L’Amérique des écrivains
Road trip
de Pauline Guéna et Guillaume Binet
Robert Laffont 2014, 351 pages

« Ce qui me fait peur, ce sont les gens qui ouvrent un livre pour apprendre. D’après moi, on ouvre un livre pour être ému. Pour avoir devant soi quelqu’un, l’auteur, qui tient avec nous une conversation. «  (Gilles Archambault)

Je savais que je voulais ce livre mais je ne savais pas à quel point j’allais en tomber amoureuse. Il est beau, d’abord. C’est un livre de très grande taille, lourd, épais, avec une typographie aérée, un jeu de polices d’écriture très esthétique et un rythme non cadencé de mises en pages des photos qui donne une vraie impression de liberté. On y participe, à ce road trip. Embarqués avec simplicité dans un voyage en famille, quatre enfants, leurs parents et un camping-car. L’idée est toute simple, un an pour aller à la rencontre des écrivains américains, chez eux. Quelques questions préparées, mais surtout une bonne connaissance de l’oeuvre de chacun et un contact qui s’établit (ou pas trop) et qui permet de partager autre chose, un moment sans promotion, sans enjeu. Une discussion. Je pensais le picorer, pour les auteurs que je n’ai pas encore lus idéalement après l’avoir fait, mais j’ai été entraînée dans cette spirale familière qui m’empêche absolument de reposer le livre, l’engloutissant en deux jours fiévreux et toujours avide de poursuivre la route, revenant consciencieusement à la carte pour visualiser le trajet, notant tel titre, relevant tel passage ou tout simplement rêvant les yeux grand ouverts. L’Amérique. Pour ma génération en tout cas ça évoque toujours quelque chose de *bigger than life*, comme une exclamation permanente. Les vingt-six auteurs rencontrés se livrent avec générosité – même si l’ego de certains semble battre des records – et c’est intéressant de la première à la dernière page. Une merveille !

« Ma ferme croyance est que le nationalisme est une forme de maladie mentale. » (Russel Banks)


 

« Richard Ford est connu pour détester les enfants. Il n’en a pas, n’en veut pas, n’aime pas les fréquenter. Nous avons prévu d’être particulièrement discrets et avons prévenu nos enfants. Mais au moment même où nous nous garons devant sa maison, Richard ouvre la porte pour nous accueillir, le bébé vomit dans son siège auto et tout part à vau-l’eau. Après un rétablissement périlleux, l’entretien commence. »
(Leur échange sera un petit peu tendu :))


 

« On ne peut pas répondre aux critiques. C’est impossible. C’est l’opinion de quelqu’un. On ne peut pas dire : « Votre opinion est pourrie ». Si les faits sont erronés, c’est une autre histoire. Ca arrive. Mais dans ce cas, répondre reviendrait quand même à expliquer votre propre livre, or ce n’est pas à vous de le faire. Le livre est pour les lecteurs et chacun en a une lecture différente. » (Margaret Atwood)


 

« Quel est l’aspect le plus central pour vous, dans la fiction ?
Le langage. On ne peut rien faire sans. Les dialogues. La narration. On lirait n’importe quoi si c’est vraiment bien raconté. Les personnages sont certainement centraux aussi. L’intrigue, ça vient après. On en a besoin, mais elle évolue. Et qu’y a-t-il d’autre ? E.M. Forster a écrit des choses merveilleuses là-dessus. Il disait : « Une histoire c’est : Le roi est mort, et puis la reine est morte. Une intrigue c’est : Le roi est mort, et puis la reine est morte de chagrin. » (William Kennedy)

John Biguenet : « Au départ, je pensais que je serais peintre. Ma famille était terriblement pauvre, nous n’avions aucun livre à la maison, alors j’allais à la bibliothèque. Un été, j’avais dix ans, j’ai vu une affiche qui disait que si vous lisiez quarante livres et écriviez un rapport de lectures sur chacun, vous recevriez un marque-pages en cuir. J’ai donc lu quarante livres. Le rapport de lecture pouvait être un dessin ou un paragraphe. J’ai fait trente-neuf dessins et écrit un paragraphe pour le dernier livre que j’ai lu, une biographie de Paul Revere. Ensuite, il y avait un concours de la meilleure fiche de lecture. Mes parents ont reçu un coup de téléphone qui leur a appris que j’avais remporté le concours. J’ai pensé que c’était merveilleux, à présent tout le monde allait voir quel artiste talentueux j’étais. Mais il s’est avéré que j’avais gagné avec mon paragraphe. Je me suis senti tellement humilié que j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Dix ans… « Stupides adultes, ils n’ont rien compris s’ils préfèrent ce paragraphe débile à tous mes beaux dessins ! » Bon. Il y a eu un petit article dans le journal local, et quelqu’un a appelé mes parents pour savoir si j’accepterais de devenir leur critique de livres pour enfants. Ce que j’ai fait. Voilà comment j’ai commencé à écrire. Mes parents étaient fiers, mais moi je n’étais pas très impressionné. Au lycée, j’étais capitaine de l’équipe de basket et c’est tout ce qui m’intéressait : les filles et le sport. Un jour je m’ennuyais tant en classe que j’ai écrit un poème. Le professeur a cru que c’était un petit mot pour un autre élève, alors il m’a envoyé à l’administration pour je sois puni. Mais là, ils ont lu mon poème, ont décidé de l’envoyer à un concours de poésie, et j’ai gagné. J’avais tellement honte que j’ai soudoyé le rédacteur en chef du journal du lycée, 10 dollars, pour qu’il ne mentionne pas que le capitaine de l’équipe de basket avait remporté un concours de poésie ! Néanmoins, c’est grâce à cela que j’ai reçu une bourse pour l’université. Pour gagner de l’argent, j’écrivais des critiques de films et Harper’s a choisi l’une de ces critiques dans sa sélection des meilleurs papiers critiques publiés aux Etats-Unis cette année. J’ai reçu 500 dollars que ma future femme et moi avons utilisés pour aller au Mexique. A mon retour, j’ai appris qu’on m’offrait une bourse pour un second cycle universitaire à cause de ça. Donc, d’une certaine façon, la vie n’a cessé de me diriger vers l’écriture. Jusqu’à ce que je cesse de résister. »

 

 

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