« La famille Dashwood habitait depuis longtemps dans le Sussex. » : on la connait moins, cette première phrase, que celle d' »Orgueuil et préjugés » (« C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier« ) mais peut-être un peu plus que celle de « Northanger Abbey » (« Personne ayant jamais vu Catherine Morland dans son enfance ne l’eût supposée née pour être une héroïne.« ). C’est celle de « Raison et sentiments« , bien sûr, et en ce mois d’octobre on est très très très gâtés (« on » étant les janéites, c’est-à-dire 99,99 % de celles qui ont un jour ouvert un roman de Jane Austen non ?) : Omnibus nous a préparé un coffret merveilleux.

Regroupant donc ces trois romans, le livre est illustré par deux grands dessinateurs de l’ère victorienne, Hugh Thomson et Charles Edmund Brock (soit plus de cent dessins). C’est un objet d’une beauté puissante, le livre est lourd, les pages sont glacées, on prend un plaisir inouï à re(rere)lire encore et toujours ces petites pépites dont la magie fonctionne à chaque fois.

Quelques photos :

Quelques mots sur les romans

« Raison et sentiments » (écrit en 1795-1797, première édition 1811): Il était une fois une jolie petite famille, les Dashwood. Madame mère veillait bien comme il faut sur ses trois filles, dont deux étaient amoureuses : Elinor, l’ainée – la raisonnable et la plus apte à prendre sur soi – d’Edward Ferrars, et Marianne, l’exaltée, la passionnée, tombera très vite sous le charme de Willoughby. Leurs tendres sentiments étaient partagés – on ne peut tricher avec les mouvements du cœur – tout aurait donc pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, sauf que les histoires de gros sous viennent toujours pourrir l’ambiance. Parce que nos dames et demoiselles Dashwood, pourtant de naissance honorable, n’avaient pas le moindre sou de trop ou d’avance. Et les élus de leur cœur ne brillaient pas non plus par leur fortune personnelle… Ajoutez à tout ceci un demi-frère sous la coupe de son épouse super radine, une Mrs Ferrars (mère) redoutée et mal embouchée, une petite peste d’intrigante de Lucy Steele qui mériterait bien un tout autre sort que celui qui lui est finalement réservé, et un brave et fiable colonel Brandon, qui ne déparerait pas, lui, à être dépeint avec un chouïa plus d’enthousiasme, secouez bien, et dégustez : c’est frais et digeste.


 

« Orgueuil et préjugés » (écrit en 1796-1797, première édition 1813) : Lorsqu’Elisabeth Bennett rencontre pour la première fois Mr Darcy, son opinion est vite forgée : c’est un orgueilleux dépourvu d’amabilité. Pourtant, de bal en rencontres d’abord fortuites, puis délibérées, c’est un portrait comportant beaucoup plus de profondeur et de noblesse qui apparaît. Mais les obstacles et rebondissements se succèdent, et leur condition respective est assez incompatible. Dans cette Angleterre très ritualisée et codifiée, quel destin pour deux êtres si dissemblables ?…
J’en dis le moins, car je ne doute pas que tout le monde – ou presque – ne connaisse la merveilleuse histoire d’Orgueil et préjugés. (Mais en fait connaître l’histoire offre plus de plaisir à décortiquer, dans une lenteur cérémonieuse teintée de profonde jubilation, page après page, les mots magiques de Jane Austen.)
Ah, quels beaux personnages elle a su créer !
Avec quelle facilité elle nous conduit à nous amuser, nous émouvoir, nous passionner en un mot pour une histoire d’amour d’un autre âge, dans des paysages grandioses et désuets.
De quel sens subtil de l’ironie, de l’observation, elle était douée !
Comme on aimerait maintenant se pencher sur leur vie commune, assister aux camouflets que ne devraient pas manquer de se prendre certaine Miss Bingley, savoir si Lydia s’est assagie avec les années, rire méchamment aux ridicules sorties de Mrs Bennett, et survoler l’entière correspondance de Mr Bennett avec Mr Collins, etc.
Le plus difficile, chez Jane Austen, c’est de s’arrêter.
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 « Northanger Abbey »  (écrit en 1797-1798, première édition posthume1818) : Où l’on suit le destin de Catherine Morland, jeune fille pure et un peu cruche, sans fortune ni maniérisme, qui s’initiera à Bath à quelques us de la jeunesse plus coutumière des préséances sociales et mondaines, puis découvrira l’amour à Northanger Abbey.
J’ai aimé que plusieurs fois Jane Austen s’adresse directement en son nom au lecteur, pour s’exprimer notamment sur le sort réservé au roman à son époque. Les premiers jours de Catherine à Northanger Abbey sont aussi un régal, son imagination l’entraînant dans une ambiance un peu gothique qui nous fait délicieusement frissonner, à l’instar de ses lectures toutes horrifiques.
Les quelques portraits dressés sont aussi très caustiques, l’amie intéressée et volage, le père tyrannique et versatile…
Ce roman n’a pas la légèreté et le pétillement d’orgueil et préjugés, mais il nous prend tout autant très agréablement dans ses filets.
Traductions (1979 et 1980) de Jean Privat, V. Leconte, Ch. Pressoir, Jean-François Amsel, et Josette Salesse-Lavergne.

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