Frank et Billy de Laurie Colwin
Autrement, Les Grands Romans, 2018, 238 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Élishéva Marciano
(Another Marvelous Thing 1982)

Frank a la cinquantaine, deux enfants, une épouse qu’il adore, tous deux ont un métier épanouissant. C’est pourquoi Frank n’a aucune place dans sa vie pour Joséphine, dite Billy, beaucoup trop jeune et éloignée de son mode de vie. Frank aime le raffinement en toute chose, Billy se nourrit de biscuits secs périmés quand elle y pense, et porte les vêtements de son mari plusieurs jours de suite. Billy, elle aussi, aime son mari, ils se connaissent depuis toujours et n’aiment rien tant que d’aller observer les oiseaux, seuls tous les deux. Non, rien n’explique que Frank et Billy soient tombés amoureux, et tout leur montre perpétuellement qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Alors pourquoi y croit-on nous aussi tellement fort et avons-nous le coeur qui se serre tandis qu’on avance dans leur histoire ? La réponse est tellement simple : Laurie Colwin. La magicienne qui ensorcelle son lecteur par la grâce de sa plume élégante et distanciée. Je ne me lasserai jamais de la lire. (À noter la nouvelle collection Poche des éditions Autrement)

 

La chronique de Pascale Frey,

« Je suis désolée de te le dire, mais j’ai dormi pendant presque toute notre conversation, même si je te trouve extrêmement fascinante.« 

J’adore Laurie Colwin, l’ai-je déjà assez dit ? J’aime la lire et la relire, c’est même meilleur à la relecture, et believe me, je ne dis ça ni à la légère ni très souvent. Ainsi, « Famille, tracas & Cie » (A big storm 1993) traduit en 2005 par Anne Berton pour les très chouettes éditions Autrement (252 pages) est une petite merveille entre les pépites.

Jane Louise est une grande liane, vous savez, ce genre de fille tout en angles, d’une élégance innée et dotée d’une répartie jalousable ? Un métier de rêve (dans une maison d’édition new-yorkaise), une meilleure amie géniale, un mari qu’elle aime, elle a tout, Jeannette, alors pourquoi donc ne la déteste-t-on pas ? Parce qu’elle pétille, pardi. Parce qu’elle a 40 ans, qu’elle va devenir maman pour la première fois, que son patron lui remue les hormones à son esprit défendant, qu’elle est pleine de doutes, et que la magie de la prose enchanteresse de Laurie Colwin donne envie d’imiter les petits chiens à l’arrière des voitures d’antan, oui oui oui oui oui, on hocherait la tête à toutes les pages, c’est ça, exactement, oh oui, comme ça, tout est juste, tout est tellement parfaitement exprimé avec tant de spiritualité, c’est si bon cet univers ouaté, ces familles défaillantes et cet humour, mon dieu, je suis folle des phrases de Laurie Colwin.

« Ce serait tellement bien si sa vie était d’une seule pièce, si elle était enfermée, un peu comme une momie, dans ses rôles d’épouse et de mère – si elle possédait une personnalité lisse et sans failles, dépourvue d’émotions étranges, de questions sans réponses, et jamais titillée involontairement par des doutes de toute sorte.« 

« Quand mon fils est parti en colonie pour la 1ère fois, je voulais me coucher devant mon garage, et manger de la terre. »

« Je remplis mon propre espace par une sorte de vacarme inaudible.« 

Ah ah ! Décidant de faire un billet sur la merveilleuse Laurie Colwin (1944-1992), j’ai d’abord recopié quelques citations, puis cherché la couverture, puis écrit un truc pataud sur la fraternité Carver/Colwin bien que tout les oppose, puis décrété qu’elle mériterait d’être anglaise tellement elle est … smart, puis estimé que même si ça disait tout pour moi, il n’était pas forcément évident que vous saisissiez le compliment dans toute sa substance (vous y mettez si peu du vôtre, franchement !), puis avoué mon impuissance : écoutez, les nouvelles de Laurie Colwin sont merveilleuses, et si vous ne me croyez pas, lisez-les, c’est tout.

(Parce qu’elle est drôle, fine, piquante, qu’elle établit ses personnages en les extirpant de descriptions ultra spirituelles et pourtant over pragmatiques, parce qu’on sent la tristesse insondable juste sous ses pieds, parce qu’elle a le sens du chic, du désuet, et surtout de l’incongru, parce que je l’adore.)

« Rien que du bonheur » de Laurie Colwin (Ed. Autrement 2006, 115 pages) Traduction de Laurent Bury
« Passion and affect » 1969

« C’était un hasard s’il possédait ce qu’il avait. Il avait vu de quoi la vie était capable, comment elle pouvait blesser, estropier, détruire, tuer. Il avait vu les autres frappés par le chagrin, la douleur, l’affliction. Quelque chose de différent lui était arrivé. La vie avait mis entre ses mains tout ce qu’il y avait de mieux et ne l’avait pas repris. Il savait qu’il n’était pas impossible que cela dure, mais en regardant le monde, il savait que c’était peu probable.« 

***

« A midi, Greenie reparut. De sa voix nasale, elle demanda : « Déjeuner ? »
Sans réfléchir, il répondit : « Si vous déjeunez aussi. »
Elle dit : « Vous me payez mon repas. »
Il dit : « Si vous le prenez avec moi. » Et elle hocha la tête. Benno pensa que c’était l’une des conversations les plus romantiques qu’il ai jamais eues.« 

***

« Elizabeth en venait parfois à croire qu’elle ne se remettrait jamais de l’épisode George Garzanti, qu’il resterait dans sa vie comme une écharde dormant sous sa peau. Elle voulait une vie claire et droite, qui ait un sens. George était comme une tornade, comme une catastrophe envoyée par Dieu.« 

***

« En repensant à l’intimité qu’ils avaient construite, elle éprouva un sentiment de perte aussi vertigineux et tangible qu’un tremblement de terre. »

« Ils restaient assis côte à côte, genou contre genou, dans la bibliothèque, ne relevant la tête de leur livre que pour s’adresser des sourires extasiés. »