Spada de Bogdan Teodorescu
Agullo 2016, 311 pages
Traduit du roumain par Jean-Louis Courriol

« Il y a trois ans s’est produite une terrible sécheresse, une des plus terribles de ce siècle. Il n’a pas plu pendant des mois, les récoltes ont été compromises et nous avons été menacés d’une pénurie de produits agricoles. A l’époque, quand on lisait les communiqués de l’actuel parti d’opposition, on apprenait que la Roumanie souffrait de sécheresse à cause du pouvoir et du Président.
Il y a deux ans, avec notre chance traditionnelle, nous avons eu droit à des inondations. Des maisons emportées par la vague, des gens encore plus pauvres qu’avant, quelques morts même. Récoltes détruites, nouveaux malheurs. Aux conférences de presse du parti d’opposition, on apprenait de même que toute la faute de cette pluie revenait intégralement au pouvoir et au Président. Surtout au Président. »

La sensation est vertigineuse au fur et à mesure que l’on avance dans l’excellent roman de Bogdan Teodorescu, parce qu’on reconnaît les remous du monde politique français : la transposition est quasi automatique et c’est troublant en diable. Ecrit en 2008, concernant la Roumanie, force est de constater qu’il n’y a là aucun message qui nous serait perfidement adressé, au contraire le message est simple : attention. Attention parce que ce qu’on qualifie de démocratie ressemble au jeu d’une alternance dont les dés sont férocement pipés, parce que l’exercice du pouvoir et le contrôle des médias sont régis par des codes dont l’honneur est grandement absent, parce qu’enfin le recroquevillement nationalisant est une tentation qui fait son chemin putride allègrement sur l’ensemble de la Planète. D’accord, mais que lit-on, exactement, dans ce roman ? Un meurtrier entreprend une épuration morale : il poignarde (« spada » veut dire épée en roumain) des voyous au casier judiciaire chargé, qui se trouvent tous être roms. Les politiciens s’emparent de l’affaire et en font vite l’enjeu d’une guerre ethnique et médiatique… Mené tambour battant le roman – qui échappe aux classifications, dans la droite ligne de la maison d’édition (ni tout à fait polar, ni complètement politique fiction, avec beaucoup d’humour mordant) – contient des pépites d’éditos politiques qui font littéralement froid dans le dos. Impossible à lâcher une fois commencé !

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