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"un été sans les hommes"

« J’incline à penser que les hommes politiques roumains ont vu trop de mauvais films américains. »

Spada de Bogdan Teodorescu
Agullo 2016, 311 pages
Traduit du roumain par Jean-Louis Courriol

« Il y a trois ans s’est produite une terrible sécheresse, une des plus terribles de ce siècle. Il n’a pas plu pendant des mois, les récoltes ont été compromises et nous avons été menacés d’une pénurie de produits agricoles. A l’époque, quand on lisait les communiqués de l’actuel parti d’opposition, on apprenait que la Roumanie souffrait de sécheresse à cause du pouvoir et du Président.
Il y a deux ans, avec notre chance traditionnelle, nous avons eu droit à des inondations. Des maisons emportées par la vague, des gens encore plus pauvres qu’avant, quelques morts même. Récoltes détruites, nouveaux malheurs. Aux conférences de presse du parti d’opposition, on apprenait de même que toute la faute de cette pluie revenait intégralement au pouvoir et au Président. Surtout au Président. »

La sensation est vertigineuse au fur et à mesure que l’on avance dans l’excellent roman de Bogdan Teodorescu, parce qu’on reconnaît les remous du monde politique français : la transposition est quasi automatique et c’est troublant en diable. Ecrit en 2008, concernant la Roumanie, force est de constater qu’il n’y a là aucun message qui nous serait perfidement adressé, au contraire le message est simple : attention. Attention parce que ce qu’on qualifie de démocratie ressemble au jeu d’une alternance dont les dés sont férocement pipés, parce que l’exercice du pouvoir et le contrôle des médias sont régis par des codes dont l’honneur est grandement absent, parce qu’enfin le recroquevillement nationalisant est une tentation qui fait son chemin putride allègrement sur l’ensemble de la Planète. D’accord, mais que lit-on, exactement, dans ce roman ? Un meurtrier entreprend une épuration morale : il poignarde (« spada » veut dire épée en roumain) des voyous au casier judiciaire chargé, qui se trouvent tous être roms. Les politiciens s’emparent de l’affaire et en font vite l’enjeu d’une guerre ethnique et médiatique… Mené tambour battant le roman – qui échappe aux classifications, dans la droite ligne de la maison d’édition (ni tout à fait polar, ni complètement politique fiction, avec beaucoup d’humour mordant) – contient des pépites d’éditos politiques qui font littéralement froid dans le dos. Impossible à lâcher une fois commencé !

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« Les hommes mentent – pire que ça, ils *se* mentent. »

« Trop parlé, je fais. Pas assez couru. »

La voix du couteau de Patrick Ness
(Le chaos en marche 1.)
Gallimard Jeunesse 2009, 529 pages
Traduit de l’anglais par Bruno Krebbs

J’avais déjà lu ce premier tome de la trilogie « Le chaos en marche » à sa sortie, mais n’en ai pas gardé trace, ni dans mes notes, ni avec précision dans ma mémoire. Néanmoins, ayant décidé de lire les trois tomes maintenant qu’ils sont tous en édition poche, je me souviens de mon agacement, qui s’est vu réitéré. Nous sommes sur une planète qui a été colonisée depuis peu, et où les premiers colons ne vivent pas exactement heureux. D’abord, il y a le *bruit*, ce phénomène qui rend les pensées des hommes et des animaux audibles pour les autres. Ensuite il y a les tarés (ou ceux que le bruit a rendu fous) qui ont édicté des lois insensées et barbares. Et puis il y a Todd, qui va bientôt avoir treize ans et donc devenir un homme, après un rituel dont il ignore encore tout. Il ne sait d’ailleurs pas grand chose, notre ami Todd, et ce premier tome va se charger de lui déciller les yeux… Rien à dire au niveau de l’histoire, qui est prenante et dont on a envie de connaître les tenants et aboutissants. Mais tout de même, quelles similitudes fatigantes avec Stephen King ! En 4° de couverture, l’auteur déclare que sa seule règle a été d’écrire le genre de livre qu’il aurait aimé lire adolescent, on n’a aucun doute sur ce qu’ont été ses lectures, et son style ici tient plus de l’imitation que de l’influence. J’enchaîne directement avec la suite, en espérant que l’histoire me prendra suffisamment pour que j’oublie le reste.

« – Ils n’avaient pas d’école, là d’où tu viens ? Tu n’as donc rien appris ?
– L’histoire, elle a pas tant d’importance quand t’essayes juste de survivre, je crache.
– Et pourtant, c’est justement là qu’elle compte le plus.« 

« Les hommes, c’est de l’igname. Ca se coupe très facilement en rondelles. »

Baba Segi, ses épouses, leurs secrets de Lola Shoneyin
Actes Sud, 2016, 291 pages
Traduit de l’anglais (Nigeria) par Isabelle Roy (The Secret Lives of Baba Segi’s Wives 2010)

« Il aimait plaisanter. Quand nous étions petites, il nous demandait de dire ce que nous détestions avec des nouveaux mots. « Le pain me répugne et j’abhorre les oignons », je proclamais. Lara déclarait ensuite « Moi j’aime pas du tout maman », ce qui le rendait hilare. »

Nous sommes à Ibadan (troisième ville du Nigeria) et Baba Segi est un homme heureux : un travail prospère, un chauffeur (le même depuis dix-huit ans), trois épouses et plusieurs enfants, filles et garçons. C’est un homme fragile aussi, qui subit ses intestins au moindre stress. C’est un homme sensible enfin, qui n’a jamais pu résister au désir d’une femme. C’est-à-dire, il suffit qu’un femme le veuille (pour époux, souvent) pour qu’il dise oui : qui est-il pour refuser ce qu’on lui offre ? C’est ainsi qu’arrive Bolanle dans sa vie. Bolanle n’a rien à voir avec ses trois premières femmes, elle est beaucoup plus jeune, déjà, mais surtout elle est instruite. Elle a fait de bonnes études (littéraires) et sa famille ne comprend pas du tout son souhait de se marier avec cet homme-là, de devenir une quatrième épouse. Bolanle a ses raisons, pourtant, et elle essaie avec sincérité de faire marcher ce mariage. Seulement, immédiatement, pour les trois autres femmes elle est l’ennemie…
C’est un premier roman et il est réussi : accrocheur, passant avec aisance d’un registre à l’autre (on sourit autant qu’on mesure les enjeux profonds à l’oeuvre), il raconte une bonne histoire tout en offrant un panorama de la société nigériane contemporaine. Plutôt féroce sous ses dehors de gentille farce, il sait rendre tous ses personnages attachants et la construction en chorale rend le tout très vivant.

« Un jour, entre les hommes et nous qui sommes stellaires, il y a eu rencontre. »

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie; ceux que nous mangeons. »

message

Défaite des maîtres et possesseursVincent Message
Seuil, 2016, 304 pages

« Défaite des maîtres et possesseurs », qui vient d’obtenir le Prix Orange du livre 2016, est un roman saisissant. Débutant sans une ambiance un peu underground (le narrateur rentre chez lui et constate l’absence de sa compagne; immédiatement inquiet, il pense que ses activités subversives sont en cause) il éclaircit son propos de page en page tout en pénétrant de plus en plus profondément dans un réel malaise. Nous sommes dans un futur qui a vu la Terre colonisée par des êtres venus d’ailleurs; des êtres qui ont pourtant beaucoup de choses en commun avec les Hommes et qui, à leur contact, ont adopté nombre de leurs us et coutumes… En évoquant un futur Vincent Message raconte pourtant notre exact présent. Plaçant son regard dans une approche globale de la planète, il pointe nos modes de vie et leurs conséquences et c’est glaçant. Abordant sans frémir les aspects politiques et philosophiques, il parvient à maintenir une histoire concrète et on est totalement captif. Le style est recherché tout en étant limpide, je suis toujours admirative des plumes qui parviennent ainsi à parler juste : tout est terriblement précis et d’une efficacité parfaite. Brillant !

« Je suis convaincu dorénavant que critiquer sans complaisance les siens, ce n’est pas s’autoflageller, faire éclater sa chair en plaies que rien ne referme, mais faire la preuve de sa force, au contraire. Car tout vivant dans ce monde veut vivre. Et le vivant qui se critique, il affirme simplement qu’il se sent en mesure de survivre à la critique. »

« On ne confie pas de combats aux autres. Ceux dont on sent qu’ils nous animent, on les reprend, on les poursuit, on ne capitule pas. Je vais essayer, désormais, de ne plus compter au nombre des attentistes, des spectateurs, des trop confiants, mais de grossir le petit nombre des voix qui disent qu’il y a scandale, aberration, horreur, et de faire grandir le nombre de ces voix, et de faire en sorte qu’elles s’élèvent, qu’elles soient de plus en plus hautes, de plus en plus fortes – pour protester. »

« Au cours des quinze mois éprouvants où j’ai recherché un emploi, je me suis rendu compte que je ferais partie très vite, si je ne trouvais rien, de ces personnes au visage terreux qui passaient leurs journées à se battre contre les idées noires, qui n’avaient rien à raconter et n’osaient plus parler aux gens. On peut juger que c’est triste, mais c’est le réel, c’est comme ça que les choses se passent. Notre société pousse de plus en plus loin l’automatisation des tâches, met tout en oeuvre pour faire baisser les coûts et accroître la cadence, réduit du même coup comme jamais les possibilités de travail, puis jette l’opprobre sur ceux qui n’en trouvent pas. »

« Chaque soir ou presque, maintenant, nous regardons des films. C’est que le soir j’en ai marre d’être moi-même. Je veux sortir, et je n’ai plus l’énergie pour sortir physiquement; si c’était envisageable, d’ailleurs, j’aimerais sortir sans m’accompagner, en me laissant moi-même à la maison. »

« Toute ma vie, chaque fois que j’avais eu l’occasion de voir plus de deux hommes réunis, j’avais vu la bêtise et j’avais vu la cruauté; mais c’était toujours la bêtise que je remarquais en premier. »

Toibin

Le testament de MarieColm Toibin

Robert Laffont, 2015, Collection Pavillons, 126 pages

Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson (The Testament of Marie 2012)

Sainte Marie pleine de grâce, avant de prier pour nous pauvres pécheurs, a été une femme, une épouse, une mère. Colm Toibin en propose une version incarnée, une mère heureuse et sereine qui savoure les matins de Shabbat et dont le quotidien est fait de calme et de douceur. Puis elle assiste au départ de son fils, devenu grand, vers la ville, au défilé de ses amis « étranges », illuminés, pour lesquels elle a peu de respect. Impuissante, elle apprend toujours avec retard le comportement de son fils (qu’elle refuse de nommer), la renommée qui peu à peu l’entoure, l’inexorable destin qu’il se creuse ainsi. La crucifixion, lente, douloureuse, détaillée, lui suscite une réaction à la Jackie Kennedy et c’est a rebours qu’elle nous raconte tout ça, ulcérée d’elle-même et totalement rétive à la légende que veulent bâtir les apôtres. « Le testament de Marie » est un roman dense et ramassé qui présente une surface apparemment simpliste et une narration presque blanche : il contient pourtant absolument tout ce qu’avait voulu évoquer, par exemple, Emmanuel Carrère dans son « Royaume » et ce qui constitue les fondements du catholicisme (les Evangiles et la manière dont ils ont été écrits, la culpabilité judéo-chrétienne…). Un texte habité.

Net Galley

De Colm Toibin j’avais seulement lu un autre roman : Brooklyn 

« She was nobody here. It was not just that she had no friends and family; it was rather that she was a ghost in this room, in the streets on the way to work, on the shop floor. Nothing meant anything. »

Irlande, années 50. Eilis vit avec sa mère, veuve, et sa grande soeur Rose. La situation économique est telle que les trois frères ont émigré en Angleterre, et bientôt Rose lui trouve un travail aux Etats-Unis. Eilis est jeune et intelligente, Rose – qui a endossé le rôle de support de la famille à tous points de vue – entend lui donner une chance d’une autre vie, meilleure.
Eilis a beaucoup de mal à se faire à ce nouveau pays. Dans ses moments joyeux, elle s’extasie sur le chauffage qui reste allumé toute la nuit (comble du luxe) mais assez vite elle souffre d’un sévère mal du pays. A Brooklyn se serre les coudes une forte communauté irlandaise, qui n’entend pas la laisser tomber; elle vit dans une pension dont elle déteste les habitantes, elle est vendeuse la journée et suit des cours du soir pour obtenir un diplôme de comptable qui lui assurera un travail de bureau, le graal. Elle est également bénévole dans sa paroisse et c’est dans l’une des soirées dansantes organisées par Father Flood qu’elle rencontre Tony.
Voici Eilis qui s’est créé une vie, qui insensiblement est devenue américaine, qui savoure une sorte de bonheur, jamais franc, sa personnalité très passive et fataliste la poussant en tout temps à refuser de se confronter franchement à ses pensées. Deux ans se sont écoulés. Arrive alors une terrible nouvelle, Eilis doit rentrer en Irlande. Mais elle n’est plus la même…
Un roman tout en finesse ! Colm Toibin dissèque (un peu comme Richard Yates) les menus évènements d’une vie et leurs implications dans un esprit qui se refuse absolument à l’introspection. Il y a des passages bouleversants par leur minutie d’une vérité profonde (par exemple, lorsqu’Eilis est au plus fort de son mal du pays et part tôt un matin pour prendre un petit-déjeuner dans un bar, la sollicitude du serveur nous touche autant qu’elle, nous aussi on se sauve en courant au bord de la panique. La gentillesse a cet effet catalyseur, parfois). L’intrigue est toute simple, mais parvient à surprendre en son dénouement, et j’ai rarement autant changé d’avis quant aux personnages. Loin d’être établis une fois pour toutes, leurs nuances les font apparaître sous différents aspects, on les comprend, puis plus du tout, on les aime, on les plaint, on leur en veut.
Je ne sais pas dans quelle mesure le fait de lire en VO m’a impliquée plus profondément, mais j’ai l’impression d’avoir plongé dans les entrailles mêmes de la jeune Eilis, de l’avoir comprise intimement. Je ne l’aime pas, d’ailleurs. Mais j’ai beaucoup, beaucoup aimé Brooklyn !

TOP 100

Top 100 ROMANS

« Ce ne sont pas les 100 meilleurs, ni les 100 plus importants, ce sont les 100 A MOI.«

Adichie Chimamanda Ngozi – Americanah
Alameddine Rabih – Les vies de papier
Austen Jane – Persuasion
Banville John – La mer
Barbery Muriel – L’élégance du hérisson
Bello Antoine – Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet
Block Lawrence – série Matt Scudder
Bolano Roberto – 2666
Brett Lily – Lola Bensky
Brink André – Une saison blanche et sèche
Brookmyre Christopher – Les canards en plastique attaquent
Brontë Charlotte – Jane Eyre
Cabré Jaume – Confiteor
Conroy Pat – Le Prince des Marées
Coe Jonathan – Testament à l’anglaise
Cook Robin – Quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre
Coplin Amanda – L’homme du verger
Cossé Laurence – Au bon roman
Davidson Andrew – Les âmes brûlées
Defoe Daniel – Robinson Crusoe
Dewitt Helen – Le dernier samouraï
Dickens Charles – David Coperfield
Dillard Annie – L’amour des Maytree
Duroy Lionel – L’hiver des hommes
Eliot George – Middlemarch
Ellory R.J. – Seul le silence
Eugenides Jeffrey – Middlesex
Ferrari Jérôme – Le principe
Flaubert Gustave – Emma Bovary
Franzen Jonathan – Freedom
Fruterro & Lucentini – L’affaire D. ou le crime du faux vagabond
Gibbons Kaye – Une femme vertueuse
Grossman David – Une femme fuyant l’annonce
Harris Robert – L’homme de l’ombre
Haushofer Marlen – Le Mur invisible
Holt Anne – (Série avec Inger Johanne Vik et Yngvar Stubo)
Hornby Nick – Haute fidélité
Hustvedt Siri – Un été sans les hommes
Indridason Arnaldur – Série avec Erlendur Sveinsson
Kashua Sayed – Et il y eut un matin
Keegan Nicola – Nage libre
King Stephen – La Tour Sombre (série 7 tomes)
Knausgaard Karl Ove – Mon Combat (5 tomes)
Lamb Wally – Le chagrin et la grâce
Lander Leena – Vienne la tempête
Larsson Stieg – Millenium (trilogie)
Lodge David – Pensées secrètes
Lurie Alison – Liaisons étrangères
Mankell Henning – Les chaussures italiennes
Mantel Hilary – Wolf Hall
Mazetti Katarina – Le mec de la tombe d’à côté
McEwan Ian – Solaire
McMaster Bujold Loïc – La saga Vorkosigan
McMurtry Larry – Lonesome dove (2 tomes)
Merle Robert – Malevil
Moberg Vilhelm – La Saga des émigrants (8 tomes)
Monod Sylvère – Madame Homais
Montero Rosa – Instructions pour sauver le monde
Mulisch Harry – La découverte du ciel
Murail Marie-Aude – Miss Charity
Murakami Haruki – Chroniques de l’oiseau à ressort
O’Faolain Nuala – Chimères
O’Nan Stewart – Nos plus beaux souvenirs
Pagel Michel – L’équilibre des paradoxes
Pennac Daniel – Journal d’un corps
Percin Anne – Les singuliers
Perlman Elliot – La mémoire est une chienne indocile
Powers Richard – Le Temps où nous chantions
Richler Mordecai – Solomon Gursky
Roth Philip – La contrevie ou Le Théâtre de Sabbath
Russell Willy – Mauvais garçon
Russo Richard – Le déclin de l’empire Whiting
Saabye Christensen Lars – Le demi-frère
Saramago José – L’aveuglement
Savan Glenn – White Palace
Scott Card Orson – Les chroniques d’Alvin le faiseur (4 tomes)
Scribner Keith – L’expérience Oregon
Ségur Philippe – Le rêve de l’homme lucide
Seymour Gérald – Dans son ombre
Soljenitsyne Alexandre – Le pavillon des cancéreux
Stegner Wallace – La bonne grosse montagne en sucre
Stockett Kathryn – La couleur des sentiments
Tesich Steve – Karoo
Tevis Walter – L’oiseau d’Amérique
Theroux Marcel – Au nord du monde
Tolstoï Tatiana – Le Slynx
Tournier Michel – Vendredi ou les limbes du Pacifique
Tsiolkas Christos – La Gifle
Tyler Anne – Voyageur malgré lui
Vagner Yana – Vongozero
Vonarburg Élisabeth – Chroniques du pays des mères
Voznesenskaya Julia – Le Décaméron des femmes
Wassmo Herbjorg – Ces instants-là
Williams John – Stoner
Willis Connie – Blitz (2 tomes)
Willocks Tim – Green River
Yalom Irvin D. – Mensonges sur le divan
Yates Richard – La fenêtre panoramique
Zenatti Valérie – Une bouteille dans la mer de Gaza
Zola Emile – Les Rougon-Macquart (20 tomes)

Top 100

Carnegie Reims

Vue chez Jean-Marc, l’idée d’établir MON top 100 m’a tentée. Etabli de 2004 à ce jour, j’ai passé en revue tout ce que j’avais lu en presque 12 ans  et ai élu CENT ROMANS, tous genres confondus : une seule condition, que ce soit un roman (donc pas de nouvelles, de BD ou de documents). Comme le dit Jean-Marc, « ce ne sont pas les 100 meilleurs, ni les 100 plus importants, ce sont les 100 A MOI.« 

Quant au sien, je score 15/100. Et vous ?

Adichie Chimamanda Ngozi – Americanah
Austen Jane – Persuasion
Banville John – La mer
Barbery Muriel – L’élégance du hérisson
Bello Antoine – Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet
Block Lawrence – série Matt Scudder
Bolano Roberto – 2666
Brett Lily – Lola Bensky
Brink André – Une saison blanche et sèche
Brookmyre Christopher – Les canards en plastique attaquent
Brontë Charlotte – Jane Eyre
Cabré Jaume – Confiteor
Conroy Pat – Le Prince des Marées
Coe Jonathan – Testament à l’anglaise
Cook Robin – Quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre
Coplin Amanda – L’homme du verger
Cossé Laurence – Au bon roman
Davidson Andrew – Les âmes brûlées
Defoe Daniel – Robinson Crusoe
Dewitt Helen – Le dernier samouraï
Dickens Charles – David Coperfield
Dillard Annie – L’amour des Maytree
Duroy Lionel – L’hiver des hommes
Eliot George – Middlemarch
Ellory R.J. – Seul le silence
Eugenides Jeffrey – Middlesex
Everett Percival – Effacement
Ferrari Jérôme – Le principe
Flaubert Gustave – Emma Bovary
Franzen Jonathan – Freedom
Fruterro & Lucentini – L’affaire D. ou le crime du faux vagabond
Gibbons Kaye – Une femme vertueuse
Grossman David – Une femme fuyant l’annonce
Harris Robert – L’homme de l’ombre
Haushofer Marlen – Le Mur invisible
Holt Anne – (Série avec Inger Johanne Vik et Yngvar Stubo)
Hornby Nick – Haute fidélité
Hustvedt Siri – Un été sans les hommes
Indridason Arnaldur – Série avec Erlendur Sveinsson
Kashua Sayed – Et il y eut un matin
Keegan Nicola – Nage libre
King Stephen – La Tour Sombre (série 7 tomes)
Knausgaard Karl Ove – Mon Combat (5 tomes)
Lamb Wally – Le chagrin et la grâce
Lander Leena – Vienne la tempête
Larsson Stieg – Millenium (trilogie)
Lodge David – Pensées secrètes
Lurie Alison – Liaisons étrangères
Mankell Henning – Les chaussures italiennes
Mantel Hilary – Wolf Hall
Mazetti Katarina – Le mec de la tombe d’à côté
McEwan Ian – Solaire
McMaster Bujold Loïc – La saga Vorkosigan
McMurtry Larry – Lonesome dove (2 tomes)
Merle Robert – Malevil
Moberg Vilhelm – La Saga des émigrants (8 tomes)
Monod Sylvère – Madame Homais
Montero Rosa – Instructions pour sauver le monde
Mulisch Harry – La découverte du ciel
Murail Marie-Aude – Miss Charity
Murakami Haruki – Chroniques de l’oiseau à ressort
O’Faolain Nuala – Chimères
O’Nan Stewart – Nos plus beaux souvenirs
Packer Ann – Chanson sans paroles
Pagel Michel – L’équilibre des paradoxes
Pennac Daniel – Journal d’un corps
Percin Anne – Les singuliers
Perlman Elliot – La mémoire est une chienne indocile
Powers Richard – Le Temps où nous chantions
Roth Philip – La contrevie
Russell Willy – Mauvais garçon
Russo Richard – Le déclin de l’empire Whiting
Saabye Christensen Lars – Le demi-frère
Saramago José – L’aveuglement
Savan Glenn – White Palace
Scott Card Orson – Les chroniques d’Alvin le faiseur (4 tomes)
Scribner Keith – L’expérience Oregon
Ségur Philippe – Le rêve de l’homme lucide
Seymour Gérald – Dans son ombre
Soljenitsyne Alexandre – Le pavillon des cancéreux
Stegner Wallace – La bonne grosse montagne en sucre
Stockett Kathryn – La couleur des sentiments
Tevis Walter – L’oiseau d’Amérique
Theroux Marcel – Au nord du monde
Tolstoï Tatiana – Le Slynx
Tournier Michel – Vendredi ou les limbes du Pacifique
Tremain Rose – Le royaume interdit
Tsiolkas Christos – La Gifle
Tyler Anne – Voyageur malgré lui
Vagner Yana – Vongozero
Vonarburg Élisabeth – Chroniques du pays des mères
Voznesenskaya Julia – Le Décaméron des femmes
Wassmo Herbjorg – Ces instants-là
Williams John – Stoner
Willis Connie – Blitz (2 tomes)
Willocks Tim – Green River
Yalom Irvin D. – Mensonges sur le divan
Yates Richard – La fenêtre panoramique
Zenatti Valérie – Une bouteille dans la mer de Gaza
Zola Emile – Les Rougon-Macquart (20 tomes)

« Une femme dépareillée comme elle, diront-ils tous, ça ne se remplace pas. »

La diaspora des Desrosiers de Michel Tremblay
Léméac / Actes Sud, Thésaurus, 2017, 1389 pages

« Tu penses que c’est chaud, dans l’Ouest, en été ? Ben, si tu veux connaître ça, les canicules, chère tite-fille, va à Montréal en juillet. (…) C’est pas chaud, c’est gluant ! »

Ce Thésaurus regroupe neuf romans :

La Traversée du continent
La Traversée de la ville
La Traversée des sentiments
Le Passage obligé
La Grande Mêlée
Au hasard la chance
Les Clefs du Paradise
Survivre ! Survivre !
La Traversée du malheur

On y suit deux familles, de 1913 à 1941. Celle de Rhéauna Desrosiers, dite Nana ou La Grosse Femme dans les Chroniques du plateau Mont-Royal, et celle de Gabriel, son mari. Comment vous dire… Michel Tremblay n’a jamais écrit autre chose que l’histoire de sa famille, dans son oeuvre tout se rejoint, tout se recoupe, sans jamais se répéter. Tout au contraire, passer d’un roman à un autre renforce les liens qui se sont établis très naturellement avec chacun des personnages et nous donne l’impression d’approfondir, toujours avec beaucoup d’acuité et de sensibilité, ce qui donne à chacun son individualité. Rencontrer Nana alors qu’elle a à peine douze ans, en Saskatchewan, et la quitter à Montréal alors qu’elle vient tout juste de décider de donner naissance à l’auteur est autant une joie intense qu’un déchirement : comment quitter cet univers ? Comment continuer à vivre, à lire autre chose, quand tout ce qu’on voudrait c’est que ça ne finisse jamais ? J’ai arrêté de compter les fois où j’ai bloqué les sanglots dans ma gorge, et j’aimerais être capable d’expliquer avec précision ce qui me touche autant dans la prose de Michel Tremblay. Ca a quelque chose à voir avec l’épiphanie éprouvée par Edouard, quand il se rend compte que le quotidien pendant la seconde guerre mondiale colore ce qui a été sa vie jusqu’à présent d’une sévère couche de superficialité. Au travers d’anecdotes qui déclinent la gamme des émotions humaines, Michel Tremblay atteint la simplicité extrême, celle qui est indépassable car parfaitement nue. C’est la vie. La Vie. Notre vie, qu’il raconte. Et il n’y a rien de plus fort. Bouleversant et hautement chérissable.

Le personnage parle en 1913. Michel Tremblay a écrit ceci en 2007 :

« En grandissant, tu vas te rendre compte qu’on vit dans un monde fait par les hommes, pour les hommes… pis souvent contre les femmes… C’est comme ça depuis la nuit des temps, on peut rien y changer, pis celles qui essayent de changer quequ’chose font rire d’elles… Elles ont beau se promener dans les rues avec des banderoles pour exiger le droit de vote, par exemple, tout le monde rit d’elles… même les autres femmes… Tu comprends, on a juste trois choix nous autres : la vieille fille ou ben la religieuse – pour moi c’est la même chose -, la mère de famille, pis la guidoune. J’te dis pas que c’est des mauvais choix, j’te dis seulement qu’on n’en a pas plus que trois. Le reste leur appartient à eux autres. Les hommes. (…) Ou alors trouve-toi une quatrième voie, tu m’as l’air assez intelligente pour ça… Essaye, en tout cas. »

 

« C’est du champale Mouette et Chardon. Elle rit. Fabriquent-ils aussi de la Veuve Coquelicot ? »


 

Tarzan par les Matantes :

« Toute une pièce d’homme, j’ai rien que ça à vous dire !
– C’est-tu vrai qu’y est tout nu tout le long du film ?
– Presque…
– En tout cas, dans les annonces, y a pas l’air de porter grand-chose.
– Non, juste un… un… comment ça s’appelle, donc…
– Un peigne.
– … un pagne ! Y porte juste un pagne qui cache pas grand-chose, c’est vrai… Pis y a tout un corps ! J’avais jamais vu une affaire pareille ! Y a dû en travailler un coup pour se bâtir un body pareil ! Pis y virevolte d’une liane à l’autre, là, ç’a pas de bon sens de voir ça ! Mais c’est drôle, quand y saute d’une liane à l’autre, justement, la guenille r’vole, des fois pis on voit qu’y porte un sous-vêtement…
– Une bonne chance, sinon on y verrait la brimbale !
– C’est ça qu’on veut voir, aussi !
Elles rient de bon coeur. »

Ceci est ma première participation au mois québécois de Yue Yin et Karine.

Québec en novembre

 

Pêle-mêle de livres pour les petits (32)

Le livre amoureux de Ramadier & Bourgeau (Ecole des loisirs)

Après le livre qui dort (chut), celui en colère (grrrr), voici le livre amoureux ! Mais de qui ce livre peut-il bien être amoureux ? Il est timide, il a besoin d’un peu d’aide pour se déclarer. Et ensuite, le petit lecteur décidera s’il veut lui faire plaisir ou pas ! Un tome tout mignon dans des tonalités de rose bien agréables, qui établit un joli dialogue avec son lecteur. Dès 2 ans.


Kacasting le grand, roi des castors d’Henri Meunier et Nathalie Choux (Actes Sud Junior)

Destinée aux enfants à partir de 5 ans, cette BD se déroule dans l’univers des Trop Super. L’école a repris et Balbir et Bruno font leurs devoirs : recueillir 10 feuilles d’arbres de couleurs différentes. Seulement problème ! Les arbres ont été coupés et la rivière est à sec (les poissons sont en difficulté); c’est une mission pour les Trop Super ! Ils vont devoir ruser pour déjouer les plans d’un castor avide de célébrité… Avec son découpage de deux images par planche, cette BD facile à suivre dégomme tous azimuts, sur un rythme endiablé et avec beaucoup d’humour. Conseil : réviser ses notions d’aval et d’amont avant de la lire à votre enfant ;o)


Hi hi ha ha ha de Michiyo Namura (Ecole des loisirs)

Un album empli d’onomatopées. On y suit des petits bonhommes en pâte à modeler qui chantonnent, se chatouillent, s’aiment ou encore flottent en apesanteur. A chaque posture son bruit, à mimer, à observer, à décrire. Original ! Dès la naissance.


La princesse, le loup, le chevalier et le dragon de Jean Leroy et Béatrice Rodriguez (Actes Sud Junior)

C’est une histoire avec des bisous et de la bagarre, avec des vengeances et des PAF !, avec des rencontres, des recherches, un casque, un gourdin, et quelques autres petites choses, dont une ENORME dose d’humour irrésistible. Mini format rectangulaire très sympa qui donne une impression de petite bande dessinée. Dès 5 ans.


Jo le très vilain petit canard de Catharina Valckx (L’école des loisirs)

Parce que Jo le canard en a plus qu’assez qu’on le trouve mignon, il décide de devenir méchant. Il enchaîne les vilains comportements et les bêtises vraiment pas très gentilles, et ce qui devait arriver arriva : il se retrouve tout seul. Plus personne avec qui jouer. Jo est peut-être maintenant un très vilain petit canard, mais surtout un bien triste… Il faudra une rencontre avec une fourmi très mignonne pour qu’il comprenne, peut-être, ce qualificatif… Une histoire qui permet d’exorciser les bouffées de méchanceté que peuvent tous expérimenter nos petits bouts de choux, surtout si on n’hésite pas à en rajouter question intonations. Qui sera la petite fourmi pour nos propres petits canards ? On a hâte de le savoir… A partir de 5 ans.


Une fille de… de Jo Witek (Actes Sud Junior)

Parce qu’Hannah rencontre Nolan, elle peut enfin – elle DOIT – mettre des mots sur ce qu’est sa vie. Et les prononcer. A haute voix… La collection « D’une seule voix » se présente ainsi : « Des textes d’un seul souffle. Des textes à dire, à partager avec soi et le monde. » et parce que j’avais beaucoup aimé « Y a pas de héros dans ma famille« , j’ai fait confiance au seul nom de l’autrice. En conséquence, et même si j’ai quinze ans plusieurs fois (l’âge préconisé pour ce roman), je me suis heurtée de plein fouet à l’histoire d’Hannah, fille d’Olga. Et comme bien souvent, par hasard, je l’ai lu juste après  « Le diable en personne« , où le sujet était également abordé, apportant une résonance. Les beaux discours sur la légalisation de la prostitution, c’est bien joli, mais qui entre dans les détails ? Par exemple, en dehors de tous les aspects moraux, qu’est-ce que ça fait de se dire qu’on devra toute sa vie supporter sa mère financièrement parce qu’il n’y a pas de retraite pour ce métier-là ? En 94 pages, Jo Witek aborde le sujet avec une grande intelligence et beaucoup de délicatesse.


Dis, pourquoi tu cries ? de JR Catremin et Arnaud Roi (Seuil Jeunesse)

Un super album pop-up ! Grand, lourd, il est préconisé dès 2 ans mais je vais le proposer avant, les pop-up me semblent solides et je connais une petite mignonne qui va s’en délecter. C’est la nuit et le coq se met à chanter : Cocorico, Cocorico crie-t-il en surgissant des pages. « Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu chantes la nuit, maintenant ? Moi aussi je peux crier… » intervient la chèvre. Et c’est parti, les deux se dressent hors des pages et on entend Bêêê, Bêêê, Cocorico, et ainsi de suite avec le cochon, l’âne, la vache, et c’est une sacrée cacophonie (lecteur à voix haute, prenez votre souffle !) ! Jusqu’à ce que la poule donne la très jolie explication… J’aime tout dans cette album, y compris le pseudo choisi par les deux éditeurs jeunesse qui se cachent sous « J.R. Catremin » 🙂


L’ours qui fixe de Duncan Beedie (Didier Jeunesse)

Traduit de l’anglais par Michèle Moreau

Quand on est un ours timide, on n’a pas le temps de suffisamment rassembler ses esprits pour penser à sourire, et les gens croient qu’on les fixe ! C’est la double peine : on n’arrive pas à entrer en contact, et on parait bizarre. Mais parfois, quelqu’un qui est déjà passé par là peut s’avérer de bon conseil, ou bien on peut s’apprivoiser soi-même… Une très jolie histoire qui chante la curiosité (une vraie qualité) et le rapport aux autres, servie par un graphisme aux couleurs douces. A partir de 3 ans.


Crocolou aime dormir d’Ophélie Texier (Actes Sud Junior)

Crocolou aime beaucoup de choses (comme on le constate en égrenant les titres de sa série) mais dormir, c’est compliqué au fond. S’il doit se lever tôt (comme pour aller à l’école par exemple), il est grognon; s’il dort trop longtemps, il se sent tout raplapla (heureusement une bonne douche lui permet de mieux se réveiller !). Il est capable de s’endormir en toutes circonstances : sur le chariot en faisant les courses, dans la voiture en plein bouchon, sur le divan pendant une fiesta… Car en fait, Crocolou aime vraiment dormir ! A lire, lire et relire aux petits bouts qui boudent la sieste.


 

 

« L’histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient les seaux d’eau. »

Sapiens
Une brève histoire de l’humanité
de Yuval Noah Harari
Albin Michel 2015, 492 pages
Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat

Il est intéressant de noter que le texte a une première fois été publié en 2011 en hébreu, copyrighté par l’auteur en 2012, traduit par ses soins (avec deux collaborateurs) en 2014 avant de l’être en français en 2015 (ainsi que dans une trentaine d’autres pays, énorme succès, recommandé par le club de lecture de Mark Zuckerberg). De fait, il se place en 2014 dans son évocation du présent (pas le plus intéressant). Initialement un cours d’introduction à l’histoire mondiale, c’est une histoire que nous raconte Yuval Noah Harari, et à ce titre cet essai se lit comme un roman, rythmé par de nombreuses anecdotes et autant d’analogies, souvent amusantes – ou provocantes (parfois aussi un petit peu ratées). Avec un grand sens de la vulgarisation, nous survolons allègrement 13,5 milliards d’années avant de poser les bases d’une extrapolation de l’avenir (« Homo Deus, Une brève histoire du futur » paraîtra à la fin du mois). Ca se lit vraiment très bien même si çà et là quelques répétitions ou thèmes chers à l’auteur un chouïa ressassés peuvent crisper quelque peu. On apprend évidemment des choses (et sur des sujets très divers) mais ce qui emporte essentiellement c’est la passion de l’auteur pour son sujet. L’humanité, rien de moins ! Il y en a des choses à dire… Pourquoi donc l’Homo sapiens est-il parvenu à s’imposer en maître sur la terre ? Selon l’auteur, c’est en raison de sa capacité à croire en la fiction.

« On conviendra sans trop de peine que seul l’Homo sapiens peut parler de choses qui n’existent pas vraiment et croire à six choses impossibles avant le petit-déjeuner. Jamais vous ne convaincrez un singe de vous donner sa banane en lui promettant qu’elle lui sera rendue au centuple au paradis des singes. »

Notre capacité à croire en des fictions communes, et partant, à collaborer (même – et surtout – entre inconnus) serait donc la clef de notre succès (autrement dit, notre prédilection pour les concepts abstraits), notre perte étant notre difficulté à anticiper à long terme. Ceci étant très grossièrement résumé, et à lire sur de nombreuses pages détaillées et marquantes. L’une des raisons du succès de cet essai, à mon sens, c’est que la personnalité – et les avis – de l’auteur transparaissent aisément à travers son texte, donnant autant de raisons de s’en énerver que d’y adhérer. En tout cas, ce n’est pas un livre tiède.

« La culture a tendance à prétendre qu’elle interdit uniquement ce qui est contre nature. Dans une perspective biologique, cependant, rien n’est contre nature. Tout ce qui est possible est aussi naturel, par définition. Un comportement réellement contre nature, qui va contre les lois de la nature, ne saurait tout simplement exister, en sorte qu’il ne nécessiterait aucune interdiction. Aucune culture ne s’est jamais donné la peine d’interdire aux hommes de photosynthétiser, aux femmes de courir plus vite que la vitesse de la lumière ou aux électrons négatifs d’être attirés l’un par l’autre. »

« L’évolution a fait de l’Homo sapiens, comme des autres mammifères sociaux, une créature xénophobe. Sapiens divise d’instinct l’humanité en deux : « Nous » et « Eux ». Nous, c’est vous et moi, qui partageons langue, religion et usages. Nous sommes responsables les uns des autres, mais pas d’eux. Nous avons toujours été différents d’eux, et nous ne leur devons rien. Nous ne voulons pas d’eux sur notre territoire, et nous nous fichons pas mal de ce qui se passe sur le leur. C’est à peine si ce sont des hommes. Dans la langue du peuple Dinka, au Soudan, « Dinka » signifie simplement « hommes ». Ceux qui ne sont pas Dinka ne sont pas des hommes. Les ennemis jurés des Dinka sont les Nuer. Et que veut dire le mot « Nuer » dans leur langue ? Les « hommes originels ». A des milliers de kilomètres des déserts soudanais, dans les terres prises sous les glaces de l’Alaska et du nord-est de la Sibérie, vivent les Yupiks. Et que signifie « Yupik » dans leur langue ? Les « vrais hommes ».»

 

« Qu’est-ce qui te prend, de marcher jusqu’au Nouveau-Mexique pour t’y faire pendre ? Y a pas assez de cordes au Texas ? »

 

La marche du mort Larry McMurtry
Gallmeister 2016, 506 pages
Traduit de l’américain par Laura Derajinski (Dead Man’s Walk 1996)

« Lonesome Dove : les origines » est le sous-titre de ce bon gros pavé et il est intéressant de noter qu’il s’agit d’une vraie préquelle, écrite en 1996 (1985 pour les deux tomes de Lonesome Dove). D’ailleurs, je ne conseille pas de commencer par la jeunesse de Call et Gus, mais bien de faire leur connaissance à leur âge d’or puis de venir éclaircir leurs jeunes années; dans cette configuration, c’est un régal de constater leur extrême naïveté (parce qu’on sait quels hommes avertis ils sont devenus) et ça entoure « la » rencontre entre Clara et Gus d’un halo d’excitation formidable (quelle femme !). Pour le reste, c’est un formidable western que l’on dévore avec grand appétit et auquel il ne manque rien. Mention spéciale à la scène incroyable des arias de Verdi au serpent, j’en frissonnais.

« Caleb Cobb restait indifférent aux hurlements de Matilda. Il mangeait un morceau de viande de cheval – il jetait de brefs coups d’oeil à la femme. Il était amusé de voir que des sanglots féminins incommodaient la troupe. L’amour, dans tout son mystère, s’était frayé un chemin parmi eux et ça ne leur plaisait pas. Une putain était tombée amoureuse d’un vieux montagnard. Ce n’était pas dans l’ordre des choses, mais c’était pourtant arrivé. Les hommes s’en trouvaient déconcertés – c’était improbable, voire contre nature. Ils étaient presque moins inquiétés par les Comanches. les Indiens faisaient ce qu’on attendait d’eux, c’est-à-dire tuer des Blancs. Cela impliquait peut-être un combat jusqu’à la mort mais, au moins, il n’y avait pas d’incertitude, on savait à quoi s’attendre. Une femme qui hurlait comme une louve, par contre – quelle logique y avait-il à cela ? »

« Narcissisme et duperie : les deux points de départ classiques de toute relation saine. »

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Après avoir lu « Pas celle que tu crois », j’ai eu envie de lire les autres romans de Mhairi McFarlane, et s’ils ne sont que trois :

C’est pas moi, c’est toi
Parce que c’était nous
Comme si c’était toi

tous traduits par Odile Carton pour la collection Milady de Bragelonne, et malgré leur nombre conséquent de page (quatre à cinq cent pour chacun), je n’en ai fait qu’une bouchée. Ils ne correspondent en rien à ce que j’ai l’habitude de lire (ou d’apprécier), ce sont des romances pur sucre (et pas des comédies romantiques cette fois), les titres français sont effrayants de cucuterie et j’ai clairement frôlé le coma diabétique, mais.
Mais.
Je suis sous le charme de la plume !
Alors bon, pas de la plume-plume, puisque je les ai lus en traduction, mais de l’abattage de celle qui a concocté ces histoires et surtout (et plutôt même) de sa manière de faire progresser ses fils narratifs. Chacune des trois histoires est calquée sur l’exact même schéma : l’héroïne a la trentaine, deux ou trois amis très proches et très différents d’elle, un bon job dans lequel elle est compétente et s’épanouit, et s’est laissée traiter comme une bêtasse par la gent masculine. Elle est (ou se retrouve) célibataire et mettra six cent pages à s’apercevoir qu’elle a L’Elu sous les yeux depuis perpète.
Alors pourquoi ça fonctionne ?
Parce que c’est amusant, souvent, que c’est éminemment contemporain, aussi bien dans l’utilisation correcte du net (et des réseaux sociaux etc.) que dans la société décrite, qu’une certaine mise en abîme (ou tout au moins en perspective) est introduite (passages sur la romance Harlequin ou les héroïnes austeniennes par exemple), et, point crucial à mes yeux, il me semble que l’autrice ne se prend pas au sérieux; de ce fait, elle nous délivre un véritable divertissement qu’elle réussit à rendre addictif.
Vivement le prochain.

« A propos de triche aux examens : « Je connais une autre solution tout aussi infaillible.
– Ouais ?
– En nous débrouillant pour que les profs ne soupçonnent rien, nous glissons en douce des informations dans nos cerveaux. Puis nous les introduisons clandestinement dans la salle d’examen, à leur nez et à leur barbe ! Personne ne devinera jamais notre secret…« 

 

« Depuis quelques temps, Gray a l’énergie sexuelle d’un panda.
– C’est beaucoup ? Ou pas ?
– Eh bien, les zoos leur font venir des partenaires par avion de Chine, et quand madame panda est enceinte, on en parle aux infos. Alors à ton avis ?« 

« Les hommes se fient à l’avis d’autres hommes. Les recommandations des femmes ressemblent à : « pleine d’entrain, super vie sociale », et eux ils pensent tout de suite : « oh, hum, thon alcoolique ».

« Facebook est aux imbéciles ce que la confiture est aux guêpes. »

« Le monde est plein d’histoires douloureuses et il semble parfois qu’il n’y en ait pas d’autres. »

Butler

La parabole du semeurOctavia E. Butler
Au Diable Vauvert, 2001, 388 pages
Traduit de l’américain par Philippe Rouard (Parable of the Sower 1993)

Nous sommes en 2025, en Californie. Un futur proche dans lequel tout a gravement dégénéré, et où les gens survivent en érigeant de grands murs autour de leurs communautés – pour les plus chanceux d’entre eux. Tout existe encore, mais plus rien ne fonctionne normalement. Notre narratrice est Lauren, la fille d’un pasteur noir, que la réflexion au sujet de Dieu et des Hommes amène à créer « Le Livre des Vivants ». Son credo est simple (en apparence) : Dieu est Changement. C’est la construction de sa pensée qui rythme le roman, au gré des atrocités qui se succèdent. Bien vite, elle doit prendre la route et traverser ce qui reste de la société pour dénicher un endroit où bâtir sa communauté… « La parabole du semeur » est suivi d’un deuxième tome, sur lequel tout lecteur se ruera implacablement, tant l’effet est addictif. On a totalement l’impression d’y être – et d’y être pratiquement dans la réalité; disons que le pire imaginé ici ne semble pas être totalement de la science-fiction mais une des dégradations possibles de la situation actuelle du monde. Ca aurait presque pu rentrer dans le Summer Star Wars Challenge, étant donné que Lauren place ses espoirs pour le lointain futur dans une colonisation de l’espace – mais on reste hélas bien sur Terre, et uniquement sur Terre.

« If you want to be old school about it, you could call it a feminist collective. »

Dietland

DietlandSarai Walker
Atlantic Books, 2016, 307 pages

Alicia Kettle, dite « Plum », la trentaine, est en obésité morbide. Elle ressemble en ceci à sa grand-mère maternelle, toute sa vie elle a lutté contre son poids. Elle mène une vie de recluse, travaillant à domicile pour une égérie des adolescentes, dont elle rédige les réponses au courrier des fans (une sorte de courrier des doléances). Sortir de chez elle est toujours une épreuve, elle est hypersensible au regard des autres, dont elle ne perçoit que les moqueries. Elle s’aperçoit un jour qu’elle est suivie par une étrange jeune femme, qui lui remet bientôt un livre. C’est un électrochoc qui réactive une partie de son adolescence traumatisante…
Pour son premier roman, Sarai Walker a choisi de se confronter à deux thèmes solides sans langue de bois : la dictature de la minceur (et son marché juteux) et la place de la femme dans la société. Elle y va à la kalachnikov, en outrant fortement son propos – et le lecteur se sent forcément mal à l’aise. Après une première partie intimiste, où l’on apprend à mieux connaître Plum et son parcours du combattant dans la jungle des kilos, on bascule dans une sorte de nébuleuse underground où une terroriste féministe enlève et extermine des hommes (en les jetant vivants depuis un avion en vol…) et où Plum trouve refuge dans une organisation pro-femmes qui va l’aider à se rebeller. C’est excessif dans toutes les occurrences, et on a du mal à conserver notre empathie devant les réactions tranchées de l’héroïne – tout autant que de constater l’inertie de certains personnages. Ca manque sérieusement de subtilité mais pour autant, le suspens fonctionne bien et jusqu’au bout on a envie de savoir ce qui va se passer ensuite.

« Oui monsieur faut pas avoir peur des mots, les gros faut les convoquer, les regarder en face et leur faire honte en public. »

Quint

Apaise le tempsMichel Quint
Phébus, 2016, 104 pages

Nous sommes à Roubaix et Yvonne est morte. Elle avait repris la librairie de ses parents, le découvert bancaire est astronomique : elle ne renvoyait jamais un livre qui lui plaisait (le fond est empli de Cesbron, de Céline en édition originale, etc.) et refusait de vendre ce qui ne lui plaisait pas (se prétendait en rupture). Depuis la mort de ses parents, sa famille c’était ses clients, aussi est-ce à Abdel que son testament lègue le tout. Sans rien y connaître il accepte : impossible de laisser la librairie périr. Ce sera beaucoup de travail et pas mal d’entraide…
Michel Quint n’a pas son pareil pour faire vivre le Nord : sa description de Roubaix est d’une justesse parfaite et il parvient toujours à faire ressentir la réelle solidarité de sa société multiculturelle (« portée par l’entraide », nous dit la 4° de couv). Ca m’intéressait beaucoup de plonger au coeur du fonctionnement d’une librairie, dans les côtés très pratiques (la littérature est tout de même régulièrement convoquée ici), et cet aspect-là est également réussi. Mais ce qui a coincé pour moi c’est toute l’intrigue menée autour de la guerre d’Algérie : trop de sigles, trop d’ellipses, j’ai tout simplement eu du mal à me frayer un passage dans cette touffeur et j’étais sans cesse renvoyée à mes lacunes historiques : ce n’était pas clair du tout pour moi.
A noter : le plaisir de tourner les pages des éditions Phébus, un beau papier glacé dont la manipulation est vraiment agréable.

« Yvonne a également hérité de l’officieux fond social de son père qui partageait ses enthousiasmes de lecture avec les clients pour combattre l’analphabétisme, l’illettrisme, enchanter le monde et faciliter l’intégration des polacks, espingouins, portos, macaronis, niakoués, bicots et bouboules, Oui monsieur faut pas avoir peur des mots, les gros faut les convoquer, les regarder en face et leur faire honte en public. Après ils maigrissent, se refont une beauté, retrouvent une dignité : le melon est un fruit. Il parlait de la sorte, George, disait que les guerres sont finies et que les livres sont comme des amis communs à tous les hommes, des lieux où faire une paix. Des lieux d’égalité possible si on sait lire. Alors tu peux revendiquer tes racines en bloc, négritude, exil, pauvreté, descendant de victime de l’esclavage et du colonialisme, flamezoute de toute éternité, ce n’est pas d’affirmer ta différence qui te rendra égal, ni de prendre les armes, c’est de te donner les moyens d’être aussi fort que n’importe qui. Par la matière grise. Il prêchait, Georges. »

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