Une saison chez Lacan de Pierre Rey
Points Essais, 2016, 221 pages (Robert Laffont 1989)

C’est à la boxe que Pierre Rey rencontre « Le Gros », qui lui est immédiatement antipathique. C’est réciproque. Ils combattent sur le ring, et continuent de se chercher querelle dans leurs discussions. Cet adversaire qu’il jugeait lourd lui offre au contraire à voir l’étendue de son ignorance et de fil en aiguille, parce qu’il est médecin et psychanalyste, lui fait prendre conscience de son désir d’en faire une à son tour. Pierre Rey a alors la trentaine, il est chroniqueur, mondain et frivole. Le Gros lui propose trois noms, il téléphone, le premier sonne occupé, le second absent de Paris, le troisième c’est Lacan. Sa cure durera dix ans, la rédaction de ce livre tout autant (il l’écrit a posteriori). Découpé en cinq thèmes (Pacifique, Généalogique, Alphabétique, Anecdotique, Dialectique, Maïeutique et Ethique), son récit est constellé de fulgurances et constitue un témoignage à la fois accessible et permettant d’effleurer quelques notions beaucoup plus ardues. La plume est vraiment agréable à lire, ce qui ne gâte rien !

 

« Ayant lu « Papillon », j’avais été émerveillé par les roulis de la critique au gré de ses chiffres de vente. Remontant jusqu’à Grégoire de Tours pour justifier le dithyrambe, ses thuriféraires – Mauriac y compris – avaient salué son avènement comme un « chef-d’oeuvre de littérature orale ». Deux cent mille exemplaires… Cinq cent… Huit cent… Un million… Au fur et à mesure que grimpaient les tirages, l’enthousiasme original des tresseurs de couronnes s’inversait en son contraire pour se muer en entreprise de démolition : ce n’était pas si bien que ça, ils avaient mal lu, ils s’étaient trompés, « on » les avait induits en erreur…
Derrière cet acharnement à détruire, je devinai, à la violence du refoulement qui l’avait fait naître, non seulement ce que tout succès comportait de scandale, mais aussi, à propos de l’oeuvre, sitôt qu’elle est plébiscitée par la masse, la part de narcissisme entrant dans le désir de s’en démarquer en niant le bonheur singulier qu’on avait tiré d’elle. »


 

« Il avait eu cette définition superbe : « Une hystérique, c’est une esclave qui cherche un maître sur qui régner. »

« Si vous avez compris, vous avez sûrement tort. »

« J’ai averti, avait dit Lacan, que la psychanalyse est un remède contre l’ignorance; elle est sans effet sur la connerie; »


 

« Un matin d’août à Saint-Tropez, chez Sénéquier. Le café vient tout juste d’ouvrir ses portes. Le soleil est levé depuis longtemps, je ne suis pas encore couché. A cette heure et en cette saison, hormis deux serveuses somnolentes maniant distraitement leurs balais, il n’y a strictement personne sur le port endormi où s’alignent le long des terrasses des centaines de chaises vides. Sauf, deux tables plus loin, celles qu’occupent Picasso et Jacqueline. Je suis chroniqueur. Chaque jour, je dois alimenter en informations la page entière d’un quotidien : Picasso, bonne aubaine. Arrivée soudaine d’un quatrième larron, barbu, la soixantaine crasseuse, dont la dégaine incertaine, ne serait-ce que le carton à dessins qu’il serre sous le bras, annonce le clochard sortant d’une cuite à la belle étoile.
Il se dirige droit sur Picasso et, brandissant sa main droite, lui agite un fusain sous le nez.
– Je peux ?
Sourire de Picasso : je brûle de deviner si l’homme de l’art ambulant a reconnu son illustre modèle. Comment savoir ?
Imperturbable, il commence à crayonner sur un bloc de papier pendant que Picasso et Jacqueline bavardent en sirotant leurs expressos.
Dix minutes plus tard, le portrait est achevé.
– Montre, dit Picasso.
Il s’empare de l’oeuvre. Au passage, j’y jette un coup d’oeil : elle est infâme.
Picasso l’examine avec autant de concentration et de sérieux que s’il se fût agi d’un incunable.
– Excellent, dit-il. Combien je te dois ?
Alors, l’autre :
– Pour vous, Maître, c’est gratuit.
Ainsi donc, il le connaît !
En outre, il vient d’avoir une parole de seigneur.
D’un mouvement de menton, Picasso lui désigne alors le bloc et le crayon.
– Donne.
En quelques traits magiques, somptueux de sûreté et de simplicité, il exécute le dessin d’une chèvre, le date, le signe et le tend à son obscur confrère : geste de prince. »


 

« « délire » – le mot vient d’une métaphore de laboureur de la Rome antique. *Lira*, le sillon. Quand un paysan, rêvant derrière sa charrue, sortait par inadvertance du sillon, les autres, pour le prévenir, lui criaient : De lira ! – tu sors du sillon. »


 

« Il n’y a pas de malentendus, il n’y a que des malentendants. »

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