Sombre avec moi de Chris Brookmyre
Métailié 2019, 496 pages
Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller

« – Et qui est ?
– Les choses sont ce qu’elles sont. »

J’avais rencontré Jack Parlabane en 2010, dans « Les canards en plastique attaquent », ça m’a fait plaisir de le retrouver dans cette enquête (même si visiblement il me manque quelques aventures entre les deux). Dans cet intense « Sombre avec moi », on assiste en préambule aux considérations d’une femme lors de son procès. Puis à la manière d’un roman choral, différentes personnes prennent en charge la narration et d’une manière non linéaire décortiquent ce qui s’est passé : une nuit, un témoin signale à la police un véhicule qui vient de sortir de la route sous ses yeux, tombé d’un pont. On retrouve bien la voiture, mais le conducteur a disparu dans l’eau. Lorsque la police vient en informer son épouse, son comportement leur semble étrange. Tandis qu’elle se met à nous donner sa version de leur union, la soeur du disparu fait appel à Jack, journaliste en délicatesse, toujours à la recherche du scoop qui le remettrait en selle. S’agit-il d’un meurtre ?… Dès le départ on se doute bien que les apparences vont se révéler trompeuses, et on se met à douter d’un petit peu tout ce qu’on nous dit. Pourtant, la résolution de l’intrigue parvient à surprendre et évidemment remet en question notre vision des choses. Dans l’intervalle, le propos est éminemment psychologique et suffisamment prenant pour qu’on ait envie de se laisser faire.


Les canards en plastique attaquent 

Ed. Denoël, janvier 2010, 430 p.
Traduit de l’anglais (Ecosse) par Emmanuelle Hardy
Titre original : Attak of the Unsinkable Rubber Ducks

Quel titre idiot (et encore, ils n’ont pas traduit le « insubmersible ») et quelle couverture repoussante : le roman est pourtant infiniment prenant. Enfin, il faut passer sur quelques petites choses. Multi-narrateurs, on ne sait jamais qui parle (je veux dire, ce n’est pas clairement écrit, il faut lire pour reconnaître – très vite et très facilement, au demeurant – qui s’exprime), nombreuses allusions à une précédente aventure pas traduite en français, et la première partie part un peu dans tous les sens. Mais une fois bien installé dans l’intrigue, c’est du colle-aux-doigts qui réunit pas mal des choses que j’aime !
C’est presque un scénario de Hustle : une grosse arnaque montée des mois à l’avance à laquelle les gens veulent croire de toutes leurs forces. Sauf qu’il y a des meurtres, plus d’un, mais pas ceux qu’on nous annonce… Le Brookmyre est facétieux.
En gros c’est l’histoire d’un médium, un gars qui peut discuter avec les morts. Excellent sur scène, il parvient à obtenir que son « don » soit testé de façon très scientifique à l’université Kelvin. La question divise, pour le moins, et c’est un journaliste plus que sceptique qui va enquêter très sérieusement. Jack Parlabane pense qu’il s’agit d’un imposteur, mais il a un train de retard en ce qui concerne les modes opératoires. Et si c’était vrai ? Jack est parfois à deux doigts d’y croire…
Pendant un moment j’ai regretté que ce soit si embrouillé, et puis en fait ça a ajouté à mon excitation de lecture. Ce que j’ai ressenti très fort c’est de la malice, Christopher Brookmyre adore jouer avec les « rien dans les mains, rien dans les manches » et il sait raconter une histoire, même s’il la noie un peu.
J’ai a-do-ré le personnage de Michael, qui classe les filles en Inara ou Kaylee, et porte un long manteau marron en hommage à Firefly (et on ne la croise pas souvent, cette référence !)
Enfin j’ai trippé complètement avec l’histoire des Soeurs Fox, qui démontre à mon sens l’incroyable désir des gens à se faire duper : tout ce roman le martèle, rien ne sert d’expliquer ce qu’on veut nous vendre pour inexplicable, la puissance de la foi (en quoi que ce soit) est supérieure. C’est à la fois triste, très inquiétant et passionnant.

Cette histoire de canards en plastique : « Les insubmersibles canards en plastique » L’expression est de James « le Sensationnel » Randi, un magicien canadien et grand sceptique devant l’Eternel, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, sans tenir compte des preuves qu’on leur apporte de sa non-existence. »
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Faites vos jeux !

Est-ce que vous saviez toutes les inventions que l’on doit aux Ecossais ? Le four à micro-ondes, le timbre adhésif, le clonage de brebis, la virgule de fraction décimale, la bakélite, les ponts en fer, j’arrête là, mais il y en a deux pages pleines. C’est que c’est un sujet que maitrise Ross Fleming, lui qui perpétue la tradition et vient d’inventer un truc dément qui va révolutionner l’industrie de l’armement. Il est bien évident qu’une fuite ayant eu lieu, il ne lui est pas permis de rester en liberté : il représente un investissement bien trop élevé, ou une menace ingérable, selon l’angle sous lequel on se place. Enlevé, donc, l’employé du midi de la France. Mais l’équipe du glaçant, super pro et bien mystérieux Bett est sur le coup. Il réquisitionne la maman de Ross. Une grand-mère écossaise de quarante-six ans (oh, je vous en prie, elle a eu Ross sortie des langes, c’est tout !). Surprenant, isn’t it ? Et on n’est pas au bout de nos surprises….

D’abord, il faut dire et répéter que Christopher Brookmyre est gé-ni-al. On dévore encore son petit pavé sans reprendre haleine, on tombe encore amoureuse du nouveau héros (si, si, vous verrez, Bett a son charme, même s’il se révèle tardivement), on se frotte les mains et on joue aux espionnes dans les casinos, relookés de pied en cap et avec un aplomb insoupçonné (et puis on flingue un peu à tout va, mais ça c’est le boulot, pardi).

Mais si on veut chipoter, on peine quand même à adhérer à la partie love affair, il y a du simplisme vers la fin qu’on aurait bien facilement pu tourner autrement.

Je n’ai perdu qu’un index dans l’histoire (l’ongle, je veux dire), c’est peu cher payé face à l’onychophagie habituelle lors de lectures de bons thrillers, mais comme je le termine le sourire jusqu’aux oreilles, je pardonne tout, allez vite, le prochain, cher écossais de mon coeur !

Ed. de l’Aube (noire), 2007 489 p. 23,50 €
Traduction (Ecosse) par Emmanuelle Hardy

Petit bréviaire du braqueur
Editions de l’Aube, 2004

Mais quel brio, quel humour, quelle classe a Christopher Brookmyre !
Cet opus traite de prestidigitation, et fort logiquement, sa construction s’en inspire. Je ne peux donc – à mon grand regret – pas disserter des changements dans la narration, pas dire tout ce à quoi les différentes parties m’ont fait penser, rien révéler, non, n’insistez pas.
Bon d’accord.
Ne partez pas, j’ai dit oui.
Allez, quoi, écoutez-moi un peu !
Oh et puis non.
A moins de lire (ce que je vous conseille fortement), Petit bréviaire du braqueur, vous ne saurez rien du sept de carreau, d’En attendant Godot, des yeux bleus comme des lacs, de braquages insensés ou de règlements de comptes mafieux, tant pis.
Peut-être que si vous avez lu Le prestige de Christopher Priest vous avez une petite idée de ce qu’on peut trouver ici.
Mais peut-être pas.
En tout cas si vous aimez vous faire des nœuds au cerveau, jetez-vous dessus, vous allez pouvoir augurer, conjecturer, présupposer, soupçonner, mais en vain : l’issue est magique.
Ah, une dernière chose, Angélique de Xavia part pour Paris dans le troisième opus, par conséquent Zal est à moi, que les choses soient bien claires.

Traduction (Ecosse) d’Emmanuelle Hardy-Seguin
459 p.


Petite bombe noire
Editions de l’Aube, 2003

Caractéristiques des romans de Christopher Brookmyre : Polars écossais (un baptême en ce qui me concerne), politiquement incorrects, qui prennent le temps d’installer leur intrigue, avec un C, voire un D, qui n’arrivent vers la 100° page, sachant que A et B n’ont rien à voir, et que A est souvent choquant.

Au début, dans « Petite bombe noire », on se demande bien où on va : beaucoup de personnages que l’on suit momentanément, dans différentes pistes, on a un peu de mal à raccorder le tout. Mais le fil conducteur devient peu à peu apparent, et on est séquestré dans une intrigue haletante. Pourtant, de longues pauses s’intercalent, reprenant le passé des protagonistes, resserrant les mailles d’un filet qui a un petit goût de destin…
Un prof d’anglais qui a grande peine à s’imposer à ses élèves, deux d’entre eux parmi les plus rebelles qui vont être bien punis de leur curiosité, un terroriste sans états d’âmes et une petite inspectrice hargneuse et obstinée, voici nos compagnons de route pour ces 500 pages vibrionnantes (mot de Libération, j’adore !)
Pour autant, l’inspectrice de Xavia, si elle apparait bien dans ce premier opus des aventures qui lui sont consacrées, est loin d’en être l’héroïne principale. C’est la plume de Christopher Brookmyre qui prend toute la place, infiltrant sa vision d’un noir absolu de la société, plaçant de petites bombes caustiques, distillant des amitiés, de l’amour, des références musicales, cinématographiques, un peu de grossièretés, et surtout un grand pouvoir narratif.

Traduction (Ecosse) d’Emmanuelle Hardy-Seguin
535 p.