que Balzac appelait « l’hyménée » avec un crescendo vocal qui n’est pas sans évoquer ceci, toutes proportions gardées.

Les derniers mots sont ceux que j’ai placés en titre, moment déchirant où Renée a assisté à la mort de son amie et se tourne vers les seuls êtres au monde qui lui importent encore, ses enfants.

J’ai vécu 1h20 en apnée, j’étais dedans dès les premiers pas sur scène, j’ai ressenti au fond des tripes ce que c’était que l’amitié féminine, et si au début j’ai entendu la salle beaucoup tousser et chercher une position confortable, très vite elle a fait un silence attentif, captive, elle aussi, des mots d’un magicien des lettres. Quand la lumière est revenue, j’arborais un sourire enthousiaste et béat, et ai été déçue des faibles applaudissements, polis mais peu nourris. Mon mari, dont j’avais oublié jusqu’à l’existence, s’est alors tourné vers moi et m’a dit, ravi : « C’était super ! ». Parfois, je sais pourquoi je l’ai épousé.

4. La bourse

« Il est pour les âmes faciles à s’épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n’est pas encore et où le jour n’est plus.« 

(La première phrase. Si c’est pas beau, ça…)

Trente pages, on peut difficilement faire plus court. Mais en si peu de mots, et si tôt dans sa carrière, Balzac se montre déjà capable de peindre avec finesse un amour qui naît, qui se fortifie, et qui souffre; il éclaire les jeux d’ombre des sentiments, dans un milieu fermé et impénétrable (introduction de la Pléiade, signée Jean-Louis Tritter).

C’est l’histoire d’une jeune peintre talentueux et reconnu, en pleine gloire. Il fait un jour une chute dans son atelier, et fait la connaissance de sa jeune voisine, visiblement désargentée. Jour après jour ils s’éprennent de plus en plus profondément l’un de l’autre, sans jamais verbaliser quoi que ce soit. Et soudain la douche glaciale, il croit avoir été un jouet, il pense qu’elle lui a volé sa bourse. Il revoit tout ce qu’ils ont déjà vécu sous cet angle et se monte gravement le bourrichon tout seul. Il est malheureux à en mourir, il passe par mille pensées contraires, il est prêt à s’illusionner volontairement, à se faire croire n’importe quoi pour la retrouver. Mais les choses n’étaient pas du tout ce qu’elles semblaient être…

Première fois qu’un épilogue est heureux chez Balzac (sur 4 romans en même temps, mon expérience débute juste), texte écrit à 33 ans, La Bourse offre un vrai plaisir de la langue et une peinture exacte des sentiments amoureux :

« Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aigüe que celle causée par la ruine d’une félicité ressentie, quelque complète qu’elle ait été : l’espérance n’est-elle pas meilleure que le souvenir ? Les méditations dans lesquelles tombent tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie et périsse. Et c’est une affreuse mort. Les sentiments ne sont-ils pas la partie la plus brillante de notre vie ? De cette mort partielle viennent, chez certaines organisations délicates ou fortes, les grands ravages produits par les désenchantements, par les espérances et les passions trompées. »

J’adore par ailleurs la force des convictions et la précision de Balzac, par exemple dans ceci : « Je mettrai le sérail cen dessus dessous » ==> orthographe balzacienne. « Je m’obstine à orthographier ce mot comme il doit l’être. Sens dessus dessous est inexplicable. L’Académie aurait dû, dans son Dictionnaire, sauver au moins dans ce composé le vieux mot cen qui veut dire : ce qui est. Malgré mon aversion pour les notes, je fais celle-ci pour l’instruction publique.« 

5. Modeste Mignon

Directement inspiré par une nouvelle qu’avait écrite (puis détruite) Mme Hanska, et qui traitait de la manière dont ils étaient entrés en relation, Balzac et elle (une correspondance entre un grand écrivain et une jeune fille, d’où naissait « un amour de tête »), ce roman est une petite merveille qui, pour la première fois dans ma découverte de Balzac, m’a tenue en haleine le long de son suspens et de ses rebondissements.

L’intrigue est donc celle-ci, Modeste Mignon, jeune et belle provinciale de vingt ans, prend l’initiative d’une correspondance avec Canalis, poète parisien en vogue de vingt-neuf ans. Mais c’est son ami et secrétaire bénévole, La Brière, qui se pique au jeu et au fil des missives s’éprend. Havraise, Modeste voit la situation se compliquer par le retour de son père, et de noble mais ruinée, elle devient très riche et en mesure de choisir : ce sont trois prétendants qui viennent subir l’examen de la province du Havre; Canalis, qui ne cracherait assurément pas sur quelques millions, La Brière fou amoureux mais ayant commis le crime de duper la belle sur son identité, et un duc qui débarque un peu comme un cheveu sur la soupe mais qui a pour lui la noblesse.

La belle est une lectrice, elle a la tête farcie de littérature, c’est cet élan qui l’a poussée à envoyer la première missive (elle se révèlera fort habile à manier la langue et à déconcerter ses prétendants, usant d’un peu trop d’insolence à mon goût mais c’est un détail). Elle admire la faconde du poète (pourtant Tartuffe à tous les niveaux), a aimé sincèrement l’auteur des lettres (mais ne pardonne guère l’usurpation d’identité) et est très sensible à l’avenir que le Duc pourrait lui assurer : comment faire un choix judicieux ?

Elle sera aidée par un clerc de notaire tout à elle dévoué, un nain super malin (directement inspiré de Walter Scott, nous dit-on, moi j’ai vu Tyrion, évidemment).

Ah, que c’est bon, que la langue est belle, que la nature humaine n’a absolument pas changé depuis 200 ans, c’est impressionnant. J’ai apprécié le rythme différent des petits romans courts précédemment lus, Balzac a écrit Modeste Mignon pour une parution en feuilleton (juste après celle des mystères de Paris), il lui fallait imprimer une cadence, proposer de l’inattendu, faire bouger les choses et sortir de l’examen seul des scènes de la vie privée, dans laquelle il a pourtant placé rétrospectivement cette oeuvre.

J’adore évidemment ces prénoms que je découvre avec ravissement, Philoxène ou Exupère, par exemple. Je trippe aux phrases telles que : « Sa fierté ne descendait pas jusqu’à la hauteur où ces paroles, parties d’en bas, arrivaient. » Je bois du petit lait à de tels développements :

« La vérité de ce proverbe populaire : L’habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l’homme. Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d’un mystère inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l’homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des sentiments, de ce qu’on nomme les vertus du citoyen, du père de famille, de l’homme privé. Ceci n’est cependant pas absolu. Rien n’est absolu dans l’homme. Il est certain que le débauché dissipera son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que l’homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène; mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l’amour, n’a jamais aimé de Didon, et que Rousseau le citoyen modèle avait de l’orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange et Raphaël ont offert l’heureux accord du génie, de la forme et du caractère. Le talent chez les hommes est donc à peu près, quand au moral, ce qu’est la beauté chez les femmes, une promesse.« 

Il y a mille choses encore à dire, du happy end (finalement, pas si cruel, Balzac !), de la misogynie rampante, de la sincérité avec laquelle il a placé un peu de lui dans chacun des prétendants (quand il écrivait ce roman, s’il restait plus de quelques jours sans nouvelles de sa polonaise toute inspiration le fuyait, il était très amoureux et fort jaloux), des lettres magnifiques que s’échangent Modeste et Ernest, qui explorent avec tellement de finesse comment naît, s’étend et se méprend ce qu’il appelle « un amour de tête » (« … que des lettres, plus ou moins vraies par rapport à la vie telle qu’elle est, plus ou moins hypocrites, car les lettres que nous nous écririons seraient l’expression du moment où elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères« ), de la vanité, des âmes pures, de Molière dont l’ombre est présente à presque toutes les pages…

Mais j’en terminerai par ces mots :

« Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l’égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.« 

A lire.

6. Un début dans la vie

Bouh qu’il a été pénible à lire, ce roman. Véritable leçon de morale (et je les goûte fort peu), il se déverse de plus dans de louvoyantes descriptions (on a le cursus de tous les personnages en détail, ils racontent même parfois des histoires supplémentaires). En gros on suit le jeune Oscar, trop choyé par sa mère et qui commettra deux grosses erreurs : la première lors d’un voyage en coucou (où tout le monde ment sur son identité, par jeu, lui choisira bien mal ses paroles), la seconde en se laissant entraîner dans le vice du jeu lors d’une soirée trop arrosée. Par chance, il s’amendera grâce à l’armée, et on revient en coucou pour montrer combien il a changé.

Bien bien bien.

Moralité : la vanité est imbécile, quand on est jeune et que maman nous a tout passé on fait n’imp, et il n’est jamais trop tard pour se racheter, oh, quelle surprise.

Ce roman a été écrit sur commande, en se basant sur un texte de sa soeur Laure. Après le premier épilogue (où Oscar recevait sa punition pour ses propos en voyage), Balzac a ajouté la suite, et cela se sent. Il n’y a pas de véritable construction, ça s’enchaîne au petit bonheur la chance, l’épilogue résume des années en trois phrases. Pourtant on y trouve toujours des passages qui rachètent tout, comme :

« Il n’existe pas, ou plutôt il existe rarement de criminel qui soit complètement criminel. A plus forte raison rencontrera-t-on difficilement de malhonnêteté compacte. On peut faire des comptes à son avantage avec son patron, ou tirer à soi le plus de paille possible au râtelier; mais tout en se constituant un capital par des voies plus ou moins licites, il est peu d’hommes qui ne se permettent quelques bonnes actions. Ne fût-ce que par curiosité, par amour-propre, comme contraste, par hasard, tout homme a eu son moment de bienfaisance; il le nomme son erreur, il ne recommence pas; mais il sacrifie au Bien, comme le plus bourru sacrifie aux Grâces, une ou deux fois dans sa vie.« 

ou

« L’ordre moral a ses lois, elles sont implacables, et l’on est toujours puni de les avoir méconnues. Il en est une surtout à laquelle l’animal lui-même obéit sans discussion, et toujours. C’est celle qui nous ordonne de fuir quiconque nous a nui une première fois avec ou sans intention, volontairement ou involontairement. La créature de qui nous avons reçu dommage ou déplaisir nous sera toujours funeste. Quel que soit son rang, à quelque degré d’affection qu’elle nous appartienne, il faut rompre avec elle, elle nous est envoyée par notre mauvais génie. Quoique le sentiment chrétien s’oppose à cette conduite, l’obéissance à cette loi terrible est essentiellement sociale et conservatrice. La fille de Jacques II qui s’assit sur le trône de son père, avait dû lui faire plus d’une blessure avant l’usurpation. Judas avait certainement donné quelque coup meurtrier à Jésus avant de le trahir. Il est en nous une vue intérieure, l’oeil de l’âme, qui pressent les catastrophes, et la répugnance que nous éprouvons pour cet être fatal est le résultat de cette prévision; si la religion nous ordonne de la vaincre, il nous reste la défiance, dont la voix doit être incessamment écoutée.« 

La plume de Balzac m’enchante, même quand son propos m’ennuie.

7. Albert Savarus

« Tu me demandes comment va la santé ? mais bien mieux qu’à Paris. Quoique je travaille énormément, la tranquilité des milieux a de l’influence sur l’âme. Ce qui fatigue et vieillit, chère ange, c’est ces angoisses de vanité trompée, ces irritations perpétuelles de la vie parisienne, ces luttes d’ambition rivale. Le calme est balsamique. Si tu savais quel plaisir me fait ta lettre, cette bonne longue lettre où tu me dis si bien les moindres accidents de ta vie. Non ! vous ne saurez jamais, vous autres femmes, à quel point un véritable amant est intéressé par ces riens. L’échantillon de ta nouvelle robe m’a fait un énorme plaisir à voir ! Est-ce donc une chose indifférente que de savoir ta mise ? Si ton front sublime se raye ? Si nos auteurs te distrayent ? Si les chants de Canalis t’exaltent ? Je lis les livres que tu lis. Il n’y a pas jusqu’à ta promenade sur le lac qui ne m’ait attendri. Ta lettre est belle, suave comme ton âme ! Ô fleur céleste et constamment adorée ! aurais-je pu vivre sans ces chères lettres qui depuis onze ans m’ont soutenu dans ma voie difficile comme une clarté, comme un parfum, comme un chant régulier, comme une nourriture divine, comme tout ce qui console et charme la vie ! Ne manque pas ! Si tu savais quelle est mon angoisse la veille du jour où je les reçois, et ce qu’un retard d’un jour me cause de douleur ! Est-elle malade ? est-ce lui ? Je suis entre l’enfer et le paradis, je deviens fou ! »

« Bien plus qu’une oeuvre autobioraphique, Albert Savarus est une oeuvre égocentrique » nous dit Anne-Marie Meininger en introduction, et je la trouve globalement bien sévère; car si, à n’en pas douter, Balzac s’y dépeint avec une grande indulgence et se sert de sa correspondance privée (et de son histoire) avec Mme Hanska, il fait également passer la passion (sous plusieurs formes), et réserve un sort funeste à tous ses protagonistes.

C’est l’histoire d’un jeune homme qui tombe fou amoureux d’une princesse italienne. Cette dernière lui dit franco, écoute je suis mariée, mais mon mari est vieux, soit patient et en attendant adore-moi de manière totale et absolue, tandis que je ne puis t’offrir que de la tendresse. Notre Albert, sans coup férir, trouve ça génial et se dit tiens, en attendant, je vais faire fortune et m’élever dans la société pour être digne d’elle le temps venu. Mais il a la poisse, et tout ce qu’il entreprend capote. Alors il s’installe à Besançon (le trou du cul du monde à cette époque) et travaille à son succès (avec une patience d’enfer, onze ans de correspondance enflammée, trois ans qu’il ne l’a pas seulement aperçue, moi je dis chapeau). Seulement une petite donzelle de dix-neuf ans s’éprend de lui, et va ruiner tous ses espoirs : en intriguant de toutes les manières scélérates possibles, elle fait le malheur de tous, y compris le sien. Moralité, on ne force pas l’amour, et méfions-nous des jeunes filles de bonne famille qui cachent des réserves de méchanceté infinies.

Pas super gai et ça finit vraiment mal.

(« Le calme est balsamique« , j’adore cette phrase !)

8. La vendetta

Lorsqu’il écrit « La Vendetta », Balzac débute. Le thème central du roman est inspiré de Roméo et Juliette (Shakespeare était très en vogue en 1830), mais les détails sont directement empruntés à la réalité, à ce qu’il a pu voir autour de lui, ses transpositions sont assez maladroites et certains détails appesantis. Alors qu’au fond c’est hyper simple (et court, en fait, comme roman) :

Deux familles corses en vendetta l’une contre l’autre, deux descendants qui tombent amoureux l’un de l’autre, refus tranché des parents : c’est non, jamais, impossible. Mais là où ça devient plus étonnant, c’est que Ginevra tient bon. Elle aime et elle choisit l’amour. Ca s’explique en un certain sens, fille unique, ses parents l’ont élevée à Paris, loin des histoires familiales corses et en la maintenant dans l’ignorance du drame initial (ils s’étaient tous entretués). Ses parents la renient, elle se marie, ils sont très heureux mais très vite dans la misère. Ils sont courageux, méritants, unis, mais ils meurent de faim et d’épuisement au moment même où les parents allaient céder et leur venir en aide.

La leçon à tirer d’une telle histoire serait quelque chose comme la passion est destructrice, s’opposer à ses parents n’apporte rien de bon ou quiconque méconnaît son passé est condamné à le revivre, ça fait un peu beaucoup, surtout quand on considère le traitement apporté et l’épilogue affreux.

Mouais.

(Ce roman termine le tome 1 de l’édition en Pléiade)

(Pléiade tome 2)
Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

9. Une double famille

« Dans ces moments magiques où le plaisir jette ses reflets jusque sur l’avenir, l’âme ne prévoit que du bonheur.« 

Pour entamer le deuxième tome de la Pléiade consacré à La Comédie Humaine, ce court texte de 66 pages est la perfection absolue. On y fait tout d’abord la connaissance d’une jeune fille très méritante et de sa mère, dans des pages fabuleuses qui sont une leçon de talent de description; elle rencontre un monsieur; ils s’aiment; les années passent; les voici parents et toujours très heureux. Sans coup férir nous nous attachons alors à la figure masculine, et à la terrible évolution de son mariage premier (des pages complètement épatantes sur le refroidissement d’un couple) (ici en raison d’une bigoterie costaude), avec ce passage effroyable :

« Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime plus, j’aurai l’affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années de douleur ? Je n’aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond que celui contenu dans le mot j’aime. L’estime, la considération, les égards s’obtiennent, disparaissent, reviennent; mais quant à l’amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas renaître.« 

Il y a confrontation entre l’épouse légitime et ce couple qui ne l’est pas, et tout finit extrêmement mal, comme souvent. Mais cette fois, autant dans la construction que dans l’étude de cas proposée ou encore dans les personnages, il y a une justesse qui émeut, et qui donne à voir que tout n’est pas aussi simple que le blanc et le noir. Vraiment intéressant.

Pour la petite histoire, les dernières phrases ont été ajoutées douze ans après le premier jet, et l’enfant adultérin était un sujet qui touchait de près Balzac. Il avait beaucoup souffert de la froideur de sa mère (il était « l’enfant du devoir », et avait un petit frère adultérin, au destin assez tragique), jusqu’à lui écrire en 1849, avec une douloureuse ironie : « Dieu et toi savez bien que tu ne m’as pas étouffé de caresses ni de tendresse depuis que je suis au monde, et tu as bien fait, car si tu m’avais aimé comme tu as aimé Henri, je serais sans doute où il est; et, dans ce sens, tu as été une bonne mère pour moi.« 

Gloups.

10. La paix du ménage

« Les femmes pleurent pour si peu de choses« 

Ce petit texte très court (une trentaine de pages) ne m’a pas intéressée le moins du monde. Il dépeint une heure d’une soirée de bal, à cette période très précise de l’apogée de l’empire de Napoléon, et il dépeint encore tout aussi précisément comment une femme trompée récupère son mari volage, avec comme « conseil », l’indulgence pour les erreurs masculines. L’ambiance m’a semblé détestable, tout en intrigues et bassesses diverses. Fort heureusement, il est précédé d’une introduction très inspirée d’Anne-Marie Meininger, qui nous explique que si cette scène est jugée « insignifiante » ou « habile, seulement habile », elle est surtout la création d’un débutant : écrite en juillet 1829, elle est la première de toutes les Scènes de la vie privée. Après en avoir retracé les origines, les emprunts et identifié pour nous les protagonistes, elle termine par ce paragraphe, que je trouve émouvant :

« Faut-il encore s’étonner que cette scène, bien que « la plus faible », soit restée dans La Comédie Humaine ? En l’écrivant, l' »historien des moeurs » s’est peut-être découvert : il y utilise pour la première fois ce terme même. En tout cas, il a pris un premier départ et, grâce aux documents conservés, nous assistons, de quelque manière, à cette entrée en action. Un premier manuscrit commençait directement par l’anecdote; la « vue de l’Empire » sur laquelle s’ouvre maintenant le récit, le « croquis » des moeurs de ce temps, avec leur influence sur la scène qui suivra, ne jouaient aucun rôle. Puis Balzac recommença. Deuxième manuscrit, correction d’épreuves : l’anecdote devint, dans tous les sens du terme, secondaire, tandis que la place primordiale était donnée à une époque, à ses moeurs, à leur jeu, à l’Histoire enfin. Par La Paix du ménage, Balzac n’était déjà plus l’épigone de Walter Scott, déjà plus l’anecdotier de la Physiologie du mariage, il devenait le créateur des Etudes de moeurs au XIX° siècle.« 

 » Ecoutez-moi ! Si vous voulez vous jouer des hommes, reprit la vieille dame, ne bouleversez le coeur que de ceux dont la vie n’est pas arrêtée, de ceux qui n’ont pas de devoirs à remplir; les autres ne nous pardonnent pas les désordres qui les ont rendus heureux.« 

11. Madame Firmiani

« Comment expliquer la perpétuité de l’Envie ? un vice qui ne rapporte rien !« 

Ce texte très court (20 pages) est un petit bonbon dont on aurait envie de recopier toutes les phrases, tant Balzac, après nous avoir demandé, dans un prologue charmant, de nous plonger dans un état nostalgique pour en apprécier la saveur, se montre très amusant en s’inspirant des portraits de La Bruyère pour nous décrire son héroïne, à travers ce que différents caractères pourraient en dire. En terme d’action proprement dite, il s’agit d’un oncle qui vient essayer de comprendre pourquoi son neveu et héritier vit en pauvre homme : pour l’amour d’une femme. Je n’en dirais pas plus, vingt pages vous pouvez toutes et tous faire l’effort, si ça vous intéresse, l’explication est pure et noble. (Texte libre de droits, dénichable un peu partout sur le net).

Guy Sagnes, dans son introduction, nous déclare : « Il n’empêche qu’on n’a pas encore découvert la clef, s’il y en a une, de cette histoire si vraie. » Mais que sans doute, la période de félicité totale que Balzac vivait avec Mme de Berny à l’époque de son écriture est-elle la raison du bonheur qui éclate à travers toutes les phrases. Pour preuve, cet extrait d’une lettre à Mme Hanska en 1837 :

« Je serais bien injuste si je ne disais pas que, de 1823 à 1833 un ange m’a soutenu dans cet horrible guerre. Mme de Berny, quoique mariée, a été comme un dieu pour moi, elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil; elle a fait l’écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une soeur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs; elle a fait plus : quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyen de me prêter jusqu’à 45 000 francs, et j’ai rendu les derniers 6 000 francs en 1836 (…). Elle a encouragé cette fierté qui préserve un homme de toute bassesse (…). Aussi, ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie, il est ineffaçable, car il se mêle à tout. »

Et Guy Sagnes de conclure : « Balzac a peut-être raconté dans Madame Firmiani l’histoire d’un autre, mais l’a fait, on le voit, avec les mots de la sienne. »

12. Etude de femme

« N’est-ce pas beaucoup pour une femme vertueuse que d’avoir épousé un homme incapable de faire des sottises ?« 

« Oh ! avoir les pieds sur la barre polie qui réunit les deux griffons d’un garde-cendre, et penser à ses amours quand on se lève et qu’on est en robe de chambre, est chose si délicieuse, que je regrette infiniment de n’avoir ni maîtresse, ni chenets, ni robe de chambre. Quand j’aurai tout cela, je ne raconterai pas mes observations, j’en profiterai.« 

Neuf pages. 9. Plus minuscule comme texte, ce serait difficile. C’est l’histoire d’une honnête femme, tout bien, genre supérieure et vertueuse (de 36 ans, âge qui semble intéresser beaucoup Balzac…), la marquise de Listomère, qui reçoit un jour par erreur une lettre d’amour enflammée d’un certain jeune homme, Eugène de Rastignac (hiiiiiiii, la première apparition !). Quelques jours s’écoulent pendant lesquels elle cogite sur le sujet (la fameuse cristallisation, nommément attribuée par Balzac à Stendhal, « un homme d’esprit » – dans ses notes, en toutes lettres : « Va pour cristallisation, le mot me plaît »). Quand Rastignac s’aperçoit de son erreur, il vient s’excuser, elle ne le croit pas, il s’agace, elle le croit et en est mortifiée. Fin. Cruelle fin, d’ailleurs…

Dans l’édition de la Pléiade, Jeannine Guichardet nous explique : « Cette Étude de femme ouvre encore d’autres perspectives, et des plus étranges, sur les mystères du coeur : rêverie involontaire, « lapsus calami », cristallisation, esquisse d’une démystification de l’amour… Destinée surtout à la presse féminine en un temps de pruderie généralisée, elle n’en est pas moins, semble-t-il, un jalon poétique sur le chemin des évidences freudiennes. »

13. La fausse Maîtresse

« L’anglais mourut à Paris de Paris, car pour bien des gens Paris est une maladie; il est quelquefois plusieurs maladies. »

Voici l’histoire d’un amour malheureux : Clémentine est mariée à Adam, Thaddée les aime tous les deux de toutes les forces de son âme, et consacre sa vie à leur bonheur avant de se retirer dans l’ombre, pour ne rien détruire, tandis que Clémentine aime son mari « comme il se doit » sans s’illusionner outre mesure à son sujet, et Adam la trompe. Gâchis pour tout le monde. Évidemment ce n’est pas du tout raconté de cette façon (encore heureux), c’est de la comtesse Laginska dont il s’agit, et de deux princes polonais. C’est d’honneur dont nous sommes entretenus, de sentiments impossibles et des ingénieux expédients mis en place pour les garder secrets.

René Guise, en introduction, nous explique la genèse de ce roman (commandé et édité en feuilleton) : le thème choisi est une réaction d’amour-propre, devant le peu de succès de Mémoires de deux jeunes mariées, à qui le public préfère Mathilde d’Eugène Sue, dont il prend alors le contre-pied, en empruntant un peu également à La Chartreuse de Parme (Stendhal) et aux Affinités électives (Goethe). Il nous précise également que ce roman est « générateur » (on y trouve pour la première fois des personnages que nous reverrons plus loin), et que les parallèles avec la vie privée de Balzac permettent de dire que dans cette oeuvre, écrite à la hâte, « le coeur de Balzac a parlé ».

 » Sur un terrain restreint, le miracle de cette fée parisienne, appelée l’architecture, est de rendre tout grand.« 

14. Une fille d’Eve

« Tu crois l’aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec des phrases« 

Enfin un vrai roman (pas très long, une centaine de pages) à se mettre sous la dent dans cette exploration de la Comédie Humaine dans l’ordre établi par La Pléiade. Un roman d’amour qui plus est, dont j’ai fixé nombre de phrases, dans les pages duquel j’ai réellement vibré. L’introduction est riche, Balzac lui-même y avait joint une longue préface, il y aurait beaucoup à retenir quant aux personnages qu’il introduit ici et que nous retrouverons plus tard, quant au message qu’il a souhaité faire passer ou quant aux parallèles avec sa vie privée; mais tout ceci s’efface devant le texte seul, qui a su m’émouvoir et trouver résonnance dans notre XXI° siècle où si peu a changé, finalement.

Une comtesse, sans histoires, après une enfance très sage, une éducation des plus étriquées. Un mariage heureux (« L’histoire des bons ménages est comme celle des peuples heureux, elle s’écrit en deux lignes et n’a rien de littéraire. ») Et soudain l’Ecrivain. Un homme qui touche notre Marie, dont elle s’éprend follement (phénomène minutieusement décrit). Un engouement bientôt partagé (Raoul se prend au jeu, ses motifs initiaux sont moins louables). De son côté, une aspiration à s’élever, sans renoncer à rien de sa vie antérieure et par ailleurs (une actrice). De l’autre, un amour très sincère et prêt à tout donner sans rien recevoir (Marie est entière, et vraie). A peine un seul et unique baiser échangé, tout en abstraction. Et puis la chute, évidemment, les yeux qui se dessillent, douloureusement. Marie s’était égarée. Ça arrive.

« Quand aux affaires personnelles de cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu’un jour, aux Champs-Elysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied, dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme indifférent est déjà passablement laid aux yeux d’une femme; mais quand elle ne l’aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu’il ressemble à Nathan. Mme de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant qu’elle s’était intéressée à Raoul.« 

15. Le Message

« S’il y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n’y a-t-il pas aussi bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis : c’est jouir deux fois.« 

Onze pages, encore un texte très bref. Le narrateur fait Paris-Moulins en diligence et sympathise avec un voyageur. Ils sont jeunes, ils sont amoureux, ils échangent des confidences. Un accident se produit, l’autre meurt. Le narrateur est alors chargé d’aller annoncer cette triste nouvelle à celle qu’aimait le jeune homme, et de lui rendre ses lettres, ce qu’il fait. The end. Je cherche encore ce que j’en pense. (Alors ok, les dames dont sont épris nos jeunots ont deux fois leur âge, facile, sont toutes deux mariées et tout ça (« tout ça » étant des affaires d’argent + le parallèle avec la vie de Balzac, toujours.) Mais bon, je ne vois pas trop le truc, là.))

16. La Grenadière

« Les grandes souffrances se devinent « 

Nouvelle de 22 pages, La Grenadière nous raconte une fort triste histoire de dévouement. Dans une jolie maison au bord de la Loire, s’établit une petite famille : une mère et ses deux fils, vibrante image d’un bonheur calme et tranquille. Ces trois-là vivent les uns pour les autres, ils inspirent une admiration teintée d’un respect craintif, on sent le drame couver. En effet, la mère se meurt, et charge son aîné de prendre soin de son frère, dans un adieu déchirant et à peine éclairant. Il s’acquittera de sa promesse. Si l’histoire est déroutante, la plume transmet vraiment quelque chose cette fois, et la précision des descriptions vient remuer le coeur du lecteur. Touchée.

17. La Femme abandonnée

« Or, que veulent toutes les femmes, si ce n’est d’être amusées, comprises ou adorées ?« 

Madeleine Ambrière, dans une introduction très inspirée, tout en finesse, (édition de la Pléiade, tome 2), nous indique que cette oeuvre a fait fureur en son temps et que « même l’hostile Sainte-Beuve a salué en elle « une charmante nouvelle ». Basée sur une histoire vraie (« le romancier n’a rien inventé mais, comme toujours, il a tout créé. »), son intrigue est toute simple : un jeune homme (23 ans) vient en Normandie en convalescence. Il s’éprend d’une marquise plus âgée, qui vit retirée du monde depuis trois ans, ayant rompu les liens de son mariage pour être ensuite abandonnée. Ils connaissent neuf années d’un bonheur absolu, avant qu’il ne cède aux injonctions maternelles et n’accepte d’épouser une héritière en vue de fonder une famille. Désespérée, la marquise s’isole à nouveau loin du monde et sept mois plus tard, il se suicide, incapable de vivre sans elle.

Quarante pages pour tout dire (car tout est dit) de ce qu’est l’amour, une structure littéraire de tragédie et les sentiments, l’empathie qui s’échappent de toutes les phrases, qui savent parfaitement trouver le lecteur : c’est aussi beau que douloureux. Qui, en dehors de Balzac, sait faire ça ?

Comment ne pas admirer follement cette marquise qui part sur ce geste grandiose : après avoir lu la réponse mitigée qui signifie sa fin, elle renvoie la toute première réponse datant du tout début, au-dessous, elle ajoute simplement : « Monsieur, vous êtes libre. »

Qu’ajouter à ces phrases ? « Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes auxquels l’union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l’accord des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d’une femme qui possède le génie de son sexe, l’amour n’est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d’artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu’elle se rend aussi puissante par le souvenir qu’elle l’est par sa présence. Auprès d’elle toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un amour si vaste, si brillant, ou l’avoir perdu pour en connaître tout le prix.« 

18. Honorine

« Vous m’aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout. »

Longue nouvelle (72 pages), Honorine a été écrite en 3 jours par Balzac. En introduction, Pierre Citron nous explique : « Si un roman balzacien est un roman où la société et l’argent jouent un rôle décisif, Honorine est peu balzacien. C’est plutôt une oeuvre classique comme La Princesse de Clèves ou comme Bérénice, où trois personnages à l’âme noble, frappés par une fatalité, ne rencontrent que le malheur. »

Il est un comte et un honnête homme, il épouse Honorine toute jeune et pure; après quelques années, pas encore mère, elle s’éprend follement d’un autre et le quitte. Elle est abandonnée, enceinte, par son amant après à peine un an et demi, son enfant meurt. Le comte, éperduement amoureux, comprend (fait un incroyable travail sur lui-même) et la protège dans l’anonymat, lui assurant par de nombreux subterfuges (dont elle ne prend jamais conscience) une vie douillette (pendant 7 ou 9 ans, ça varie dans le récit, ainsi que sa couleur de cheveux ;o)). Il engage Maurice (le narrateur) pour se lier avec Honorine, en fait l’instrument de son retour (par devoir) aux côtés de son mari. Maurice tombe amoureux d’Honorine et s’exile dans la douleur. Et tout se termine très mal pour chacun des trois…

« Ceci est le drame de mon âme, mais ce n’est pas le drame extérieur qui se joue en ce moment dans Paris ! Le drame intérieur n’intéresse personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui pleurez en ce moment avec moi : personne ne superpose à son coeur ni à son épiderme la douleur d’autrui. La mesure des douleurs est en nous. Vous-même, vous ne comprenez mes souffrances que par une analogie très vague. (…) Reconquérir ma femme, voilà ma seule étude. »

Ah, ce comte. Ce qu’il a compris de la Femme, ce qu’il met en oeuvre pour qu’elle soit bien, juste ça, même si c’est sans lui. Ce qu’il en récoltera, tellement injuste…

72 pages vibrantes et passionnées, pleines de malheur et d’inextricabilité. Terrible.

 » Par certaines nuits, j’entends les grelots de la folie, j’ai peur de ces transitions violentes, d’une faible espérance, qui parfois brille et s’élance à un désespoir complet qui tombe aussi bas que les hommes peuvent tomber.« 

19. Béatrix

« Je ne suis ni si grande ni si petite, je suis femme et très femme.« 

Roman en trois parties très distinctes, Beatrix m’a fait beaucoup souffrir. J’ai adoré les descriptions, qui sont toutes, sans exception, merveilleuses. J’ai détesté les manigances et l’intrigue finale. Tout commence dans une belle et provinciale Bretagne, une jolie et heureuse famille, un jeune fils unique, Calyste. Il s’éprend de Camille Maupin, pseudonyme masculin utilisé par Félicité des Touches pour signer ses oeuvres, puis de son amie Béatrix, marquise de Rochefide. Les deux lui rendent cet amour, se bouffent le nez, l’une entre en religion et l’autre repart avec son amant. Calyste, désespéré, manque de mourir. In extremis, il épouse Sabine, jeune fille parfaite qui l’aime de tout son coeur. Ils ont un enfant. Il revoit Béatrix. La mère de Sabine, pour la sauver (car elle est bien décidée à en mourir, elle aussi) monte un stratagème invraisemblable pour faire revenir Béatrix à son mari, ça fonctionne, Calyste est ulcéré, Sabine est heureuse. In-ter-mi-na-ble, pénible, incompréhensible par moments (les chatteries et considérations sur les façons de se jouer des hommes et de l’amour me sont passées à des lieux).

Mais.

Guérande, la famille de Calyste, les parties de mouche, et ces pages incroyables décrivant George Sand sous le personnage de Camille/Félicité :

« La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une contrée voisine de l’Angleterre où les conditions atmosphériques sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question des races, à des influences physiques inobservées ? Les savants rechercheront peut-être un jour la cause de cette singularité qui cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu’à la solution, ce fait bizarre est sous nos yeux : les blondes sont assez rares parmi les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des Méridionnaux; mais, au lieu d’offrir la taille élevée et les lignes serpentines de l’Italie ou de l’Espagne, elles sont généralement petites, ramassées, bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se croise par ses alliances aristocratiques.

Mlle des Touches, en vraie Bretonne de race, est d’une taille ordinaire; elle n’a pas cinq pieds, mais on les lui donne.

Cette erreur provient du caractère de sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de l’ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli, il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s’y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt. Cette particularité prête à son visage une impassibilité de sauvage. Ce visage, plus rond qu’ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme du soleil égyptien. Ainsi, la couleur du teint est en harmonie avec la correction de cette tête. Les cheveux noirs et abondants descendent en nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis, et continuent admirablement la sévérité générale de la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s’arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse : un front puissant et volontaire, silencieux et calme. L’arc des sourcils tracé vigoureusement s’étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moments comme celle d’une étoile fixe. Le blanc de l’oeil n’est ni bleuâtre ni semé de fils rouges, ni d’un blanc pur; il a la consistance de la corne, mais il est d’un ton chaud. La prunelle est bordée d’un cercle orange. C’est du bronze entouré d’or, mais de l’or vivant, du bronze animé. Cette prunelle a de la profondeur. Elle n’est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des chats; elle n’a pas cette inflexibilité terrible qui cause un frisson aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de même que l’éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l’observateur peut se perdre dans cette âme qui se concentre et se retire avec autant de rapidité qu’elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de passion, l’oeil de Camille Maupin est sublime : l’or de son regard allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la torpeur de la méditation lui prête souvent l’apparence de la niaiserie; quand la lumière de l’âme y manque, les lignes du visage s’attristent également. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues d’hermine. Les paupières sont brunes semées de fibrilles rouges qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n’a pas la moindre flétrissure ni la moindre ride. Là encore, vous retrouverez le granit de la statue égyptienne adouci par le temps.

Seulement, la saillie des pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les autres femmes, et complète l’ensemble de force exprimé par la figure. Le nez, mince et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez continue bien le front auquel il s’unit par une ligne délicieuse, il est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout est doué d’une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où Camille s’indigne, se courrouce, se révolte. Là surtout, comme l’a remarqué Talma, se peint la colère ou l’ironie des grandes âmes. L’immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez d’un avare n’a vacillé, il est contracté comme la bouche; tout est clos dans son visage comme chez lui. La bouche arquée à ses coins est d’un rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minimum vivant et penseur qui donne tant de séduction à cette bouche et peut rassurer l’amant que la gravité majestueuse du visage effraierait. La lèvre supérieure est mince, le sillon qui l’unit au nez y descend assez bas comme dans un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain.

Camille a peu de choses à faire pour exprimer sa colère.

Cette jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d’amour, et que Phidias semble avoir posée comme le bord d’une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute si elle n’avait jeté là cette suave fumée.

L’oreille a des enroulement délicats, signe de bien des délicatesses cachées. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné. Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute des reins est magnifique, et rappelle plus le Bachus que la Vénus Callipyge. Là, se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les femmes célèbres, elles ont là comme une vague similitude avec l’homme, elles n’ont ni la souplesse, ni l’abandon des femmes que la nature a destinées à la maternité; leur démarche ne se brise pas par un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale, elle a sa contrepartie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables à celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lâches.

Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d’une magnificence athlétique. L’attache des bras, d’un superbe contour, semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement modelés, terminés par un poignet d’une délicatesse anglaise, par des mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolivées d’ongles roses taillés en amande et côtelés sur les bords, et d’un blanc qui annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d’un tout autre ton que le visage. L’attitude ferme et froide de cette tête est corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression, par le mouvement artiste des narines.

Mais malgré ces promesses irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de cette physionomie a je ne sais quoi de provocant. Cette figure, plus mélancolique, plus sérieuse que grâcieuse, est frappée par la tristesse d’une méditation constante.

Aussi Mlle des Touches écoute-elle plus qu’elle ne parle.

Elle effraie par son silence et par ce regard profond d’une profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n’a pu la voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit changer la face du monde; mais chez Camille, l’animal est si complet, si bien ramassé, d’une nature si léonine, qu’un homme quelque peu Turc regrette l’assemblage d’un si grand esprit dans un pareil corps, et le voudrait tout femme.

Chacun tremble de rencontrer les corruptions étranges d’une âme diabolique. La froideur de l’analyse, le positif de l’idée n’éclairent-ils pas les passions chez elle ? Cette fille ne juge-t-elle pas au lieu de sentir ? ou, phénomène encore plus terrible, ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas à la fois ? pouvant tout par son cerveau, doit-elle s’arrêter là où s’arrêtent les autres femmes ? Cette force intellectuelle laisse-t-elle le coeur faible ? A-t-elle de la grâce ? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes occupent, amusent, intéressent un homme aimé ? Ne brise-t-elle pas un sentiment quand il ne répond pas à l’infini qu’elle embrasse et contemple ? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux ? On a peur de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d’indompté. La femme forte ne doit être qu’un symbole, elle effraie à voir en réalité.

Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isil de Schiller, cachée au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient expirant les hardis lutteurs qui l’avaient consultée. Les aventures tenues pour vraies par le monde et que Camille ne désavoue point, confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être aime-t-elle cette calomnie ? La nature de sa beauté n’a pas été sans influence sur sa renommée : elle l’a servie, de même que sa fortune et sa position l’ont maintenue au milieu du monde.« 

« Elle offrait ce mélange de lueurs fausses et de soieries brillantes et de gaze floue et de cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu’on a nommé le je-ne-sais-quoi. Tout le monde sait en quoi consiste le je-ne-sais-quoi., c’est beaucoup d’esprit, de goût et de tempérament.« 

20. Gobseck

« Quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle tue l’obligé.« 

« Voici le premier en date des chefs-d’oeuvre de Balzac, un des plus achevés qu’il ait écrit. » nous dit Pierre Citron en introduction dans l’édition de la Pléiade, avant de préciser un peu plus loin : « Tout se passe comme s’il n’avait pas reconnu lui-même du premier coup la nature véritable de son ouvrage, essentiellement marqué par l’évocation d’un grand caractère. » Voici très exactement ce qu’est Gobseck.

La description parfaite d’un caractère, celui d’un usurier qui a sur la vie des idées très arrêtées, un mélange de philosophie imparable et d’inflexibilité, une apparence de contrôle total et des petitesses étonnantes.

A lire absolument, d’une traite, époustouflé par le rythme, la vivacité, la verdeur et la modernité de l’ensemble.

Deux petites choses jouissives :

* Un juron merveilleux : « Sardanapale ! »

(Note de Pierre Citron : « Ce juron, bien romantique pour un avoué en visite dans le grand monde, vient de la vogue du drame de Byron (1821) et du tableau de Delacroix (1827). Le sujet était devenu assez populaire pour que l’Institut demandât à P.A. Vieillard un poème sur Sardanapale pour le prix de Rome de 1830. Berlioz termina pendant les Trois-Jours la cantate qui lui valut le premier Grand Prix, et fut jouée le 30 octobre. »)

* Un passage qui m’enchante :

« La comtesse se leva, salua, et disparut en proie sans doute à une profonde horreur. M. de Trailles fut forcé de la suivre; mais avant de sortir : « S’il vous échappe une indiscrétion, messieurs, dit-il, j’aurai votre sang ou vous aurez le mien. – Amen, lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang, faut en avoir, mon petit, et tu n’as que de la boue dans les veines.« 

21. La Femme de Trente ans

« En France, nul homme, fût-il médiocre, ne consent à passer pour simplement spirituel.« 

« Dans sa version définitive, La Femme de trente ans est formée d’une suite de nouvelles publiées entre 1831 et 1834 dans diverses revues et dans diverses éditions des Scènes de la vie privée. Toutes ces nouvelles, il est vrai, visent à évoquer la destinée de femmes déçues par le mariage, résistant à la tentation puis durement punies pour avoir aimé en dehors des liens conjugaux. » (Introduction de Bernard Gagnebin et René Guise). Plusieurs petites nouvelles, donc, donc une particulièrement ridicule, toute en emphase et dialogues auxquels on ne peut croire. Mais les trois premières sont merveilleuses, dépeignant avec une sensibilité admirable les sentiments, et celle qui donne son titre au recueil (vendu comme un roman à l’époque) a valu à Balzac de nombreuses et prisées louanges, vantant la finesse de ses portraits.

A noter que Balzac, dans une préface attribuée à son éditeur, s’insurge contre l’accueil très mitigé de ce recueil, en disant, en gros « si vous ne comprenez pas c’est que vous êtes trop con » (en le disant ainsi : « Mais pourquoi tenterait-il (l’auteur) d’expliquer par la logique ce qui doit être compris par le sentiment ? D’ailleurs, toute justification serait fausse ou inutile pour ceux qui ne saisissent pas l’intérêt caché »). Il est pourtant vrai que l’assemblage laisse de nombreuses incohérences.

Mais aussi, quelle beauté ! Quelle pénétration de l’âme ! Pour le plaisir, quelques extraits, si vrais.

« La marquise souffrait véritablement pour la première et pour la seule fois de sa vie peut-être. En effet, ne serait-ce pas une erreur de croire que les sentiments se reproduisent ? Une fois éclos, n’existent-ils pas toujours au fond du coeur ? Ils s’y apaisent et s’y réveillent au gré des accidents de la vie; mais ils y restent, et leur séjour modifie nécessairement l’âme.« 

« Un homme aimé, jeune et généreux, de qui elle n’avait jamais exaucé les désirs afin d’obéir aux lois du monde, était mort pour lui sauver ce que la société nomme l’honneur d’une femme. A qui pouvait-elle dire : Je souffre ! Ses larmes auraient offensé son mari cause première de la catastrophe. Les lois, les moeurs proscrivaient ses plaintes; une amie en eût joui, un homme en eût spéculé. Non, cette pauvre affligée ne pouvait pleurer à son aise que dans un désert, y dévorer sa souffrance ou être dévorée par elle, mourir ou tuer quelque chose en elle, sa conscience peut-être. Depuis quelques jours, elle restait les yeux attachés sur un horizon plat où, comme dans sa vie à venir, il n’y avait rien à chercher, rien à espérer, où tout se voyait d’un seul coup d’oeil, et où elle rencontrait les images de la froide désolation qui lui déchirait incessamment le coeur. Les matinées de brouillard, un ciel d’une clarté faible, des nuées courant près de la terre sous un dais grisâtre convenaient aux phases de sa maladie morale. Son coeur ne se serrait pas, n’était pas plus ou moins flétri; non, sa nature fraîche et fleurie se pétrifiait par la lente action d’une douleur intolérable parce qu’elle était sans but. Elle souffrait par elle et pour elle. Souffrir ainsi, n’est-ce pas mettre le pied dans l’égoïsme ? Aussi d’horribles pensées lui traversaient-elles la conscience en la lui blessant. Elle s’interrogeait avec bonne foi et se trouvait double. Il y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sentait, une femme qui souffrait et une femme qui ne voulait plus souffrir.« 

« Mais la raison est toujours mesquine auprès du sentiment; l’une est naturellement bornée, comme tout ce qui est positif, et l’autre est infini. Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée.« 

« Or, il est impossible à une femme, à une épouse, à une mère, de se préserver contre l’amour d’un jeune homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer à le voir au moment où elle devine ce secret du coeur qu’une femme devine toujours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu’une femme puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, ennuie et lasse, où l’affection conjugale est plus que tiède, si déjà même son mari ne l’a pas abandonnée. Laides, les femmes sont flattées par un amour qui les fait belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment terrestrement sublime les porte à trouver je ne sais quelle absolution dans la grandeur même des sacrifices qu’elles font à leur amant et de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est piège. Aussi nulle leçon n’est-elle trop forte pour de si fortes tentations. (Attention les yeux maintenant !…) La réclusion ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et qui devient de mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique; mais, sous l’empire de ce système, les agréments du monde périssent : ni la société, ni la politesse, ni l’élégance des moeurs ne sont alors possibles. Les nations devront choisir. » (Cette dernière phrase me fait hurler de rire.)

Ceci termine le deuxième tome de la Pléiade.

Pléiade tome 3)
Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée (fin)

22. Le père Goriot

« Ah ! Sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être.« 

(Notons que Balzac parle franglais)

Ce roman, « fleuron de la couronne » des chefs-d’oeuvre de Balzac, inaugure le tome 3 de l’édition Pléiade qui ne contient (presque) que des grands romans, ça va être quelque chose ! Dans l’introduction, on apprend entre autres qu’il a écrit le premier jet en dix jours (10 jours !) pour éponger une dette (il « devait » une nouvelle à une publication) et une fois écrit, il s’est dit oh la, je tiens un truc, là, et a retravaillé et retravaillé et voilà, à l’arrivée, merveille absolue. Cet homme était incroyable.

Je vais détailler quelques points, parce que j’aime ça et que ça me fait plaisir, mais je voudrais en préalable rendre compte du plaisir total et absolu éprouvé pendant cette lecture, jamais encore je n’avais été ainsi rivée et immergée dans une intrigue balzacienne, j’ai ri (mais vraiment ! Balzac est drôle, et c’est une découverte), j’ai été émue, Goriot m’a invitée à réfléchir à mon propre comportement. Histoire d’un père dévoré par l’ingratitude de ses filles, bien sûr (je pense que personne n’ignore aujourd’hui cet aspect de ce roman, donc je ne développe pas), Le Père Goriot est aussi l’histoire d’Eugène de Rastignac, stigmatisé pour la postérité comme l’arriviste type, l’incarnation de l’ambition, mais cet état a une génèse, une progression, et la suivre est une expérience ébouriffante.

Vous me pardonnerez (ou pas) la longueur de ce billet et le langage relâché (ou empreint de mimétisme pataud, je laisse filer mes doigts sur le clavier) dont je vais faire usage, la passion m’anime et je n’entends pas la brider.

Alors déjà, Balzac a fait deux préfaces à ce roman, où il s’énerve. Ce qu’il dit, en gros (très très grossi), c’est ah ouais comme ça vous faites rien qu’à raconter des conneries sur mon oeuvre, ouiiii d’après vous je ferais exprès de reprendre sans arrêts des personnages d’un texte à l’autre, sans chronologie, pour vous forcer à rien comprendre et à tout relire tout le temps, donc à acheter, et puis je serais un vilain pas beau qui dit que la Femme est pleine de vices, tout ça. Mais mes cocos, premièrement ta gueule et ensuite, tiens, je te fais un tableau Femmes vertueuses versus Femmes criminelles dans l’ensemble de toute mon oeuvre et crois-moi qu’elle est longue et belle, quand tu seras grand tu comprendras, peut-être si t’as de la chance et qu’il fait beau. Alors, tu le vois le ratio ? 38/20. Alors museau, les mouettes.

« Certaines personnes voudront voir dans ces phrases purement naïves une espèce de prospectus, mais tout le monde sait qu’on ne peut rien dire, en France, sans encourir des reproches. Quelques amis blâment déjà, dans l’intérêt de l’auteur, la légèreté de cette préface, où il paraît ne pas prendre son oeuvre au sérieux, comme si l’on pouvait répondre gravement à des observations bouffonnes, et s’armer d’une hache pour tuer des mouches. »

Et j’ai vraiment eu l’impression que ce même énervement, cette même volonté de provoquer, de railler les reproches, l’animait tout au long de l’écriture du Père Goriot, dès le début, où il s’adresse à la lectrice qui s’installerait tranquillement dans son fauteuil pour lire un drame horrible, et n’y penserait plus l’instant suivant quand elle irait manger.

En plus des deux personnages principaux (Goriot et Rastignac, donc), se présente à nous pour la première fois un for-mi-dable caractère en la personne de Vautrin, qui représente LA tentation dans toute sa splendeur (pour Rastignac). Ses propos sont sidérants (mais vraiment), son panache total, sa force à la fois comique et effrayante. Morceaux choisis :

« L’honnêteté ne sert à rien. L’on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu’il prend sans partager; mais on plie s’il persiste; en un mot, on l’adore à genoux quand on n’a pas pu l’enterrer sous la boue.« 

« Voilà la vie telle qu’elle est. Ca n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l’on veut fricoter; sachez seulement bien vous débarbouiller : là est toute la morale de notre époque.« 

« Avoir de l’ambition, mon petit coeur, ce n’est pas donné à tout le monde. » (…) « Si j’ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c’est de ne pas plus tenir à vos opinions qu’à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d’opinion est un homme qui se charge d’aller toujours en ligne droite, un niais qui croit en l’infaillibilité. Il n’y a pas de principes, il n’y a que des évènements; il n’y a pas de lois, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les évènements et les circonstances pour les conduire.« 

(Alors qu’il tente de convaincre Rastignac de valider l’assassinat d’un gêneur, comprenant qu’il n’obtiendra pas son accord, il s’exclame, écoeuré) « Les temps sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : « Voilà cent écus, tue-moi M. untel », et l’on soupait tranquillement après avoir mis un homme à l’ombre pour un oui, pour un non. Aujourd’hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet en rien, et vous hésitez. Le siècle est mou.« 

(Il emmène la logeuse au théâtre, elle s’est pomponnée, entrant de force dans un corset trop petit, elle est boudinée à mort) « Voilà manman Vauquerre belle comme un astrrre, ficelée comme une carotte. N’étouffons-nous pas un petit brin ? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien pressés, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris avec un soin d’antiquaire. – Il connaît le langage de la galanterie française, celui-là ! dit la veuve en se penchant à l’oreille de Mme Couture.« 

Et puis bien sûr Goriot est émouvant. Très touchant. Et en même temps, tout l’art de Balzac consiste à nous faire ressentir également combien il peut être horripilant, par cela même qui nous touche. « Elle me disait tout à l’heure en revenant : « Papa, je suis bien heureuse ! » Quand elles me disent cérémonieusement : Mon père, elles me glacent; mais quand elles m’appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père.« 

Et enfin Rastignac, que l’on va retrouver au moins deux importantes fois dans la suite de La Comédie Humaine, qui va briller, interjeter, épigrammer avec éclat, qui va bouffer Paris, et qui est ici un jeune homme encore pur qui se projette seul d’un état mental à un autre, qui rebondit comme une balle de moralité en assouvissement, qui vibre, ressent, entend, comprend, et juge pourtant. L’avant dernier paragraphe est tout simplement historique, avec LA phrase restée célèbre pour l’éternité :

« Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnant un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : « A nous deux, maintenant ! »

Vivement.

« Elle était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravissante : le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard.« 

23. Le colonel Chabert

« Il est des félicités auxquelles on ne croit plus; elles arrivent, c’est la foudre, elles consument.« 

Cette nouvelle (une soixantaine de pages) compte parmi les plus célèbres de Balzac, beaucoup rééditée (y compris en jeunesse), souvent adaptée (théâtre, cinéma et télévision), et pour ma part c’est une première lecture. On y rencontre un personnage complètement malmené par la vie, que l’on a cru mort à la bataille. Il ne l’était pourtant pas (ici une explication haute en couleur, ce genre de catalepsie qui a tant effrayé il y a quelques siècles, cet état de mort apparente qui fait se réveiller dans un cercueil sous terre…), mais la gravité de ses blessures l’a rendu méconnaissable. Lorsqu’il tente de retrouver sa vie, plusieurs années se sont écoulées, sa femme est remariée, mère de deux enfants, et personne ne le croit. Réduit à la misère noire, il obtient l’aide d’un avoué, mais recule devant les méandres de la justice et se fait embobiner par sa femme, qui est une saleté de la pire espèce. Épilogue d’autant plus triste et injuste que ce Chabert est un vrai pur, homme d’honneur qui se serait volontiers sacrifié pour le bien-être de celle qu’il avait un jour aimé. Abandonné de tous, il cède les armes et perd l’esprit. On compatit.

 » Il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. je ne crains, moi, le mépris de personne. « 

24. La messe de l’athée

« Alors, comme Desplein parlant à Bianchon, Balzac saisit lui aussi son lecteur par le bras, et il le force à le suivre dans les petites rues où s’élaborent les destinées. »

Mon homonyme, Guy Sagnes, est très inspiré en introduction de cette toute petite nouvelle (une quinzaine de pages) que Balzac affirme avoir écrit en une nuit, pour lancer le journal dont il était devenu propriétaire. Il y puise dans la légende d’un personnage connu, Guillaume Dupuytren (devenu Desplein dans la fiction), chirurgien et médecin de génie sur lequel il se disait tout et son contraire. « La Messe de l’athée » le met en relation avec notre Bianchon (ami de Rastignac dans « Le père Goriot »), et lui fait raconter « son » auvergnat, ce brave homme qui s’est occupé de lui pendant ses études nécessiteuses, sa gratitude et son amour éternel. C’est émouvant, la figure du génie vs les basses contingences matérielles est toujours aussi réussie, et puis bon, en même temps, c’est tellement bref qu’on n’en pense pas plus de choses que ça.

 » Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt la bataille horrible, incessante, que la médiocrité livre à l’homme supérieur. « 

25. L’Interdiction

« Qui prouve trop ne prouve rien« 

L’interdiction raconte une chose très simple : une dame, puissante s’il en est, désire « interdire » son mari, duquel elle est séparée de fait depuis plusieurs années (c’est-à-dire lui retirer toute autorité dans la conduite de ses affaires, récupérer la main mise sur toute leur fortune, en gros). C’est le juge Popinot qui est en charge de l’affaire, or c’est un honnête homme, un juste, pourrait-on dire. Il se renseigne parfaitement sur ce qui se déroule ici, et n’est pas dupe des manigances sous-jacentes. Mais le pouvoir est le pouvoir, et il est désaisi de l’affaire…

Un texte vif et mené tambour battant, où l’on a grand plaisir à retrouver Bianchon et Rastignac, et à faire la connaissance de cet excellent homme, Popinot. On devrait le retrouver plusieurs fois dans La Comédie Humaine, et je m’en réjouis.

« Si le juge avait le pouvoir de lire dans la conscience et de démêler les motifs afin de rendre d’équitables arrêts, chaque juge serait un grand homme. La France a besoin d’environ 6000 juges, aucune génération n’a 6000 grands hommes à son service, à plus forte raison ne peut-elle les trouver pour sa magistrature.« 

(Connaissez-vous la recette pour paraître 22 ans à plus de 33 ? Facile ! (!!) : « Des boucles artificieuses lui cachaient les tempes. Elle se condamnait chez elle au demi-jour en faisant la malade afin de rester dans les teintes protectrices d’une lumière passée à la mousseline. Comme Diane de Poitiers, elle pratiquait l’eau froide pour ses bains; comme elle encore, la marquise couchait sur le crin, dormait sur des oreillers de maroquin pour conserver sa chevelure, mangeait peu, ne buvait que de l’eau, combinait ses mouvements afin d’éviter la fatigue, et mettait une exactitude monastique dans les moindres actes de sa vie.« )

26. Le contrat de mariage

« Mon cher ami, la vie a un sens.« 

« Il était un de ces hommes faits pour recevoir le bonheur plus que pour le donner, qui tiennent beaucoup de la femme, qui veulent être devinés, encouragés, enfin pour lesquels l’amour conjugal doit avoir quelque chose de providentiel. »

Le comte Paul de Manerville a décidé qu’il était temps pour lui de se marier (contre l’avis de son ami de Marsay). Il s’éprend de Natali Evangelista. L’établissement de leur contrat de mariage lui occasionnera l’inimitié mortelle de sa future belle-mère. Cinq ans plus tard, c’est catastrophe à tous les étages.

Dit autrement (par Henri Gauthier) : « Un jeune aristocrate, las de la vie de dandy parisien, regagne sa province pour y chercher un établissement. Une jeune bourgeoise, appartenant par sa mère à l’artistocratie espagnole, mène à Bordeaux son existence frivole et luxueuse. Tout le monde s’accorde à dire que « la Fleur des pois » et « la Reine des bals » sont destinées l’une à l’autre. Toutes les convenances sont en apparence rassemblées : de situation, de fortune, de sentiment. Les jeunes gens s’épousent et vont à Paris jouir de leur fastueux loisir. Cinq ans après, on apprend qu’ils sont séparés de corps et de biens et que le mari, ruiné, s’exile pour refaire sa fortune outre-mer. »

Un roman en quelques 130 pages qui démontre, parmi plusieurs autres choses, l’influence d’une mère et l’enchaînement de petites incompréhensions débouchant sur des décisions définitivement préjudiciables. Madame Evangelista mère, depuis la mort de son mari, vit au-delà de ses moyens, et a largement entamé l’héritage de sa fille, l’élevant dans un luxe auquel il lui sera impossible de renoncer (pourrie-gâtée la Natali, bien indépendamment de sa volonté, au départ). Le notaire de Paul établit un contrat de mariage préservant ses intérêts, Mme Evangelista le comprend tardivement et pense que Paul en était conscient (pas du tout en fait, il est amoureux, il plane à 15.000), elle lui en veut. Elle fait en sorte que Natali porte la culotte dans le mariage, et Paul est fichu : pauvre pantin manipulé qui perdra tout. Les choses auraient encore pu être différentes si Natali avait éprouvé un vrai sentiment pour lui, mais…

En plus d’une intrigue véritablement passionnante et de personnages bien campés, Balzac nous offre encore dans ce roman moult phrases qu’on voudrait pouvoir apprendre par coeur :

« Les gens timides sont ombrageux, les propositions brusques les effraient. Ils se sauvent devant le bonheur s’il arrive à grand bruit, et se donnent au malheur s’il se présente avec modestie, accompagné d’ombres douces. »

***

« – Ecoutez, M. le comte, vous êtes amoureux ?

– Oui.

– Un amoureux est discret à peu près comme un coup de canon, je ne veux rien vous dire.« 

***

« Le grand secret de l’alchimie sociale, mon cher, est de tirer tout le parti possible de chacun des âges par lesquels nous passons, d’avoir toutes ses feuilles au printemps, toutes ses fleurs en été, tous ses fruits en automne.« 

Laissons le dernier mot, parfait, à Balzac, celui que crie Paul lorsqu’il comprend quel dupe il a été :

« – Que leur ai-je fait ? se dit-il. Cette demande est le mot des niais, le mot des gens faibles qui, ne sachant rien voir, ne peuvent rien prévoir. »

«  Il lui advint ce qui arrive aux acteurs médiocres :, le jour où le public leur accorde son attention, ils deviennent presque bons. « 

27. Autre étude de femme

« Je viens vous prier de discontinuer vos visites »

Dernier texte de la partie « Scènes de la vie privée », « Autre étude de femme » rassemble plusieurs nouvelles écrites à des périodes différentes et sans véritable lien entre elle. L’introduction de la Pléiade, signée Nicole Mozet, en souligne les incohérences et nous le signale comme pratiquement illisible, ce que je trouve un peu fort. Pas inoubliable, peut-être, encore que l’histoire de La Grande Bretèche, par exemple, soit de celles qui impressionnent durablement (un mari soupçonneux fait emmurer vivant l’amant de sa femme, et oblige celle-ci à assister à son agonie, sur vingt jours affreux). Mais il est vrai que le portrait rapide de Napoléon, le premier amour d’Henry de Marsais, les morts de Rosina et de la duchesse ou la définition d’une femme comme il faut ne me marqueront guère.

« Sommes-nous donc si réellement diminuées que ces messieurs le pensent ? dit la princesse de Cadignan en adressant aux femmes un sourire à la fois douteur et moqueur. Parce qu’aujourd’hui, sous un régime qui rapetisse toutes choses, vous aimez les petits plats, les petits appartements, les petits tableaux, les petits articles, les petits journaux, les petits livres, est-ce à dire que les femmes seront aussi moins grandes ? Pourquoi le coeur humain changerait-il, parce que vous changez d’habit ? A toutes les époques les passions seront les mêmes. Je sais d’admirables dévouements, de sublimes souffrances auxquelles manque la publicité, la gloire si vous voulez, qui jadis illustrait les fautes de quelques femmes. Mais pour n’avoir pas sauvé un roi de France, on n’est pas moins Agnès Sorel. »

 » La femme comme il faut peut donner lieu, peut-être, à la calomnie, jamais à la médisance. « 

Etude de moeurs, Scènes de la vie de Province

28. Ursule Mirouët

« Une jeune fille élevée par trois vieillards et par la meilleure des mères, par l’Adversité.« 

« Ursule Mirouët » entame donc les Scènes de la vie de Province, dans le classement final établi par Balzac lui-même, et j’ai peiné pour en arriver au bout. Roman connu, et souvent célébré comme un des très bons, il a usé de ma patience en bien des endroits, et en premier lieu quant à son intrigue : Nemours, un docteur en retraite, sa protégée, la petite Ursule. Filette « sensible » qu’un rien abat, mais âme pure et digne, évidemment. Elle n’a qu’un lointain lien familial avec le docteur, ses héritiers plus légaux intriguent horriblement pour la squizzer. En plus elle tombe amoureuse de son voisin, fauché mais noble, ce qu’elle n’est pas. Lorsque le docteur meurt, elle est écarté injustement, réduite à la quasi misère, et harcelée incroyablement par celui des héritiers qui a dérobé le testament. Mais depuis l’au-delà le docteur veille, car peu avant sa mort il s’était converti et au catholicisme et au mesmérime. Il apparaît donc en songe à Ursule pour rétablir la vérité (avec une menace qu’il met à exécution, ça ne rigolait pas). Les amoureux finiront par pouvoir se marier et vivre heureux et riches, tandis que les méchants seront tellement punis de leurs actes qu’ils termineront leur vie en faisant le bien et uniquement le bien.

Je n’ai pas adhéré le moins du monde à tout ceci, donc, mais, et la preuve en est des post-it, j’ai aimé malgré tout comme toujours plusieurs petites choses.

En vrac :

* Les prénoms (ah, Zélie, Savinien !)

* la page expliquant comment quatre familles avaient « colonisé » Nemours (et les associations de noms en découlant)

* madame Crémière et ses néologismes (« Elle craignait excessivement Goupil, qui guettait et colportait ses capsulinguettes, (elle traduisait ainsi le mot lapsus linguae)« )

* les petites vérités ici et là (« Les gens conduits par l’instinct ont ce désavantage sur les gens à idées, qu’ils sont promptement devinés : les inspirations de l’instinct sont trop naturelles, et s’adressent trop aux yeux pour ne pas être aperçues aussitôt; tandis que, pour être pénétrées, les conceptions de l’esprit exigent une intelligence égale de part et d’autre.« )

* les petites touches d’humour (« – Voyons, monsieur Dionis, dit Cremière en prenant le notaire par le bras, que nous conseillez-vous de faire dans cette circonstance ? – Je vous conseille, dit le notaire en s’adressant aux héritiers, de vous coucher et de vous lever à vos heures habituelles, de manger votre soupe sans la laisser refroidir, de mettre vos pieds dans vos souliers, vos chapeaux sur vos têtes, enfin de continuer votre genre de vie absolument comme si de rien n’était. – Vous n’êtes pas consolant, lui dit Massin en lui jetant un regard de compère.« )

* Ce que j’apprend là : « Les incrédules n’aiment pas la musique, céleste langage développé par le catholicisme, qui a pris les noms des sept notes dans un de ses hymnes : chaque note est la première syllabe des sept premiers vers de l’hymne à saint Jean. »

Note :

Ut queant laxis Resonare fibris

Mira gestorum, Famuli tuorum

Solve polluti Labii reatum, Sancte Johannes

L’hymne à saint Jean figure dans l' »office du bréviaire pour la nativité de saint Jean, 24 juin, aux premières vêpres ». On prétend que le nom de la note si, venu après les autres, est formé des initiales des deux mots du dernier vers, précise Philippe Bertault dans Balzac et la musique religieuse (Paris, J. Naert, 1929, p.32). C’est Gui D’Arezzo, un moine bénédictin du XII° siècle, qui donna, dit-on, leur nom aux notes de la gamme, jusqu’alors désignées par des lettres de l’alphabet.

* Cette réflexion du docteur, car il accomplissait de nombreuses bonnes actions bien avant de se mettre à croire en Dieu : « En accomplissant ses bienfaits sans l’espoir d’une moisson céleste, il se trouvait plus grand que le catholique, auquel il reprochait toujours de faire de l’usure avec Dieu. – Mais, lui disait toujours l’abbé Chaperon, si les hommes voulaient tous se livrer à ce commerce, avouez que la société serait parfaite ? il n’y aurait plus de malheureux. Pour être bienfaisant à votre manière, il faut être un grand philosophe; vous vous élevez à votre doctrine par le raisonnement, vous êtes une exception sociale; tandis qu’il suffit d’être chrétien pour être bienfaisant à la nôtre. Chez vous, c’est un effort; chez nous, c’est naturel. – Cela veut dire, curé, que je pense, et que vous sentez, voilà tout. »

* Et pour terminer, ce cri du coeur d’un vieux monsieur à celle qu’il a élevé comme sa fille : « Ce qui t’arrive, c’est l’amour, ma fille, dit le vieillard avec une expression de profonde tristesse, c’est l’amour dans sa sainte naïveté, l’amour comme il doit être : involontaire, rapide, venu comme un voleur qui prend tout… oui, tout !« 

 » Le silence régna, sans que personne, le voulût rompre « , je suis folle de cette tournure, que c’est joli !

29. Eugénie Grandet

« Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console.« 

« Eugénie Grandet est un peu victime de sa réputation de chef-d’oeuvre. Balzac lui-même, dans une lettre à Mme Hanska du 10 février 1838, dénonçait la perfide entreprise de dénigrement qui se cachait derrière le concert des louanges déçernées à cet unique roman : « Eugénie Grandet, avec laquelle on a assassiné tant de choses de moi. » Les lecteurs, déconcertés par l’énorme et mystérieuse architecture de La Comédie Humaine en cours d’élaboration, avaient moins de mal à aimer cette histoire séparée, refermée sur elle-même et par là plus conforme à la tradition du genre romanesque. La critique contemporaine, mieux informée et moins chicanière, est aujourd’hui bien d’accord avec Balzac pour ne pas préférer le détail à l’ensemble. On comprend mieux aujourd’hui l’irration de l’auteur, qui n’a certes jamais renié cette oeuvre particulière, mais qui avait conscience qu’elle marquait seulement dans sa création une étape comme une autre. Pour Balzac, d’ailleurs, il semble bien, à en juger d’après sa correspondance, que la dernière oeuvre écrite ait toujours été à ses yeux la meilleure. » (Introduction de Nicole Mozet)

Je trouve ça furieusement sympathique, moi, que sa préférée ait toujours été sa dernière. Limite normal. En tout cas bien humain.

Si Eugénie Grandet n’est pas à proprement parler un chef d’oeuvre (je préfère toujours Le père Goriot ou Mémoires de deux jeunes mariées), sa lecture est extrêmement plaisante et agréable (et ça fait du bien après Ursule Mirouët et ses péripéties). C’est l’histoire d’une fille unique, à Saumur, d’un père irrémédiablement mesquin et radin. Il est affreux, la cantonne dans une vie étriquée et sordide, elle ne s’en rend pas compte, elle est la dévotion même. Déboule un beau cousin, elle l’aime, lui sauve la mise, aucune nouvelle pendant sept ans, elle y croit toujours, las, c’était bien un Grandet, il lui fera défaut. Notre Eugénie jolie aura donc été grugée toute sa vie.

Bon pas très gai tout ça, mais deux formidables portraits de personnage, Grandet père poussé jusqu’aux plus infimes détails de l’avarice (savoureux) (et horrible en même temps, évidemment) et Nanon la servante, dont on comprend l’amour inconditionnel et si mal placé pour son maître.

 » Il est dans le caractère français, de s’enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants, de l’actualité., les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mémoire ? « 

Ce roman termine le 3ème tome de l’édition de La Comédie Humaine dans la bibliothèque de La Pléiade.

(Pléiade tome 4)

Etudes de moeurs, Scènes de la vie de Province

Les Célibataires

Première histoire : Pierrette (30)

(Rien noté à ce sujet)

Deuxième histoire : Le curé de Tours (31)

“Le curé de Tours” est remarquable par la qualité de l’observation de la nature humaine : le portrait, totalement à charge, de la vieille fille est aussi impressionnant que pénétrant; on ressent la dichotomie entre un comportement socialement acceptable (la façon dont elle s’occupe bravement de son premier locataire, essentiellement parce qu’il sait comment la prendre, la flatter dans le sens du poil) et un fond totalement mauvais, l’exécrable manière dont elle traite le brave curé, le harcèlement moral dans toute sa splendeur (et d’autant plus ignoble qu’il est dans de minuscules détails, destinés à semer le trouble dans son esprit). L’abbé Birotteau, quant à lui, illustre bien la naïveté d’un vieux garçon qui, s’il est quelque peu égoïste, l’est essentiellement en raison d’un manque d’empathie, sans mauvaises intentions. La confrontation de ces deux êtres solitaires est explosive, mais plus encore que l’intrigue, c’est vraiment la minutie des descriptions qui marque. Au-cu-ne envie d’aller à Tours, après ça :))

32.Troisième histoire : La Rabouilleuse

(Rien noté à ce sujet)

Les Parisiens en Province

33. Première histoire : l’illustre Gaudissart

Un “commis voyageur” se fait rouler à Vouvray par un fou (il retourne la situation après avoir provoqué en duel l’instigateur de la farce). Ecrit en une nuit par Balzac, cette courte nouvelle comporte beaucoup de dialogues très ironiques et autres calembours, et un portrait à charge de ce qui est aujourd’hui un assureur. Pas marquant.

34. Deuxième histoire : La muse du département

J’aime mieux mon écuelle vide que rien dedans !”

Les cinq sens littéraires: l’invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment.

Deux critiques :

  1. Esprits paresseux, gens dépourvus de la faculté sublime d’imaginer ou qui, la possédant, n’ont pas le courage de la cultiver.
  2. L’autre critique est toute une science, elle exige une compréhension complète des oeuvres, une vue lucide sur les tendances d’une époque, l’adoption d’un système, une foi dans certains principes.

C’est l’histoire de la belle Dinah et du superficiel Lousteau. Elle, désargentée et sans naissance, accepte avec reconnaissance à la sortie du couvent (où elle a été éduquée) d’épouser un nain beaucoup plus âgé qu’elle, pensant devenir rapidement le maître en son foyer. Las, son époux est avare au dernier degré et plein de calculs (d’autre part il est increvable). Lousteau, lui, est un journaliste parisien sur le retour totalement creux. Dinah passe douze ans à être “sage”, elle se constitue une petite cour énamourée en province, se pique d’intellectualité. Par jeu Lousteau, en visite, la séduit. Elle tombe éperdument amoureuse, le suit à Paris, lui donne deux enfants. Il se laisse faire, sans jamais lui rendre vraiment ses sentiments, mais sincèrement touché par la grandeur de son amour. Seulement le manque d’argent, les habitudes, la mauvaise nature font leur oeuvre, et Dinah repart à Sancerre. Non sans concéder toujours une certaine tendresse à Lousteau…

“La muse du département” est un roman féroce où tout le monde en prend pour son grade (sauf Stendhal, loué). Balzac y malmène les critiques littéraires et les Bovary, pour le plus grand plaisir du lecteur, comme toujours en admiration devant cette plume incisive.

Les Rivalités

35. Première histoire : La Vieille Fille

“Je crois rêver”, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Rose-Marie-Victoire Cormon a quarante ans (passés), elle n’est toujours pas mariée. A Alençon, elle est pourtant un bon parti, a même trois prétendants sérieux (dont l’un a déjà fait sa demande) mais elle s’est montrée difficile, a tout refusé; elle attendait un genre de prince charmant, sans trop en avoir précisément dessiné les contours. En tout cas, pas un soldat, pas un vieux, pas ceci, pas cela. Aujourd’hui, il reste donc le jeune Athanase et les rusés du Bousquier et Chevalier de Valois. Chacun a une raison de la vouloir épouser, aucune n’est totalement louable ni même sincère. Mais aujourd’hui, surtout, Melle Cormon est pressée, elle voudrait des enfants, la chasteté lui monte à la tête…

Balzac dresse un portrait effarant de cette pauvre Rose, avec une grande adresse : tout en proférant louange sur louange (elle est bonne, elle est brave, elle est riche et pas pingre, elle remplit de son mieux ses devoirs d’hôtesse etc.) il la décrit comme énorme, stupide au dernier degré, et pressée, surtout, très pressée maintenant.

La précipitation n’ayant jamais rien apporté de bon, notre vieille fille ne finira pas heureuse.

Plaisir des phrases :

En buvant les vins délicieux que lui servait profusément Jacquelin, il paraissait reconnaître des amis et les retrouver avec un vif plaisir, car le véritable amateur n’applaudit pas, il jouit.” ==> (De là le fait de ne pas applaudir pendant un concert classique ?)

Mlle Cormon était, sans s’en douter, très heureuse de ces petites querelles qui servaient d’émonctoire à ses acrimonies.” ==> (Han cette expression, “servir d’émonctoire à des acrimonies”, j’adore.)

Le pauvre chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans.”==> (Han cette idée que matin après matin, bâcler sa toilette-tenue parce qu’il est malheureux le fait non seulement prendre un coup de vieux comme par sorcellerie mais mourir à petit feu…)

36. Deuxième histoire : le Cabinet des Antiques

C’est l’histoire de Victurnien d’Esgrignon, noble provincial totalement désargenté. Il a perdu sa mère à la naissance et a été élevé par sa tante (vieille fille) et son père (très âgé) qui lui ont absolument tout passé. Jeune adulte, il a fait des frasques dans toute la région (nous sommes à Alençon mais la ville n’est jamais nommée) et on l’envoie à Paris, son père pensant que toute situation est encore donnée par le roi (on n’en est plus là du tout) et son mentor Chesnel, un ancien valet de la famille, espérant que l’éloignement lui mettra un peu de plomb dans la cervelle. Le beau et totalement inconséquent Victurnien (oh ce prénom !) tombera amoureux d’une duchesse et fera des dettes jusqu’à plus soif. Alors, sauvé de la mort (oui oui, il l’aurait bel et bien tué pour éviter la disgrâce de son nom) par Chesnel, il lui faudra bien revenir les oreilles basses à Alençon…

(La rivalité se déroulant au niveau des pères et de la noblesse vs roture, cette fois).

Seconde histoire des “Rivalités”, Le Cabinet des Antiques est un Balzac très balzacien, avec toutes les longueurs (à chaque nouveau personnage on a son cv intégral…), rebondissements invraisemblables et trop nombreux (il faut lire la scène du jardin menée par Mme Camusot !), martèlement du même propos (identique aux Illusions perdues ou à l’histoire de Rastignac, avec quelques infimes variations).

Mais toujours, également, cette richesse de la langue, ces maximes imparables, et ces personnages qui prennent vie, malgré ou grâce aux défauts.

Ceci termine le 4° tome de La Comédie Humaine dans la bibliothèque de La Pléiade

Tome 5

37. Le Cabinet des Antiques
Scènes de le vie de province
Les rivalités 2° histoire
La Comédie Humaine

C’est l’histoire de Victurnien d’Esgrignon, noble provincial totalement désargenté. Il a perdu sa mère à la naissance et a été élevé par sa tante (vieille fille) et son père (très âgé) qui lui ont absolument tout passé. Jeune adulte, il a fait des frasques dans toute la région (nous sommes à Alençon mais la ville n’est jamais nommée) et on l’envoie à Paris, son père pensant que toute situation est encore donnée par le roi (on n’en est plus là du tout) et son mentor Chesnel, un ancien valet de la famille, espérant que l’éloignement lui mettra un peu de plomb dans la cervelle. Le beau et totalement inconséquent Victurnien (oh ce prénom !) tombera amoureux d’une duchesse et fera des dettes jusqu’à plus soif. Alors, sauvé de la mort (oui oui, il l’aurait bel et bien tué pour éviter la disgrâce de son nom) par Chesnel, il lui faudra bien revenir les oreilles basses à Alençon…
(La rivalité se déroulant au niveau des pères et de la noblesse vs roture, cette fois).
Seconde histoire des « Rivalités », Le Cabinet des Antiques est un Balzac très balzacien, avec toutes les longueurs (à chaque nouveau personnage on a son cv intégral…), rebondissements invraisemblables et trop nombreux (il faut lire la scène du jardin menée par Mme Camusot !), martèlement du même propos (identique aux Illusions perdues ou à l’histoire de Rastignac, avec quelques infimes variations).
Mais toujours, également, cette richesse de la langue, ces maximes imparables, et ces personnages qui prennent vie, malgré ou grâce les défauts.

38. Ferragus

Mais qui peut se flatter d’être jamais compris ? Nous mourons tous inconnus.
Honoré de Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie parisienne, Histoire des treize (trilogie), 1. Ferragus (1833)

Ferragus est un roman policier, une sorte d’enquête, qui détonne dans l’oeuvre de Balzac. Un jeune homme est épris d’une femme mariée, et heureusement mariée. Un jour il l’aperçoit dans une ruelle de Paris, mais lorsqu’il lui en parle le soir, elle nie être sortie ce jour-là. Déçu (il veut bien être sans espoir mais ne peut supporter qu’elle soit infidèle à son mari), il se met à l’espionner. Ca lui vaudra plusieurs tentatives d’assassinat, qui finiront par réussir (en empoisonnant ses cheveux, par contact…) non sans qu’il ait eu le temps de tout raconter au mari. Ce dernier, Jules, doute de son épouse avant d’avoir le fin mot de l’histoire (car il y a une explication, évidemment), mais c’est trop tard, la belle à la morale inattaquable, ulcérée de tous ces épisodes, meurt. Le tout sur fond de société secrète (les fameux treize).

C’est vraiment le genre de roman qui me laisse totalement perplexe, si je comprends bien les faits la psychologie me passe très largement au-dessus, ça a tellement vieilli que c’est plutôt pénible à lire (bien que ce soit rapide). Heureusement, le prochain est « La duchesse de Langeais », dont j’espère beaucoup.

39. La Duchesse de Langeais

« Ah ! répondit Armand avec la profonde ironie d’un coeur blessé, l’amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d’illusions ! Rien n’est plus vrai, je le vois, il faut que je m’imagine être aimé. Mais, tenez, il est des pensées, comme des blessures, dont on ne revient pas : vous étiez une de mes dernières croyances, et je m’aperçois en ce moment que tout est faux ici bas. »

« La duchesse de Langeais » est un roman prenant, doté de plusieurs scènes très marquantes dans une construction habile, qui cristallise en son intrigue et sa plume vive mais néanmoins fortement descriptive les caractéristiques balzaciennes : il l’aime, elle joue, il use de stratagèmes, elle plonge, elle l’aime, il joue (l’indifférent), elle menace, quiproquo, et c’est le drame, sursaut, espoir, trop tard….

Nous sommes en pleine restauration (royauté, révolution, empire, restauration, république, quelque chose de cet ordre-là dans la vie française, et donc là nous sommes après la chute de l’empire, au moment où la royauté tentait de reprendre la main, et cette période ultra mouvementée de notre histoire était forcément un terreau très riche pour Balzac et son ambition d’embrasser l’ensemble de la « comédie » humaine…) et Antoinette de Navarreins (famille ducale) a épousé le fils aîné du duc de Langeais, dans la plus pure tradition familiale. Ils vivent séparés, aussi bien de corps que d’esprit. Elle rencontre le marquis de Montriveau, Armand, qui a connu une carrière militaire aussi éprouvante que pleine d’aventures exotiques. On ne pourrait trouver deux êtres plus dissemblables. Ils vont pourtant s’aimer très sincèrement, mais jamais en même temps…

Moi j’ai eu un peu de mal à comprendre Armand tout de même (Antoinette aussi, à vrai dire. Ses revirements sont très soudains), sa façon de ne pas lire du tout les lettres, son acharnement ensuite malgré les cinq ans qui passent, c’est difficile à appréhender pour un esprit moderne, je crois. Mais cette histoire fonctionne vraiment bien, je ne pouvais pas la lâcher, je voulais savoir ce qui arriverait ensuite, et comment, et pourquoi. Sans compter sur les petits morceaux psychologiquement très justes tout de même, ce jeu de l’amour vs passion et les théories ici développées par Balzac, qui offrent des passages pénétrants qu’on relit plusieurs fois. La scène du couvent sur les hauteurs et la façon d’y accéder, tout ça est très romanesque et palpitant, on se régale.

(A un moment c’est assez drôle, il parle du peuple chinois comme essentiellement imitateur (de la toile d’araignée), mais les français, eux, faisant la même chose, sont sous sa plume juste après des génies de l’observation ;o))

(A suivre)