Inland de Téa Obreht
Calmann Levy 2020, 408 p.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Blandine Longre

« Quand elle sortit de la maison, Harlan mettait pied à terre. Ce n’était pas un bel homme – mais, comme le disait Desma : « Après l’avoir vu, on s’en remet. » Il avait les cheveux clairsemés, un front haut et large ainsi qu’une dentition plus large encore. La première fois que Nora l’avait rencontré, c’était un après-midi; il venait de remporter un combat à mains nues qui lui avait couté deux molaires. Un coup avait repoussé ses incisives droit dans leur gencive. Seulement vêtu d’un pantalon crotté et arborant un plastron de sang séché, il avait demandé qu’on lui apportât une cuiller. Moss Riley s’était exécuté. Harlan, aux yeux de tout le monde, l’avait placé à l’arrière de ses dents, qu’il avait repoussées vers l’avant et remises en place avec un craquement évoquant la chute d’un arbre – et qui fit perdre connaissance à un témoin au moins de cette scène. Sans qu’on sût comment, et de manière improbable, les dents avaient réussi à recouvrer leur santé et leur magnificence d’origine. Harlan avait de petits yeux noirs et vifs renfoncés dans un visage creux, et cette configuration, vue dans son ensemble, lui donnait toujours un petit air farouche. Sa nouvelle barbe, qu’il avait subitement commencé à faire pousser en septembre, adoucissait un peu ses traits anguleux. Mais elle ne lui allait pas. »

Un petit gars seul au monde se retrouve embarqué dans l’aventure insensée (totalement méconnue, et pourtant véridique) des dromadaires testés par l’armée américaine au Nouveau-Mexique et en Californie. Nous sommes juste avant la guerre de sécession. En parallèle, nous sommes aussi en 1893 aux côtés d’une famille de pionniers en Arizona. Les deux histoires finissent par se télescoper (littéralement) mais en réalité elles nous sont devenues tellement familières l’une et l’autre qu’on a cessé depuis longtemps d’attendre la compréhension d’un quelconque point commun (je ne dis pas qu’on n’interprète pas le moindre fait ou geste susceptible d’être un relais); c’est que la plume est magistrale ! Elle creuse encore et encore et met au jour des strates de plus en plus profondes, n’hésitant jamais à se montrer cocasse ou subtile ou encore dramatique, et on s’installe entre ces pages avec une délectation qui ne se dément jamais et une intense affection. Quel dommage que ça s’arrête ! Un western très abouti qui se déguste lentement.