Ce Qui Git Dans Ses Entrailles de Jennifer Haigh
Traduit de l’américain par Janique Jouin-de Laurens (Heat and Light 2016)
Gallmeister, collection Americana, 2017, 433 pages

« C’est la grande leçon de la vie d’adulte de Rich, démoralisante : rien, mais rien, n’est simple. »

A la manière d’un mantra ces cinq mots rythment les déconvenues permanentes qui vrillent l’âme de Rich. Pauvre Rich, pour lui effectivement, « rien, mais rien, n’est simple ». Pourtant il y a cru, quand il est un jour rentré du boulot (il était de nuit, gardien de prison, le métier où on se douche après, geste signifiant dans la hiérarchie qu’il a établie) et qu’il a trouvé assis à sa table un homme l’accueillant par ces mots : « Belle propriété que vous avez là ». Rich a signé immédiatement, gaz de schiste ? Fracturation hydraulique ? Banco ! Tant que ça rapporte de l’argent et lui permet d’entrevoir un avenir pour sa ferme.
Pauvre Rich, qui a signé à 60 à l’hectare, quand les voisins plus méfiants ont obtenu plus tard jusqu’à 2500.
Pauvre Rich, empêtré dans un mariage instable, aîné d’une famille bancale, au double boulot qui leur permet tout juste de survivre.
Mais pauvre Pennsylvanie, surtout.
Précédemment défigurée par l’extraction du charbon, du fer et du pétrole, polluée par l’accident nucléaire de Three Mile Island, et maintenant dévastée par la fracturation hydraulique.
A Bakerton, outre Rich et sa famille, c’est tout un monde qui s’agite sous nos yeux. Le pasteur, les ouvriers du gaz de passage, la serveuse du bar, les fermières voisines, une infirmière, un médecin, un activiste, un avocat et la cohorte de leurs histoires personnelles se croisent, s’entremêlent avant de bifurquer, produisant peu à peu une impression d’interconnexion totale et ne manquant pas d’évoquer un parallèle avec notre façon de traiter la terre.
Bien sûr, tout est lié et nous sommes tous connectés, pour le meilleur et pour le pire, par les pipelines et les fils électriques, la poussière de charbon et les fumées de gaz.
Jennifer Haigh le détaille ici brillamment, directement dans la lignée de Richard Russo, avec une grande bienveillance envers ses personnages.
« Ce qui gît dans ses entrailles » est à la fois un roman social et engagé (le côté individus contre gros groupes, « La fille de Brest » ou « Erin Brockovitch ») et une chronique chaotique moderne et mordante, d’une justesse totale quel que soit le thème abordé.
Un roman époustouflant.

«– Je ne comprends pas, dit Polly. Pourquoi on s’cache au sous-sol ?
– C’est par précaution. Il y a quelques extrémistes. Polly, tout le monde n’approuve pas ce que fait cette entreprise.
Elle accueille sa réponse d’un regard vide. Elle a obtenu un diplôme, à Sam Houston State, en communication. Elle ne donne aucun signe d’avoir lu un journal dans les six derniers mois, ou même de toute sa vie.
– Des groupes écologistes, par exemple. Il y a des controverses. Nous n’avons vraiment pas besoin d’une manifestation organisée.
– Contre une compagnie pétrolière, dit Polly, pour tirer les choses au clair.
– C’est déjà arrivé.
– Au Texas, ajoute-t-elle, pour être tout à fait sûre.
Tanner se sent soudain ridicule. »

Lu pour la rubrique « La blogueuse invitée » d’Onlalu, que je suis très honorée d’inaugurer.

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