Une journée d’automne de Wallace Stegner
Gallmeister Totem 2018, 148 pages
Traduit de l’américain par Françoise Torchiana

Le titre original : « Remembering Laughter » en dit bien plus que celui choisi pour la traduction française, mais pour vraiment en saisir la substance il faut avoir déjà lu ce texte. Un texte écrit en 1936, nous apprend la postface rédigée par l’épouse de Wallace Stegner, alors qu’il était jeune enseignant en lettres à l’université, pour participer à un concours. Il n’avait alors publié que deux nouvelles, il lui fallait ici une « novelette », ou novella, en fait un court roman ou une longue nouvelle, que l’on pratique peu en France au contraire des Etats-Unis. S’inspirant de la famille de son épouse il écrit alors l’histoire des soeurs MacLeod, la cadette ayant quitté l’Écosse pour rejoindre son aînée mariée à un Stuart et installée dans l’Iowa. Le prologue nous les fait rencontrer alors que Margaret enterre son époux…
Une histoire avec secret de famille, une histoire où brutalement le rire, la joie se figent derrière un masque préservant les apparences, une histoire où le malheur se fait pesant, où le pardon est impossible et où le quotidien continue malgré tout.
Une histoire presque banale tant elle est intemporelle jusque dans des déclinaisons plus modernes.
Mais une histoire qui a gagné le concours pour laquelle elle a été écrite, mettant un peu de beurre dans les épinards d’une famille naissante.
Une histoire écrite déjà d’une main très sûre, précise, nette, qui entre dans les détails de l’âme humaine avec délicatesse et un goût pour le rire.
Ça fait plaisir de pouvoir lire cette oeuvre de jeunesse, tant l’admiration que suscite Wallace Stegner est grande. Il a été le professeur de Raymond Carver ou Larry McMurtry, il était adoré par Hubert Nyssen (qui me l’a fait découvrir (dans ses carnets)) et jamais on ne s’ennuie entre ses lignes.

À lire (entre autres) du même auteur :

Angle d’équilibre
Editions Phébus, 2000
Traduit de l’anglais (USA) par Eric Chédaille
709 p.

Lyman Ward, historien, 58 ans, handicapé et plein d’amertume, retrace en 1970 la vie de ses grands-parents paternels. Oliver Ward et Susan Burling étaient on ne peut plus différents; ils se sont pourtant aimés, et ont à leur façon participé à la conquête de l’Ouest américain.
Susan était une artiste, illustratrice, écrivaine, quaker gentiment snob et victorienne jusqu’au bout des ongles. Oliver était un scientifique, sérieux, mutique, intelligent mais non brillant, fiable à 200 % et très démuni face aux relations humaines.
La naissance de leur amour m’a fait rêver : Alors qu’elle est à plat-ventre sur un précipice pour contempler une chute d’eau, il lui tient les chevilles pour l’assurer; quand elle se relève, elle est amoureuse.
Elle le suivra dans des endroits impossibles, bravera la misère, la honte, le malheur, perdra ses amis, son côté frivole, aura honte de lui et honte d’avoir honte, mais jamais ne cessera de l’aimer.
Lui, pourtant, ne saura pardonner sa seule et terrible erreur : ils finiront leur vie ensemble, mais étrangers.
En une économie de mots juste parfaite, Wallace Stegner nous déroule toute la complexité de la nature humaine, qui ne change jamais, quelle que soit son époque.
On trouve dans ce roman une profonde réflexion sur l’amour, sur toutes les formes d’amour, et le point de vue du petit-fils historien nous serre souvent la gorge.
On trouve aussi différents styles de narration, entre les lettres de Susan et le quotidien des années 1970.
On trouve encore une belle interrogation sur la magnanimité, notion plus ardue qu’il n’y parait.
Enfin un dénouement mystérieux, aux deux époques, de petits pièges dans lesquels on tombe à pieds joints, pour se frapper après devant tant de naïveté.
Dans la droite lignée d’Autant en emporte le vent, avec la même puissance romanesque, le même souffle intemporel et la capacité de nous soustraire au monde réel.

Quelques mots d Hubert Nyssen dans ses merveilleux carnets : « J’achève la lecture infiniment jouissive et délibérément lente des 700 pages d’Angle d’équilibre au moment où Christine commence à lire dans sa version orginale – Angle of Repose – ce roman de Wallace Stegner qui reçut le prix Pulitzer en 1972. Mais pourquoi, bon dieu – cela m’obsède – jamais un article, jamais une voix avant celle de Frédérique, n’avaient attiré mon attention sur cet auteur considérable qui est de la génération de mon père (du coup, extravagances de l’imagination…) et qui est mort en 1993 d’un accident d’automobile, comme Camus, comme Sebald ? Quand Christine sera suffisamment avancée dans sa lecture, je la harcèlerai de questions sur le style car les traductions d’Eric Chédaille (évidemment, son nom ne figure pas sur la couverture du livre !) en font voir la surprenante richesse, et nous ne sommes plus au temps où l’on traduisait Dostoïevski comme s’il avait écrit à la manière de Chateaubriand. Dans le style de la traduction de Chedaille, je sens, pressens et espère celui de Stegner. »

La bonne grosse montagne en sucre
Ed. Phébus, 2002 (Wallace Stegner 1938) 804 p.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille
Titre original : The Big Rock Candy Mountain

Elle : Elsa.
Lui : Bô.
Nous sommes au tout début du 20° siècle, et avec ces deux-là nous allons traverser les États-Unis sur quelques décennies.
Bô aurait été un pionnier d’exception, nanti de vraies qualités obscurcies par de monstrueux défauts ; toujours à la recherche du filon qui le rendrait enfin riche, mais démuni devant l’argent, amoureux pour la vie d’Elsa, mais mari exécrable.
Elsa, elle, se serait volontiers accommodée de vivre selon leurs moyens, pourvu qu’ils s’installent enfin quelque part et qu’elle ait un foyer à offrir à leurs enfants.
Mais ils s’aiment, elle le suit, ils avancent ensemble. Bô fait de très mauvais choix. Elsa sauve ce qu’elle peut, les enfants subissent. Les déménagements incessants, la vie en marge, la prohibition, l’épidémie meurtrière de grippe… La vie ne ménage personne.
Un excellent roman s’il en est, qui donne une envie urgente de chanter les louanges de Wallace Stegner jusqu’à ce qu’il obtienne enfin la renommée qu’il mérite tant. Les personnages sont pleins et entiers, on est traversés par des moments de lucidité glaciale qui viennent retentir dans notre vie à nous. Elsa et Bô sont jeunes et avides de vivre, ils « font le truc » pendant quelques années, puis cèdent la place à leurs enfants, tout en étant encore là, juste ils ne comptent plus autant, ils ne sont plus ceux qui font bouger les choses.
C‘est un roman touffu qui fait la part belle aux relations familiales, ou plutôt même qui prend une famille dès avant sa création, en amont, et qui nous permet de la suivre à travers toutes les étapes de sa vie, dans ses bons et ses pires moments. Tout sonne très juste, on se régale, on a bien du mal à lâcher nos héros de papier.
800 pages qui paraissent bien trop courtes, et qui se lisent dans une sorte d’urgence, pris dans les aventures narratives ; elles méritent sans aucun doute une relecture plus lente, pour se laisser pénétrer par la haute tenue des portraits psychologiques.

Vue cavalière
Traduction (USA) d’Eric Chédaille 267 p.
Phébus, 1998

1974, Joseph Allston est douillettement installé avec Ruth, sa fidèle épouse, en Californie. Après une carrière heureuse et bien remplie d’éditeur, il apprivoise la grande vieillesse qui se profile. A l’aube de ses soixante-dix ans, il a beaucoup de mal à accepter les maux de l’âge. Une carte postale qui arrive soudain l’entraîne dans la relecture de ses carnets intimes rédigés vingt ans auparavant, lors de leur voyage au Danemark. Et s’il avait tout raté, finalement ?….
C’est un véritable festin de se plonger dans un roman de Wallace Stegner. C’est érudit, vivant, élégant, drôle, mélancolique, du plaisir à ne pas bouder.
Ah, tenter de se souvenir de la cérémonie danoise qui consiste à skaaler sa voisine de gauche, ou de l’expression latine Absit omen, pour toucher du bois; constater la fondamentale modification de la place des seniors dans la société depuis les années 70 ; trouver que décidemment, Hubert Nyssen a de nombreux points communs dans l’écriture avec cet écrivain qu’il admire tant ; frémir devant l’histoire d’Astrid…
Et se laisser tournebouler par le charme de Jo, malgré son âge, grâce à son formidable humour, entre autres.