La Fille à la voiture rouge de Philippe Vilain
Grasset 2017, 250 pages

En 2011*, Philippe Vilain décortiquait la différence de classe sociale dans le couple. En 2017 Il s’attaque à la différence d’âge, avec moins de vivacité me semble-t-il. Le narrateur, double auto fictif (dans quelle mesure, difficile de l’appréhender quand je connais si peu l’oeuvre de cet auteur), rencontre une demoiselle de vingt ans quand il vient tout juste d’en avoir trente-neuf. Ils s’aiment, se mentent, construisent, projettent, ne voient pas le(s) problème(s), puisqu’ils s’aiment. Tout ça dure cinq ans. Mené d’une plume toujours précise et le plus souvent bienveillante, le roman met en place les éléments d’un suspens sans en tenir les promesses, et loin d’une « Surprise de l’amour  » contemporaine, peine à s’extirper d’une banalité vraisemblable mais un peu terne.

 

* Vilain Philippe – Pas son genre
Ed. Grasset, 2011, 187 p.
»D’une certaine manière, l’indécision est l’hémiplégie de ma pensée. »

Qu’est-ce que l’amour ? François, jeune professeur de philosophie, pense être apte à nous en entretenir pendant 186 pages, en l’enrobant d’autres notions qui ne sont qu’écrans de fumée. Muté à Arras, ce parisien bourgeois et distingué fait la gueule, au départ. Arras c’est moche, c’est paumé, et il pleut sans cesse. Mais notre narrateur est open, you know. Arras it will be. Et puis, bon, c’est qu’il s’ennuie assez vite, aussi. Et il va souvent chez le coiffeur. Où il s’amourache de Jennifer, mignonne trentenaire divorcée et accessoirement maman. J’ai dit s’amouracher ? Que l’on veuille bien m’accorder la grâce d’un pardon, étant donné qu’on va passer 186 pages à s’interroger sur la nature exacte, précise et détaillée de ce qui unit ces deux êtres si dissemblables, et partant, ouvrir vers un infini où nous serions amenés à nous poser nous-mêmes toutes ces questions fondamentales qui se bousculent sous les crânes les mieux armés (peut-on aimer « sous » sa condition ?, en gros).

« Je m’apercevais alors combien la littérature que j’aimais était sombre, combien les romans qui comptaient pour moi mettaient toujours en scène le même type de personnage, antihéros indifférent au monde, embarqué malgré lui dans une histoire absurde et tragique, tragique parce que absurde. Alors je choisissais d’autres romans, adaptés au goût de Jennifer. Du Zola, du Dumas. Elle était ravie. Jennifer se souvenait de toutes les histoires que je lui lisais. Elle s’embrouillait lorsqu’elle m’en faisait le récit, et cela nous faisait rire. Elle savait réciter, parler des personnages, restituer fidèlement les moments importants d’un texte, en revanche, elle était incapable de l’analyser, d’en livrer une interprétation ou de cerner ses enjeux profonds. Ses premières impressions étaient bonnes, ses remarques plutôt fines, mais il lui manquait ensuite le discernement et les connaissances pour affiner son jugement, la distance nécessaire pour ne pas tomber de suite en empathie avec les personnages. »

Pourtant, ce roman est bien plus fin que les gros traits de son histoire. Parce que François est aussi naïf qu’intellectuel (et foncièrement gentil, je crois, même s’il tient des raisonnements odieux parfois), parce que Jennifer n’est pas qu’une caricature (son geste final a autant de classe qu’il est tragique). La narration relevant du premier, on peine à doter nos deux amis de contours émotifs, à les sentir. Mais on n’en apprécie pas moins la douce ironie, et finalement, oui, on s’interroge aussi, car nous sommes tous à la fois François et Jennifer, avec sans doute les mêmes oeillères, quels que soient les noms qu’on leur donne.
Plutôt réussi.

 

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