En nous beaucoup d’hommes respirent de Marie-Aude Murail
L’Iconoclaste 2018, 425 pages

« Le Havre que j’avais oublié, que j’avais méprisé, Le Havre brisé, Le Havre martyrisé, mon Havre de vent, de pluie, de grâce, mon Havre cubiste sous des ciels impressionnistes, qu’on doit peindre ou filmer pour l’aimer, Le Havre est la plus belle ville de ma vie. »

Marie-Aude Murail est née au Havre (ville que j’adore). Je l’ignorais. En fait, je ne savais absolument rien d’elle ni de sa vie, en dehors d’avoir aperçu une fois ou deux sa photo en miniature au dos d’un livre ou sur un bandeau peut-être, une petite frimousse sous un béret. Ce que je savais très bien en revanche, c’est l’immensité du plaisir que ses livres m’apportent. L’affection folle que je ressens pour Miss Charity, la manière dont le monde s’estompe quand j’ouvre un volume de la série Sauveur & fils, les pleurs que j’ai versés sur la mort de Dickens dans la biographie qu’elle lui a consacré, de tout ça je lui suis redevable et par conséquent, c’est avec entrain que j’ai ouvert ce livre de mémoire. A partir des documents trouvés en vidant la maison de ses parents, Marie-Aude Murail retrace l’histoire de sa famille et partage leurs écrits et correspondances. Elle se raconte à travers tout ça et c’est passionnant. Evidemment parce qu’elle est une autrice de grand talent, mais aussi parce qu’elle fait preuve dans ce livre d’un grand courage et aborde des sujets réellement intimes. Avec pudeur et tact, mais sans dérobades. Un livre fabriqué de plus avec beaucoup de soin, joli papier, délicate couverture, de nombreuses photos et extraits de lettres reproduits, un formidable travail de mémoire, un portrait de femme accomplie, énormément d’amour, un superbe cadeau.

Quelques extraits pour le plaisir (j’aurais pu en citer tellement d’autres encore !)

« « Pourquoi vous êtes devenue écrivain ? » Chaque fois que je vais à la rencontre de mon public, je n’y coupe pas. Dans une même journée, je peux faire quatre réponses différentes.

Implacable avec les CE2 : « Mon père écrit, ma mère écrit, ma soeur écrit, mon frère écrit, ma belle-soeur écrit, ma nièce écrit. Je fais quoi ? Pharmacienne ? »

Laconique avec les CM2 : « J’écris pour être lue. » Inspirée d’Aragon avec les cinquièmes : « Je croyais choisir et j’étais choisi(e). »

Sublimée pour les troisièmes : « Je n’arrivais pas à toucher les autres, j’étais comme dans le conte « La Jeune Fille sans mains ». Puis je me suis aperçue qu’avec les mots je pouvais toucher les autres. »

Le lendemain, pour ne pas lasser la personne qui m’accompagne dans ma tournée, je peux servir la version bad guy : « Mon éducation m’avait laissé croire que seuls les hommes avaient le droit de créer, mais ma petite soeur m’a prouvé le contraire en se faisant publier très jeune, et son premier roman, Escalier C, a eu beaucoup de succès, on en a fait un film. Je ne pouvais plus la voir en peinture. De rage, j’ai écrit mon premier roman. La jalousie, c’est de l’essence dans votre moteur. »

Ou la version petite fille modèle : « Pour maman, il y avait Dieu et juste au-dessous, il y avait les artistes. Je voulais que maman m’aime. Je ne pouvais pas faire Dieu. J’ai fait écrivain. » »

« Je suis peut-être devenue écrivain comme je suis devenue lectrice. Pour posséder, mais sans remuer trop d’air. »

 

« Par une de ces boucles temporelles que la vie nous réserve quand nous vieillissons, je me suis retrouvée ce jeudi au CDI du collège Charlemagne, dans le IV° arrondissement de Paris, face à la classe de madame Bouaziz, qui fut la professeure de français de mon fils aîné en sixième et a cette année pour élève l’une de ses filles. Sur le mur du collège, avant d’en franchir le portail, j’ai pu lire cette déclaration tracée à la bombe par quelque ado no future : « En raison de l’indifférence générale, demain a été annulé », ce dont j’ai fait part aux petits sixièmes de madame Bouaziz. « Y a pas piscine alors ? » s’est prise à espérer une rouquine de 11 ans. Je crois que je les aime toujours autant. »

« Je ne savais pas aligner deux phrases d’anglais et je ne connaissais qu’un chargé de TD en Sorbonne. Qu’à cela ne tienne, j’avais mon sujet : DICKENS ! Je réussis à m’introduire, je ne sais plus comment, au domicile d’un grand spécialiste dickensien, monsieur Monod, traducteur de son œuvre dans la Pléiade. Je débarquai chez lui en pleine réception de la Dickens Fellowship, vieux messieurs nostalgiques de la Merry England et demoiselles défraîchies, rêvant de porter des toilettes victoriennes. Monsieur Monod fut un peu déstabilisé par ma flamme pour le romancier anglais, que j’appelais « my heavenly father », et guère convaincu par ma préférence affichée pour Our Mutual Friend. Je lui soutirai tout de même une lettre de recommandation et fus reçue au British Council, où j’emballai mon interlocuteur avec mon baragouinage enthousiaste. Thanks God, les anglais sont sentimentaux. »

 

« Je lui porte son manteau. Je lui porte son cartable. Je lui cire ses chaussures. Je lui range ses jouets en classant les cow-boys avec les indiens et les orques avec les kobolds. Je suis malade s’il rate son émission de télé, j’ai peur que son équipe de foot ne perde, j’ai envie de pleurer s’il a cassé son révolver, je boite sitôt qu’il a mal aux pieds, je lui sers son déjeuner au lit, je mets des fleurs dans sa chambre quand il s’est absenté, j’écoute ce qu’il me dit comme si des oracles me tombaient sur la tête, et c’est grave s’il n’a pas eu son goûter. Ce n’est plus de l’amour. C’est de la religion. »

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