Me voici de Jonathan Safran Foer
Editions de l’Olivier 2017, 741 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques (Here I am 2016)

« Mon ethos, c’est : « Trouve la lumière dans la beauté de la mer, je choisis d’être heureux. »
– C’est un merveilleux ethos, Max.
– C’est les paroles d’une chanson de Rihanna.
– Alors, Rihana est clairvoyante.
– C’est pas elle qui a écrit la chanson.
– Celui qui l’ a écrit l’est.
– Sia.
– Dans ce cas, Sia est clairvoyante.
– Et c’était une blague, en fait.
– D’accord. »

Washington, 2016, une famille : les Bloch. Jacob est scénariste tv, Julia architecte, trois fils, un chien. Sur le point d’exploser.
Quand on entre dans ce roman, sans en savoir quoi que ce soit, les deux cent premières pages sont un aspirateur ultra puissant. Impossible de lâcher le roman, vraie nuit blanche – extrêmement rare, EXTREMEMENT. Tout de suite, on sait qu’on est en train de lire la sincérité brute, le décorticage en règle d’une pensée vraie. Au fond, il n’est question que de deux choses dans ce roman : un divorce, et la judéité.

« Et lui, Sam, courait toujours après quelque chose; il en avait besoin. Quel était ce sentiment ? Il avait à voir avec la solitude (la sienne et celle d’autrui), avec la souffrance (la sienne et celle d’autrui), avec le sentiment de culpabilité (le sien et celui d’autrui), avec la honte (la sienne et celle d’autrui), avec la peur (la sienne et celle d’autrui). Mais aussi avec une croyance obstinée, une dignité obstinée, une joie obstinée. Et pourtant, ce n’était rien, ni la somme de tout cela, précisément. C’était le sentiment de judéité. Mais en quoi consistait ce sentiment ? »

Mais mille choses sont pourtant abordées, d’une plume ravageuse et brillante – tellement brillante. Aucune linéarité – mais jamais on ne s’égare. Ca fourmille d’éclairs de génie, de dialogues ultra drôles, ça lacère de douleur. On s’enlise aussi un tout petit peu dans des pistes dont on questionne l’utilité, mais même les cotés moins plaisants de cette brique hallucinante captivent. Parfois, on a du mal à s’y remettre, on se lasse un petit peu de ce qui ressemble tout de même à une certaine mollesse du personnage principal, on aimerait pouvoir se détacher mais jamais on n’y parvient. Un roman qui ne ressemble à aucun autre et dont il est impossible de parler sans dévoiler une part de son âme – ce à quoi je ne me risquerai pas. Une merveille.

« Il n’est pas déprimé, dit Irv. Il est vieux. L’âge prend l’apparence de la dépression, mais n’en est pas une.
– Pardon, fit Jacob. J’oubliais : personne n’est jamais déprimé.
– Non, c’est moi qui m’excuse. J’oubliais que tout le monde est toujours déprimé.
– J’imagine que c’est une pique contre ma thérapie ?
– Tu as quelle ceinture, de toute façon ? Marron ? Noire ? Et à la fin tu gagnes quand tu te la passes autour du cou ? »

Le très bon article de Télérama.