Un élément perturbateur d’Olivier Chantraine
Gallimard 2017, 277 pages

« Les relations de famille nous abîment. Tous. Toute notre vie. C’est triste à dire mais c’est vrai. La famille plane comme un nuage noir au-dessus de nos têtes dont la menace permanente nous empêche d’être véritablement nous-mêmes. Comme un sortilège dont seule la mort de l’un des membres nous délivre. Et encore. »

Ils sont trois, chez les Horowitz. Les parents sont morts, Serge a quarante-quatre ans et vit toujours avec – et chez- sa grande soeur Anièce, leur frère est ministre des finances. Il lui a toujours trouvé des postes au sein de diverses compagnies, en ce moment il est analyste pour l’influente autant que secrète Offshore Investment Company, un petit monde de quinze personnes échappant à toute logique, au coeur du VIII° arrondissement. A tout contrôle aussi. Mais Serge n’est pas tout à fait comme les autres. Physiquement, aucun problème (il serait même plutôt séduisant). Intellectuellement, il est bien au-dessus du lot aussi. Mais son insécurité n’a d’égale que sa peur de tout engagement, avec un zeste d’imperméabilité aux usages. Un mélange détonnant quand votre frère se met en tête de devenir président de la République…
Pour son premier roman, Olivier Chantraine pose un calque très transparent sur l’actualité politique récente française et décale le tout avec une bonne humeur communicative. Son héros est attachant et ses mésaventures souvent amusantes, sans que jamais ne soient laissées pour compte les valeurs primordiales. Une comédie plus profonde qu’elle ne se prétend.

« Mon téléphone vibre dans ma poche. Un numéro que je ne connais pas.
Clément Dauviton, Libé, vous êtes Serge Horowitz ? demande le type au bout du fil.
Oui, je dis.
C’est moi qui vais faire la campagne de votre père au journal, jusqu’à l’élection, assène-t-il d’une voix forte.
Bon courage, je lui dis.
Vous rigolez, j’en rêve, c’est ma première, je vais le suivre partout, le moindre meeting, la moindre conférence de presse, le moindre déplacement à l’étranger. D’ailleurs on part pour le Japon dimanche, il préside le sommet bilatéral France-Japon pour le développement de nos liens économiques.
Le gars est surexcité.
Je n’ai pas vraiment l’intention de vous parler.
J’ai déjà fait votre soeur, il me faut votre interview maintenant, insiste Dauviton.
C’est quoi cette manie que vous avez tous d’utiliser le verbe faire à tout bout de champ et en dépit de toute règle grammaticale ?
C’est parce qu’on est des journalistes de terrain, réplique-t-il.
Ca veut dire pigiste, jeune et sous-payé ?
Est-ce que vous vous retrouvez pleinement dans les valeurs de gauche de votre candidat de frère, monsieur Horowitz ? enchaîne-t-il sans répondre à ma question.
J’ai beaucoup de mal à me situer dans un monde à ce point incertain, si vous voulez savoir monsieur, je réponds, je me retrouve dans le calme, je me retrouve dans la beauté, dans le silence et l’absence de jugement, vous voyez, ça vous suffit comme réponse ?
Putain, dit le journaliste, fait chier, mon enregistreur ne s’est pas enclenché, merde. »

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