La chance de leur vie d’Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier 2018, 297 pages

« Hector s’est chargé de tout. Il a plié de nouveau tous les pulls que Sylvie avait pliés, mais mal. Sans remarques désagréables, sans se moquer ni se plaindre. Sylvie l’a regardé faire, reconnaissante, tout en ayant l’impression qu’on lui sciait doucement les poignets. »

Sylvie et Hector ont la soixantaine, un fils adolescent qu’ils ont eu tard. On prend souvent Sylvie pour sa grand-mère. Elle laisse dire. Elle laisse passer beaucoup de choses, sans en concevoir une quelconque amertume. Elle est différente, Sylvie. Oisive, elle plane, un peu. Elle se tient juste au-dessus de tout un tas de choses, observatrice détachée qui aimerait trouver ce qui lui donnerait un sentiment d’appartenance, de connivence. Hector c’est autre chose. Autre milieu social, professeur d’université. Et puis leur fils, Lester. D’une intelligence aigüe et précoce, il traverse une crise mystique. En secret. Les voici tous trois aux Etats-unis pour quelques mois, et rien ne va plus…
Que voici un étrange roman.
Malgré les apparences, l’amour qui unit ces trois êtres est puissant, et donne un relief particulier à leurs interrogations. Quasi hypnotique, la plume d’Agnès Desarthe a quelque chose de dérangeant, parce qu’en nous racontant une histoire déroutante elle vient de temps à autre nous y rattacher par de petits détails, qui, on le sait bien, ont la plus grande importance.
Il est tout de même difficile de cerner les personnages, ils sont rétifs à toute catégorisation et c’est perturbant, tout autant que puissamment intéressant. L’ambiance générale dégage un parfum de mélancolie assez commnunicatif.
Se situant au moment de l’attentat du Bataclan, vu depuis une Amérique qui n’avait pas encore élu Trump (qui se révèle beaucoup plus exotique que ce qu’on croyait en savoir), le roman nous offre une perspective différente, sur la vie en général.

« (…) sans le vouloir, elle avait laissé traîner son regard trop longtemps sur les souliers d’Hector. C’était une paire qu’il possédait depuis longtemps, presque une quinzaine d’années, et qu’il se refusait à jeter. Elles dessinaient avec une précision quasi morbide la forme de ses pieds, en particulier à l’endroit des oignons, comme des embauchoirs ectoplasmiques. Chaque fois qu’il les enfilait, il poussait un soupir de satisfaction : elles étaient tellement plus confortables que les autres ! Sylvie n’aimait pas ces chaussures, une bonne marque pourtant, anglaise, increvable, mais lorsque Hector les avait aux pieds, il perdait quelque chose de son élégance, de sa jeunesse. Il semblait vieux et borné. Je suis comme ces chaussures, s’était-elle dit. Je ne contrarie rien chez lui, mais je ne le mets pas à son avantage. »

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