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Le blog de Sylvie Sagnes

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"bayamack"

Le meilleur de 2018

Dans ce que j’ai lu cette année des parutions 2018, je retiens, nomme et élis :

  1. Clientèle de Cécile Reyboz (d’une justesse parfaite, profondément humaniste)
  2. L’Arbre Monde de Richard Powers (modifie profondément notre vision)
  3. La trilogie de La Terre Fracturée de NK Jemisin (Michelle Charrier) (SF/Fantasy)
  4. Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam (drôle, inventif et si personnel)
  5. Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu (Un Prix Goncourt très mérité)
  6. Idaho d’Emily Ruskovich (Simon Baril)(fulgurant, lancinant, qui reste durablement en tête)
  7. Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimàcek (Richard Palachak et Lydia Palascak) (Touchant et éclairant)
  8. Brexit Romance de Clémentine Beauvais (Merveilleux jeu avec les langues)
  9. La nouvelle vie de Kate Reddy d’Allison Pearson (Julie Sibony) (meilleur constat de la cinquantaine jamais lu – et tellement drôle)
  10. La fourrure blanche de Jardine Libaire (Christine Barbaste) (une histoire d’amour originale et prenante)

En littérature Jeunesse :

  1. Bons baisers de Paris de Francesco Acerbis et Arianna Tamburini (Beauté pure, des cartes postales, de l’inventivité)
  2. Japon, à pied sous les volcans de Nicolas Jolivot (un carnet de voyage exceptionnel)
  3. Sauveur & Fils saison 4 de Marie-Aude Murail (drôle, tendre, contemporain, addictif)
  4. La Vérité sur les habitants des autres planètes de Julien Baer et Magali Le Huche (décalé et tellement drôle)
  5. Tout le monde devrait rester tranquille près d’un petit ruisseau et écouter et Une échappée de Bartok Biloba de Lolita Séchan (un vrai coup de coeur pour cet univers)
  6. Cher Dragon d’Emma Yarlett (Françoise de Guibert) (une petite merveille)
  7. L’amour Mon premier livre d’art (texte de Shana Gozansky) (L’art, l’art, l’art !)
  8. Légumes de Bernadette Gervais (j’adore parce que c’est vraiment différent)
  9. Regarde, c’est maman ! d’Emiri Hayashi (très sensible aux illustrations magnifiques de ce livre)
  10. Comme tout le monde de Charlotte Erlih et Marjolaine Leray (une super chouette ode à la différence !)

Et vous ?

« Car tel est le problème dans ma nouvelle vie : la façon dont l’ancienne s’y invite. »

Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam
P.O.L. 2018, 448 pages

« Les romans, la poésie, le théâtre, c’est quand même un bon moyen de connaître des tas de gens, les auteurs, de façon très intime, et sans tout le tralala social qui brouille un peu les cartes. »

Quel drôle de phénomène, cette Emmanuelle Bayamack-Tam (ou Rebecca Lighieri). Je n’ai lu que « Si tout n’a pas péri avec mon innocence », et c’était il y a déjà cinq ans, mais je me souviens très bien du ton tout à fait personnel de son histoire. Dans « Arcadie », on retrouve beaucoup de choses, le côté Freaks (le bon côté, celui qui est de la famille de la quatrième saison d’American Horror Story, « Freak Show », celui auquel on s’attache tendrement), la narratrice qui bouscule, à la fois d’une naïveté charmante (elle ne comprend pas les surnoms qu’on lui donne, par exemple, Farrah-Facette ou Farah-Diba) et d’une très vive intelligence, et la famille dysfonctionnelle.

« Nous… Je prétends pouvoir le dire sans ridicule, sans que ce pronom renvoie à une structure exsangue et atrophiée comme le couple ou la famille. Je prétends même que mes débuts dans la vie font de moi une spécialiste du nous, contrairement à la plupart des gens qui n’y entravent que dalle et passent toute leur vie sans imaginer qu’on puisse être autre chose que soi. J’ai été nous dès l’enfance, ça aide. »

Parce que sa mère est intolérante à tout (en gros), Farah intègre avec sa famille à un très jeune âge une communauté, une sorte de phalanstère ou familistère qui prêche l’amour pour supporter l’angoisse de tout ce qui nous tue. Une zone blanche (sans ondes ni téléphones portables ni quoi que ce soit de potentiellement polluant) vers la frontière italienne. Elle y vit une enfance qui la ravit, maîtresse d’un domaine végétal paradisiaque. Elle est une bonne nature, de base, dévouée, exaltée et toute désireuse d’harmonie. Mais en grandissant son corps la trahit, et de disgracieuse elle va devenir autre. Mais quoi ? Elle ne sait pas…

Oui, quel drôle de phénomène que cette autrice. Elle ne cesse de surprendre son lecteur, adoptant plusieurs points de vue, lui montrant qu’on peut regarder les choses depuis tellement d’angles. Dans le style, même, on passe de : « la rémanence de son acrimonie » ou encore « l’exhalaison de toutes les fièvres mauvaises dont elle avait brûlé en ces lieux mêmes » (et un grand usage du mot aboulie) à « c’est quoi les bails » ou autres expressions horribles en usage chez les ados (pas vu de « malaisant », ouf), et tout passe, bien sûr, on reprend la lecture avec entrain en se demandant sans cesse ce qui va arriver.

C’est très entraînant, aussi drôle que tragique, profond et intéressant, déstabilisant et impertinent et surtout, très réussi.

A propos de ses citations mêlées, il faut écouter Emmanuelle Bayamack-Tam :

Le meilleur de 2013

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Dans ce que j’ai lu des parutions 2013 :

1. Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides

2. Si tout n’a pas péri avec mon innocence  d’Emmanuelle Bayamack-Tam

3. Cherchez la femme  d’Alice Ferney

4. Une petite fortune de Rosie Dastgir

5. Maine de J. Courtney Sullivan

6. L’entrevue de Manuele Fior

7. Bernadette a disparu de Maria Semple

8. La mémoire est une chienne indocile d’Elliot Perlman

9. Moment d’un couple de Nelly Allard

10. Confiteor de Jaume Cabré

(Sans oublier, évidemment, et même si ce n’est pas une parution de 2013,

l’exceptionnel « 2666″ du merveilleux Roberto Bolano.)

bolano

(S’il fallait un top 3, dans l’ordre : 10 (roman hors-norme), 8 (roman bouleversant), 3 (roman qui m’a donné envie de reprendre le blog).

1. Jeffrey EugenidesLe roman du mariage

« Rester vieille fille, comme Emily Dickinson, et écrire des poèmes flamboyants remplis de tirets, sans jamais prendre un gramme.« 

Que Jeffrey Eugenides soit un excellent auteur n’est pas une nouveauté (qui n’a pas lu Middlesex** a vraiment raté quelque chose) (prix Pulitzer 2003), mais que son dernier roman traduit en français (par Olivier Deparis) se révèle aussi profond est une bonne suprise : Le roman du mariage (552 pages, L’Olivier 2013) est une petite brique qui se savoure.

Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard, ça en fera toujours un qui sera malheureux ? Pas si simple, quand on a toutes les données du problème (au fur et à mesure de la lecture, ne révélons rien). Tous trois ont la petite vingtaine, sont des étudiants intelligents dans les États-Unis des années 80, et n’accordent à l’amour pas plus d’importance romantique que cela : au contraire, même, ils s’intéressent beaucoup qui au structuralisme, qui à la théologie ou encore à la science (les pages consacrées à la prise de conscience de Mitchell sont parmi les plus belles que j’aie lu sur le sujet, ses interrogations ont une puissance à laquelle il est impossible de résister).

Comme ça sur le papier c’est Maddy qui devrait intéresser le plus, belle jeune fille d’une famille sans problèmes, éprise de Jane Austen et furieuse lectrice, mais si elle se révèle attachante (et elle gagne notre respect, au sens premier du terme), elle est complètement éclipsée par ses deux amis : Leonard, évidemment, syndrome de protection par excellence (son enfance, sa maladie) mais aussi Mitchell, qui parvient à se montrer à la fois si brillant et si stupide, tellement épris d’absolu et tellement faillible.

Il est délectable de les accompagner tous trois dans leur passage à l’âge adulte, en visitant Paris ou l’Inde, en creusant certains sujets a priori tout sauf excitants (les levures en long et en large) et de comprendre, en même temps qu’eux, le phénomène de résonnance ou ces petits moments, différents pour tout le monde, où un sens apparaît soudain, les illuminations et toutes ces sortes de choses.

Mais ce qui est peut-être le plus savoureux, dans ce roman, c’est la jubilation que l’on ressent lorsque celui qui était momentanément laissé de côté pour s’intéresser aux deux autres réapparaît, ou plus clairement quand Mitchell rencontre Leonard… Parce qu’à ce moment-là se dénoue en quelques milliards de fraction de seconde tout un monde construit pendant des milliers d’années, ou plus clairement ils se disent mais purée quoi ce type est valable, alors que pendant des pages et des pages ils n’étaient qu’abstraction l’un pour l’autre (et forcément à leur détriment mutuel).

L’argument du « mariage » ou du triangle amoureux tel que mis en titre et en couv se révèle tenir plus du prétexte que du fond, et on ne s’en plaindra certes pas.

J’ai l’impression d’avoir la clarté d’un jour de janvier pluvieux (un tel besoin de répéter « clairement » !!), donc je résumerais ainsi : passionnant, prenant, délicieux et limpide. Vive Jeffrey Eugenides !

**Jeffrey EugenidesMiddlesex
Editions de l’Olivier, 2003
Points, 2004
C’est tout un art de faire manger le lecteur dans sa main en l’emmenant des années 20 en Grèce à la fin des années 80 à Détroit. C’est l’histoire de Calliope Stéphanides, né(e) avec un cinquième chromosome récessif. Hermaphrodite, voici un truc qu’on connait mal. Mais nous ne nous pencherons sur son cas précis qu’après avoir suivi de près ses grands-parents, puis ses parents, depuis leur adolescence.
Il y a du génie dans la plume de Jeffrey Eugenides. Le sujet ne m’emballait pas des masses, j’ai rechigné plusieurs années avant de me lancer dans ce pavé, et je n’en ai que plus savouré chacun de ses mots. Il est drôle, inventif, lyrique, poétique, léger et grave, amical et proche, pointu et ouvert.
J’ai fait des tas de recherches sur Smyrne, la Turquie et la Grèce, parcouru les rues de Détroit pendant la prohibition, j’ai roulé sur un lac gelé et dévalé des pentes ensoleillées.
J’ai adoré le mauvais anglais de yia yia et ses « poupée mou », j’ai essayé de prononcer le nom de Marius Wyxzewixard Challouehliczilczese Grimes. (désastreux !)
J’ai suivi pas à pas chaque étape de cette fresque foisonnante en aimant chacun de ses personnages, même le père Mike.

Traduction (USA) de Marc Cholodenko
678 p.

2. Si tout n’a pas péri avec mon innocence – Emmanuelle Bayamack-Tam

Ce regard suprême qui reste à la beauté quand nous en triomphons

C’est dans l’émission (France Inter) « Clara et les chics livres« , et plus précisément dans la rubrique « Idées reçues » que Clara Dupont-Monod a dit à propos de « Si tout n’a pas péri avec mon innocence » d’Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L. 2013 444 pages) (son huitième roman) qu’il vérifiait l’axiome : « On ne peut pas être une star et pondre un chef-d’oeuvre ». (Personne ne la connaît, elle a un nom difficile, un physique passe-partout et elle écrit un chef-d’oeuvre, en gros. Son opposant citait Foenkinos pour démontrer le contraire…) Si je n’irais tout de même pas jusque là, je reconnais avoir passé dans ces pages un moment aussi fort que réjouissant.

C’est l’histoire de Kim et de sa famille grandement dysfonctionnelle, à travers son regard sans aucune complaisance. C’est une ado atypique, folle du seul Charles qui vaille (même si elle reconnaît à Hugo une supériorité dans les émotions fortes). Nantie d’un père tatoueur et d’une mère incroyablement névrosée, elle nous annonce d’entrée le suicide d’un de ses petits frères, avant de nous le faire vivre en deux chapitres effroyables, aussitôt suivis de son nouveau métier : Kim a besoin d’argent, Kim deviendra donc pute.

Pas facile de donner un juste aperçu du ton de ce roman qui ne tient aucunement dans la grossiereté qu’il utilise parfois : on n’est pas dans la vraisemblance mais dans une forme d’outrance qui a quelque chose du film « Freaks » dont il est à un moment question. On voit bien que c’est excessif mais on y croit, on croit au moins aux personnages, et on le referme avec l’envie véritable d’apprendre par coeur quelques poèmes, d’aller rendre visite au seul Charles qui vaille.

« A tout bout de champ, ma mère jure la main sur le coeur qu’elle les aime comme ses propres fils. A bien y réfléchir, cela doit signifier qu’elle n’en a rien à foutre, mais comme personne ne va chercher plus loin que cette proclamation grandiose on en reste aux bons sentiments et tout le monde est content sauf moi.« 

« Ma foi n’a pas baissé d’un ton, mais avec le temps je suis devenue moins prosélyte et je garde mes enthousiasmes pour moi. Que les gens puissent vivre comme si de rien n’était, sans avoir lu une ligne du vrai poète impeccable, du seul parfait magicien ès lettres françaises, voilà qui continue de me surprendre sans que j’aie pour autant envie d’y remédier avec des séances de déclamation qui emmerdent tout le monde.« 

(Le titre : Ovide, Les métamorphoses, Livre VI

Trad. GT Villenave

[531] Bientôt, revenue à elle-même, Philomèle arrache ses cheveux, se meurtrit le sein et, dans son désespoir, tendant les bras vers Térée, elle s’écrie : « Barbare ! qu’as-tu fait ? Cruel ! ni les prières de mon père, ni les larmes qui les rendirent si touchantes, ni le souvenir de ma sœur, ni ma timide innocence, ni les droits sacrés de l’hymen : rien n’a pu t’arrêter. Tu as tout violé. Philomèle est donc la rivale de Progné ! Térée est l’époux des deux sœurs ! Ah ! méritais-je cette horrible destinée ! Perfide ! achève, arrache-moi la vie. Ce dernier crime manque à ta fureur. Eh ! que ne l’as-tu commis avant ton exécrable attentat ! mon ombre serait descendue sans tache chez les morts. S’il est des dieux vengeurs, s’ils ont vu mon outrage, si tout n’a pas péri avec mon innocence, tremble, je serai vengée. Je braverai la honte. Si tu m’en laisses le pouvoir, je raconterai moi-même tes forfaits; je veux en épouvanter le monde. Si tu me retiens captive dans ces forêts, je les ferai retentir dans ces forêts. J’attendrirai ces rochers témoins de tes fureurs. Je frapperai le ciel de mes cris, et les dieux, s’il en est qui l’habitent, les dieux me vengeront !« )

« Car la vie n’est pas seulement mal faite, elle est aussi parfaitement invivable pour les meilleurs d’entre nous – les petits, les doux, les faibles.« 

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