Après la fin de Sarah Moss (Actes Sud) 416 pages
Traduit de l’anglais par Laure Manceau

« D’un coup ils l’ont laissée partir. Un dimanche après-midi ordinaire, si tant est qu’on puisse se faire une idée de l’ordinaire dans un service pédiatrique. Les dimanches étaient toujours calmes, la liste de noms sur le tableau de présence devant la salle des infirmières réduite au minimum; certains enfants rentraient même chez eux le dimanche et revenaient le lundi, comme si le week-end possédait une aura protectrice qui leur permettait de sortir en toute sécurité. Mais tu ne crois pas si bien dire, a dit Emma, même si c’est le risque relatif, pas le risque absolu, qui change. Tout le monde sait qu’à l’hôpital, la prise en charge est meilleure en semaine. Ce n’est pas plus sûr d’être chez soi le dimanche, c’est que c’est moins sûr à l’hôpital. Mimi, je te félicite d’avoir fait un arrêt cardiaque à l’heure du déjeuner un mardi. Ouaip, a dit Mimi, j’étais certaine de te faire plaisir. »
Nous sommes dans les West Midlands, en Angleterre. Un mardi donc, peu après avoir déjeuné, au lycée, la jeune Miriam, quinze ans, a fait un arrêt cardiaque. Pourquoi, comment, est-ce susceptible de se produire de nouveau, respire-t-elle là maintenant, comment continuer à vivre « normalement » après ça ? Pour toute la famille, le choc est rude. C’est le père qui se charge de la narration, historien au foyer (si, si), il esquisse par petites touches ces fameux jours d’après. « Pourvu qu’on oublie » se dit-il. « Quel gâchis de voir que les choses qu’on apprend en temps de crise sont déjà écrites en toutes lettres sur des aimants à frigo et des cartes de voeux : profitez de l’instant présent, savourez chaque moment, exprimez votre amour – pourvu qu’on vive assez longtemps pour mépriser à nouveau ces clichés, pourvu qu’on guérisse suffisamment pour considérer le ciel, l’eau et la lumière comme acquis, parce qu’être aveuglément reconnaissant d’avoir des poumons et un coeur qui fonctionnent ne met pas notre intelligence à contribution. » Or, dans cette famille, l’intelligence pétille. Mère médecin généraliste, père qui écrit sur la cathédrale de Coventry, ado au regard vif et acéré sur la société anglaise actuelle et à venir (et sur tout un tas de choses en général), petite soeur qui n’entend pas être laissée de côté, en aucune circonstance. Un grand-père, aussi, qui vient aider les quelques jours d’après, et qui raconte son propre parcours, émigré américain investi dans la vie communautaire. C’est dur pour tout le monde, c’est effrayant même pour le lecteur, et pourtant le ton de Sarah Moss, dont c’est la première traduction en français mais déjà le septième livre, est surtout très accrocheur. Moderne, très anglais, très loin du larmoyant ou du sucré et un brin foutraque exactement comme j’aime. Une tranche de vie.