Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimàcek
Agullo 2018, 365 pages
Traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak

« Dans ce roman, j’omets volontairement la description des personnages et des paysages. Je les saute à votre place. Lecteur, je les ai toujours survolés et je vous imagine un peu comme moi, pour cette raison j’espère que ce rembourrage ne vous manquera pas. »

Ça commence par la présence de chars, un jour, comme ça, dans les rues tchécoslovaques. Les russes occupent le pays. La frontière avec l’Autriche est ouverte pendant quelques jours, pour ceux qui le peuvent et le désirent, c’est le grand départ. Ils débarquent dans un occident dont ils ne pouvaient même pas imaginer l’opulence. Ils sont pour la grande majorité éduqués et instruits, ils n’en prennent pas moins le choc en pleine tête…
« L’homme sait qu’il est en train de vivre l’Histoire. Il sait que sa femme, son fils, lui et son pays sont le beurre, et l’Histoire, le couteau. Et que quelqu’un l’étale sur une tranche de pain et s’apprête à y mordre. »
Cinquante tableaux de quelques pages qui nous racontent une grande histoire. Celle de Sani, Anna, Petra, Tereza, leurs amis et leurs familles, depuis Stara Ruda jusqu’aux confins du Canada en passant par l’Argentine, l’Autriche ou encore Israël. La petite histoire de quelques vies individuelles prises dans la toile de la grande, un vigneron qui dévore un livre par jour et convie chaque soir un auteur pour lui exprimer son avis sur son travail (avec du vin et de la saucisse maison), une doctoresse qui passe par la case femme de ménage chez de la famille éloignée avant de s’épanouir « cheffe » chez les indiens, un père qui choisit d’accompagner sa fille dans l’exil pour la protéger en laissant son épouse derrière (il en deviendra littéralement fou – même si on peut l’interpréter différemment), les destinées sont multiples mais ce qu’on lit à travers elles est toujours identique : le déchirement. Avec des accents de Laura Ingalls (pour l’émotion qu’il parvient à susciter en exposant des gestes quotidiens très signifiants), Viliam Klimàcek nous explique le communisme comme personne et choisit très intelligemment de ne jamais discourir sur les théories mais de nous en faire ressentir très concrètement les effets. Immensément attachant, éclairant et parfois très drôle, un très bon roman.

« Des flocons de neige commencent à tomber comme un rideau de petit conte de fées d’hiver qui raconte : il était une fois un pays, la Tchécoslovaquie, et dans ce pays, un vignoble, et dans ce vignoble, une petite mémère, et dans cette petite mémère, un coeur, et dans ce coeur, quelque chose qui savait attendre. Et dans ce pays recouvert d’une toile rouge, il y avait beaucoup de coeurs comme celui-là, et tous ces coeurs attendaient, attendaient… jusqu’à la mort. »