Farralon Islands d’Abby Geni
Actes Sud 2017, 381 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy (The Lightkeepers 2016)

« A bord du ferry se trouvait une carte postale pour mon père. J‘étais sur les îles depuis presque deux mois et, durant ce temps, je n’avais que cela à envoyer sur le continent. Au dos, j’avais écrit, Preuve de vie. »

Miranda est photographe. Elle s’est spécialisée dans les photos de nature, bourlingue à travers la planète. Lorsqu’elle entend parler des îles Farallon, situées à quelques kilomètres de San Francisco, elle éprouve une sorte de coup de foudre. Elle parvient à faire agréer son projet par le biologiste en chef et rejoint l’équipe domiciliée sur place. Ils sont six au total, confinés dans un refuge au confort rudimentaire. Le quotidien est tout à l’étude, les scientifiques tous particuliers. Pour désirer volontairement cet exil au sein d’une nature franchement hostile, et s’y épanouir, il faut avoir un esprit différent…
C’est un premier roman et il est puissant : huis-clos inextricable, son atmosphère est vénéneuse et il reste longtemps en tête – avec une scène oppressante au possible.
Requins, oiseaux, souris, poulpe, les animaux sont au coeur du roman et y occupent une place d’importance, l’autrice a par ailleurs une opinion intéressante à ce sujet : http://thenervousbreakdown.com/tnbfiction/2013/09/abby-geni-the-tnb-self-interview/ (en anglais).
Dissection des méandres de l’esprit humain, immersion totale en territoire déroutant, Farallon Islands impressionne et agrippe, à ne pas rater.

« Chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose, nous le transformons. Ainsi fonctionne notre cerveau. J’envisage mes souvenirs comme les pièces d’une maison. Je ne peux pas m’empêcher de les modifier quand j’entre à l’intérieur – je laisse des traces de boue par terre, je bouscule un peu les meubles, crée des tourbillons de poussière. Avec le temps, ces petites altérations s’additionnent.
Les photos accélèrent ce délitement. Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les évènements importants parce que les images ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fait une photo – pas les deux.
Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

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