Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley d’Hannah Tinti
Gallimard, 2017, 438 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mona de Pracontal

« Le père de Hawley avait établi un ensemble de règles pour la vie en pleine nature. Tout s’articulait autour du nombre trois. Un homme pouvait rester trois minutes sans respirer. Trois heures sans abri. Trois jours sans eau. Trois semaines sans nourriture. Et trois mois sans voir d’autre être humain avant de commencer à devenir fou. »

« Quand Loo avait douze ans, son père lui apprit à tirer. » C’est la première phrase du roman, et c’est comme ça qu’on fait la connaissance de Louise, dite Loo, et de son père Hawley. Par une séance de tir, et la manière quasi mutique d’enseigner de Hawley. Très vite, on situe ce duo, constamment sur les routes, aux aguets. On pressent la nature de leur urgence, on dessine mentalement un contour à leur histoire. Lily, la mère de Loo, est morte alors qu’elle était encore tout bébé, et son père est resté inconsolable.

« Lorsque Loo faisait quelque chose de bien, son père disait exactement comme ta mère, et lorsqu’elle faisait quelque chose de mal, son père disait : Ta mère n’approuverait pas du tout.

Maintenant Loo a quinze ans et ils reviennent dans la ville natale de sa mère, pour la première fois depuis aussi loin qu’elle s’en puisse s’en souvenir ils louent une maison. Semblent s’installer, pour de bon. Mais comment se glisser dans une vie « normale » quand on a été élevée aussi différemment ?… En flash-back, on revisite le parcours d’Hawley au rythme de ses cicatrices, douze, une à une, correspondant toutes à une blessure par balle.

C’est le deuxième roman d’Hannah Tinti (après «Le bon larron »*) et sa plume séduit encore une fois dès les premières pages. Elle parvient si facilement à nous plonger au coeur même de ses personnages, on en ressent tous les malaises, on se heurte comme eux aux murs de leurs existences et on tressaute à leurs mésaventures. Tricotée avec beaucoup de dynamisme, l’intrigue m’a évoquée le « Léon » de Luc Besson, avant que je lise la 4° de couv, dont les références me semblent tout aussi justes : « Hannah Tinti compose une épopée exaltante à travers les États-Unis, depuis l’Alaska jusqu’aux Adirondacks, aux accents réjouissants de western, à mi-chemin entre Bonnie and Clyde, Tarantino et les frères Coen. »

A lire !

*Le bon larron

Il était une fois un petit gars dans un orphelinat (de fait, parce qu’en réalité ce serait plutôt un monastère). A chaque fois que quelqu’un venait pour adopter, il savait que sa main en moins et ses douze ans (à la louche) seraient un problème : on veut du bébé tout petit ou de l’ado costaud, pour aider à la ferme, en ce 19° en Nouvelle-Angleterre. L’entre-deux pas bien beau et handicapé n’a guère ses chances. Pourtant, un jour, quelqu’un l’emmène. Certes, il s’agit du plus habile des baratineurs, voleurs, menteurs etc., mais Ren a eu quelques occasions de s’entraîner lui-même, et pris dans une spirale d’évènements qui s’enchaînent, il ne tergiverse pas, ou si peu. Jusqu’à ce que le hasard (mais le hasard existe-t-il ?…) place nos amis à North Umbrage…
J’ai souvent pesté contre les 4° de couv qui évoquent des auteurs chers à mon coeur quant aux filiations de tel ou tel roman, c’est ainsi que Jane Austen a plus souvent qu’à son tour été blasphémée par des écrits n’ayant vraiment rien à voir avec son merveilleux univers. Mais dans le cas de ce premier roman d’Hannah Tinti (auteur par ailleurs d’un recueil de nouvelles, « Bête à croquer« ), j’assène deux bons gros bécots sur les joues de celui ou celle qui a eu l’idée fort juste de placer « Dickens » dans son dithyrambe.
Ce roman fourmille de personnages et de péripéties qui ne dépareraient pas dans un roman de cet auteur de génie, et on se laisse emporter avec jubilation dans le picaresque et les descriptions colorées. C’est assez rare pour le souligner, la magie opère dès les premières lignes, et on se retrouve avec les yeux qui piquent au moment précis où la surprenante et forte en voix Mme Sands s’exclame par deux fois « MAIS DANS QUEL ETAT VOUS AVEZ MIS MA MAISON« . C’est le bonheur quand d’une remontrance outrée un auteur fait jaillir tout l’amour du monde, non ?
C’est de la belle ouvrage, fignolée, où tout fonctionne et tout est huilé aux petits oignons pour nous réjouir très sincèrement : le roman d’aventures est bien portant et c’est une très bonne nouvelle.
Un indispensable.

Ed. Gallimard, 2009, 373 p. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mona de Pracontal Titre original : The Good Thief

En exergue, ceci : « Si un homme peut écrire un meilleur livre, prêcher un meilleur sermon ou fabriquer une meilleure souricière que son voisin, il aura beau construire sa maison dans les bois, le monde viendra se presser à sa porte. » Ralph Waldo Emerson
Dans le roman, des livres, des prêches (sans sermon), des souricières, et des cabanes. Et mon total assentiment au sens figuré de cet exergue 🙂

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