Edmond de Léonard Chemineau
d’après la pièce d’Alexis Michalik
Rue de Sèvres 2018, 123 pages

Ah, Cyrano.
« Ci-gît Hercule-Savinien de Cyrano de Bergerac qui fut tout, et qui ne fut rien. Mais il y a une chose que j’emporte. Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous, et c’est… MON PANACHE ! »
Voici la toute fin (un brin remaniée – voir l’originale*) de cette pièce incroyable au succès immédiat, fulgurant et intemporel, puisqu’il dure encore. Mais comment Edmond Rostand a-t-il écrit ce chef-d’oeuvre ? Léonard Chemineau en donne ici sa version en bande-dessinée, d’après la pièce d’Alexis Michalik, et le résultat est époustouflant ! Mêlant la vérité historique au charme de la licence poétique, la narration virevolte entre l’hommage au théâtre de boulevard et l’apologie de l’inspiration, c’est rythmé, drôle, touchant, émouvant, on frissonne, on croise Feydeau et Courteline, on voit littéralement ce que ça peut donner, de « jouer faux » (très joli trouvaille de rendu par la police d’écriture !), il y a des froufrous, des bistrotiers, pire encore !, des larmes qui coulent, des jalousies qui s’échauffent, un dessin très clair et entraînant, bref, c’est « LA » BD à ne rater sous aucun prétexte.

Je ne saurais trop conseiller la lecture, pour qui aimerait rester dans cet univers, du très beau livre :

Le Gant rouge – Lettres à sa fiancée – Edmond Rostand

C’est un fort joli livre que ce petit pavé qui paraît aux éditions Nicolas Malais ! 338 pages concernant la pièce d’un côté, 143 consacrées à sa correspondance de l’autre, le sens de lecture inversé, séparées par les rideaux d’un théâtre et protégées par un papier calque, sous une couverture à rabats : un plaisir des yeux et des mains.

La pièce en elle-même est inédite, elle fut jouée en 1888, Rostand avait alors tout juste vingt ans. « Le Gant rouge porte deux signatures, mais ce sont en définitive trois ou quatre personnes qui mirent la main à la pâte. La pièce doit, néanmoins, être considérée comme étant de Rostand, ne serait-ce que parce que cette attribution, maintes fois reprise par la presse, les biographes et les commentateurs, n’a jamais été démentie par lui ni par ses familiers, alors même que son héritage littéraire n’avait aucun bénéfice à en escompter. » (préface d’Olivier Goetz)
Contemporain de Feydeau et Courteline (ils sont à peine plus âgés que lui), Rostand renonça après la défaite de cette pièce au vaudeville et même à écrire d’autres pièce en prose. Il faut dire que Le Gant rouge est lourde; c’est très virevoltant, plein de personnages aux incessants apartés, il est difficile de se prendre au jeu sans justement celui des acteurs, qui font en grande partie le sel de ces quiproquos en série (en tous les cas, moi j’ai eu du mal !).
Les critiques contemporaines sont insérées à la suite de la pièce, certaines sont fort joliment troussées, qu’elle soient assassines ou pas. Ainsi Auguste Vitu, dans Le Figaro le 25 août 1888 : « Le public semblait s’intéresser très vivement à ce premier ouvrage dramatique de MM. Henri Lee et Edmond Rostand, et ne leur a pas ménagé les applaudissements pendant les trois premiers actes. Au quatrième, il n’y avait plus personne dans la salle, nouvelle preuve de la justesse de cet axiome : « les plus courtes folies sont les meilleures ». N’insistons pas. « 
La partie consacrée à sa correspondance inédite avec sa fiancée, Rosemonde Gérard, est un régal absolu. Trente et une lettres toutes de 1888, réunies et datées à partir des allusions à l’actualité et aux articles des journaux et revues cités par Rostand. C’est rien moins que passionnant que d’entrer ainsi dans la tête d’un tout jeune homme de vingt ans (qui devra attendre neuf ans avant de connaître le succès avec Cyrano !). Vingt ans… Sentant au fond de lui qu’il est fait pour la littérature, mais ne sachant pas exactement comment, tâtonnant, confus, avec sa famille qui lui dit en gros pépère, tu ne vas pas te la couler douce comme ça longtemps, il te faut un métier, tes études… Captivant.

Rostand lecteur :

« J’ai lu plusieurs romans. Eh! bien je m’aperçois que je suis plutôt pour ce que je lis d’une excessive indulgence. J’ai trouvé attendrissants Les petits sabots de Ouida. La Revue des deux mondes a publié une nouvelle intitulée Le Mariage de Jacques qui m’a presque plu. A la réflexion j’en vois la faiblesse, – je sens même que moi, je n’aurais jamais osé écrire cela. Mais après tout je suis indulgent. Je vais jusqu’au bout d’une lecture pour peu qu’il y ait un peu de sentiment vrai… A quoi ça tient ? Tout simplement à ce que je ne lis pas le roman de l’auteur, -mais celui que je fais moi-même avec ses personnages. Je m’attendris sur eux en leur prêtant un tas de sentiments qu’ils n’ont pas. C’est mon imagination qui travaille sur les données de ce roman banal et qui me le représente, vécu par moi, et par conséquent me touchant. Éprouvez-vous cette facilité à vous contenter de toute lecture, – pourvu bien entendu que le style soit convenable et n’arrête pas par le ridicule ? »

Cyrano vient de loin : 11/08/1888 « Je lis des contes de fées. C’est écrit avec une finesse extraordinaire, – pas du tout pour les enfants. Le style est d’une sobriété, les détails d’un goût exquis. Une véritable merveille est Riquet-à-la-Houppe, – cette histoire d’un homme laid qu’une princesse belle comme le jour se met à aimer, si bien qu’elle le voit beau, plus beau que tout. Il m’a plu beaucoup, ce conte, et attendri… Du reste, comme je vous l’écrivais l’autre jour, beaucoup plus peut-être par ce que j’y ai mis, que parce qu’il y a réellement.« 


Rostand qui doute : 28/08/1988 « C’est absurde, évidemment, mais n’est-ce pas que vous avez lu de moi des choses qui vous ont prouvé que j’ai du talent ? J’en ai, j’en suis sûr. C’est cette envie de production hâtive qui me possède qui me perd.« 

Edition de Michel Forrier et Olivier Goetz
Librairie ancienne & Editions Nicolas Malais, août 2009
28,50 €

* »La Mort de Cyrano de Bergerac – Rostand

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Acte V, scène 6

CYRANO, [est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.]
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
[On veut s’élancer vers lui.]
Ne me soutenez pas ! Personne !
[Il va s’adosser à l’arbre.]
Rien que l’arbre !
[Silence.]
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
[Il se raidit.]
Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,
[Il tire l’épée.]
et l’épée à la main !

LE BRET
Cyrano !

ROXANE, [défaillante]
Cyrano !

[Tous reculent épouvantés.]

CYRANO
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Il lève son épée.
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
[Il frappe de son épée le vide.]
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
[Il frappe.]
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
[Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.]
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
[Il s’élance l’épée haute.]
et c’est…
[L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.]

ROXANE, [se penchant sur lui et lui baisant le front]
C’est ?…

CYRANO, [rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant]
Mon panache.

RIDEAU »


 

Et puis évidemment la tirade du nez ! La seule, l’unique ! :

CYRANO

Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, —par exemple, tenez :
Agressif : « moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « c’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule ! »
Curieux : « de quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « l’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « c’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
—Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Edmond Rostand (1897)

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