Fendre l’armure d’Anna Gavalda
Le Dilettante, 2017, 287 pages

« Petit saint Georges d’un soir,

J’ai, et c’est là toute ma gloire,

Usé de mon seul jargon

Pour approcher ce dragon. »

Des nouvelles d’Anna Gavalda ! Enfin ! Sept, exactement. Dont deux qui m’ont fait pleurer, carrément.

« Une boutade chez les militaires qui dit: « À la caserne, on ne fait rien, mais on le fait très tôt et tous ensemble » »

Anna Gavalda, c’est celle qui a connu un succès assez démentiel en 1999 avec son premier recueil de nouvelles (« Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part »), puis la consécration avec le roman « Ensemble, c’est tout » en 2004 (il y avait eu aussi « Je l’aimais » en 2002. Plus une jolie carrière en littérature Jeunesse. Mais un grand succès, surtout populaire, devient très vite suspect, et il n’a pas manqué de zélateurs de la « L »ittérature pour dénoncer tout le mal qu’ils en pensaient. Nunuche, mièvre, facile, j’en passe, elle a tout entendu, Anna Gavalda. Alors elle a changé de braquet, s’enfonçant dans une oralité qui sonnait désagréablement, elle a perdu quelques lecteurs, on n’en a plus trop entendu parler (elle a pourtant, entre autres, signé un traduction géniale du formidable « Stoner » de John Edward Williams). Ou du moins, moi je l’ai un peu perdue de vue.

« Intimité… Le titre d’un magazine pour shampouineuses, non ? »

Et puis ce recueil, aujourd’hui. Ces nouvelles où un routier enterre son chien, où deux femmes échangent le temps d’une nuit sur la vérité la plus étincelante de leur condition humaine, où un chef d’entreprise rend hommage à son voisin par le prisme de leur appréciation commune des… chaussures, où un expert en assurances se montre le plus génial des pères (ma préférée, et de loin), entre autres. Dans son texte de présentation, fidèle à elle-même, elle assure avoir simplement suivi ses personnages qui se sont imposés et ont vécu leur vie dans sa tête, se « contentant » de mettre sa plume à leur service.

« Nous avons vécu comme si de rien n’était. Ou plutôt, rien n’était et j’ai vécu quand même. »

Malicieuse (ou revancharde, un peu, peut-être), elle débute par une nouvelle reprenant dès les premières phrases ce style oral qui lui a valu tant de défections, situation qu’elle retourne évidemment. J’ai été extrêmement touchée par l’ensemble de ces textes qui ont le don de mobiliser l’empathie comme rarement. Il y a, me semble-t-il, une volonté de simplicité qui vient farfouiller dans nos défenses et on se retrouve désarmé.

« Il est presque minuit. Je viens de me relire. 1394 mots. Deux heures à tâcheronner et tout un minibar pour sortir 1394 mots. Quel exploit. Et 1394 mots qui ne veulent rien dire en plus. Qui ne comprennent rien, qui n’expriment rien, qui répètent seulement :Ta gueule, Cailley-Ponthieu, ta gueule, va te coucher. Tu tournes autour du pot, tu délayes, tu fais le beau. Tu ne sais pas écrire. Tu ne sais pas t’exprimer. Tu es incapable d’exprimer le moindre sentiment, incapable. Tu n’as jamais su. Ça ne t’intéresse pas. Que c’est laborieux tout ça. Que c’est laborieux et que c’est prétentieux. »

Ca fait mal, et donc ça fait du bien. Vraiment du bien. Parution mardi (le 17 mai) et il faut se jeter dessus.

« Quant aux amis, parlons-en. Quels amis ? De quoi parlons-nous ? Je ne sais même pas comment ça se manufacture, un ami. Ça se conçoit? Ça se met au point? Ça se teste ? Ça se fait copier à moindre coût ? Ça se brevette? Bon. J’étais soûl. »

Publicités