Te souviendras-tu de demain ? de Zygmunt Miloszewski
Traduit du polonais par Kamil Barbarski
Fleuve éditions 2019, 546 pages

« Je ne suis plus une jeunette et je devrais donc être capable de trouver un terme soigné et approprié pour désigner le ravissement, le choc et l’incrédulité, mais puisque j’ai aussi deux petites-filles, je vais simplement les citer : « Wow ! » Un sérieux wow. »

Disons le tout net : ce roman n’est pas sans défauts, je l’ai pourtant a-do-ré !
On y rencontre Grazyna et Ludwik à Varsovie au moment de l’anniversaire de ce dernier, il va fêter (à leur manière…) ses quatre-vingt trois ans. Grazyna n’a encore, elle, que soixante-seize ans. Ayant accès à leurs pensées intimes, on voit bien qu’ils ne sont pas autant sur la même longueur d’onde que lui en tout cas semble le penser. Tout à coup (et on ne saura jamais ni pourquoi ni comment) ils se réveillent cinquante ans plus tôt, dans une Pologne colonisée par la France. Rien n’est pareil et eux, surtout, ont leur âge réel dans des corps d’une trentaine d’années…
Zygmunt Miloszewski s’amuse beaucoup dans ce roman, et c’est extrêmement communicatif. Il mélange les genres et on a droit à une comédie romantique teintée de SF (avec mon sous-genre préféré, le voyage dans le temps !) sous-tendue par une uchronie permettant de délivrer un solide message politique, le tout nimbé d’observation sociale avec un très amusant jeu de traductions. On y est à fond, tout à tour ému, secoué de gloussements, mal-à-l’aise, mais toujours fermement accroché et intéressé. Ça aide si on connait un peu l’histoire de la Pologne mais ce n’est pas un préalable nécessaire, et on n’en revient pas de la manière si franche dont les sujets dérangeants sont abordés. Il faut voir Ludwik tentant par tous les moyens d’utiliser sa connaissance du futur (mais de « son » futur, qui n’est pas celui de la Pologne où ils se retrouvent…) pour se faire de l’argent ou Grazyna lutter à sa manière contre le sexisme forcené des années 60. C’est très, très drôle et on aurait bien aimé un tout petit peu de notes de bas de page pour quelques points qu’on ne comprend pas toujours (je pense par exemple au passage du restaurant avec les deux visiteurs français).

« Bon, je vais être honnête avec vous.
– Je n’espère rien d’autre.
– Vraiment ? Ça serait une première dans le milieu des belles lettres polonaises. Ce que vous proposez, monsieur, c’est de la mauvaise littérature, vous vous en rendez certainement compte, un orphelin magicien à la Dickens, un Hitler armé d’une baguette magique, un cadavre dans une mare de sang au pied de « La dame à l’hermine » de Vinci et la petite-fille de Jésus qui couche avec un scientifique de Cracovie peu dégourdi. C’est ignoble, mais puisque je dois être honnête, alors je dois avouer que ça recèle aussi une sorte de potentiel pervers de littérature de gare, à condition qu’on aime les voyages dans les wagons à bestiaux, j’entends. Le pire cependant, c’est que vous ne savez pas écrire.
– Vous n’êtes pas très sympathique. »