Ponti de Sharlene Teo
Buchet-Chastel 2019, 310 pages
Traduit de l’anglais (Singapour) par Mathilde Bach

« La salle d’arcade sent le beurre de pop-corn vomi et l’eau de Javel des toilettes. Technique de séduction : nous ondulons en nous appuyant aux murs sales et poisseux, nous respirons lentement, observons chaque détail. N’est-ce pas ainsi que les algues et les anémones interpellent leurs partenaires ? »

Trois narratrices dans ce roman choral qui oscille entre trois périodes. Nous sommes à Singapour, il fait chaud, très chaud. Szu nous parle depuis 2003.
« J’ai seize ans et demi et je commence à comprendre que parfois la vie se déroule ainsi : vite, sans compensations. On croit qu’on a des décennies devant nous et tout à coup on n’a plus le temps. »
Sa mère, Amisa, se raconte de 1968 à 2003 et enfin Circé, la copine de Szu, est en 2020. Le temps a passé, Szu et Cirsé sont adultes et ont chacune leur vie, pourtant cette année 2003 reste marquée en chacune…
Trois parcours de femme pour ce premier roman qui sort du lot. Doté d’une puissante atmosphère il est déstabilisant car à la fois profondément exotique et pourtant très familier. Des femmes ordinaires mais pas simples, des vies qui se cherchent ou s’achèvent, le doigt posé avec précision sur ce passage terrible de l’adolescence, ce point de bascule où ça peut réellement chavirer, ou n’être qu’une fragilité hormonale passagère. Un roman fascinant qu’on ne peut pas lâcher, servi par une très belle traduction.

« Les magazines, avec leur plaidoyer bidon pour l’estime de soi, prétendent que l’on apprend à s’aimer en vieillissant. Malgré la décrépitude, la dévaluation de soi. Devenez une femme détériorée en paix; continuez de désirer et acceptez votre lot. Croyez à la promesse de préservation des produits cosmétiques. Vous êtes censée célébrer, pas vous plaindre; vieillir comme une bouteille de vin et non comme une banane; éclore et non pourrir. Brandir une brosse à cheveux et chanter sur les paroles d’Abba ou de Beyoncé avec nos soeurs, nos amies. Acheter des places de cinéma pour aller voir des films qui montrent précisément ces mêmes scènes. Donner son argent pour aller se lover dans la camisole de son sort, de son vieillissement. »