Et toujours elle m’écrivait de Jean-Marc Savoye

Récit
Albin Michel, 2017, 265 pages

« Je me souviens de ces moments de doute, d’inquiétude et de satisfaction aussi. Je me rends compte à quel point l’analyse est présente. Je ne peux pas m’empêcher d’interroger ce que je fais ou ne fais pas. Parfois, il me semble qu’analyser me captive plus qu’entreprendre. Il y a là un piège. En même temps, je me demande si j’aurais réussi à faire tout cela sans analyse. »

Je ne sais pas si on peut réellement comprendre le cheminement d’une psychanalyse sans l’avoir entrepris soi-même, mais le récit de Jean-Marc Savoye nous invite à y réfléchir, à tout le moins. Par trois fois, sur plus de quinze ans, il s’est adressé à un interlocuteur bienveillant et a cherché en sa compagnie à démêler les fils qui le menaient périodiquement à « l’aquoibonisme ». Son récit n’occulte pas les difficultés (par exemple, un certain ressassement) et même, donne la sensation de frayer un chemin à travers elles, en toute connaissance de cause. Ca se lit comme un roman, c’est passionnant, et la justesse de la plume est impressionnante : chaque mot semble pesé, placé à son exacte place, tout surplus dégraissé. Du coup les interventions de Philippe Grimbert (qui a été son troisième analyste) semblent un peu superflues, elles ne m’ont pas semblé apporter quoi que ce soit au propos déroulé (mais il est vrai que je n’apprécie pas ses romans non plus – peut-être simplement sa plume qui ne me « parle » pas). « Même quand je donnais l’heure, on me trouvait du talent. » dit-il de son arrivée chez Hachette, fraîchement débauché de Gallimard. Ce qui est amusant, c’est que j’avais lu le papier de Libération dans lequel Philippe Grimbert déclare : « J’ai quand même ouvert son manuscrit avec beaucoup d’inquiétude. Car si c’était mauvais, qu’allais-je faire ? Je pouvais lui faire du mal en n’utilisant pas le bon mot pour le lui signifier et c’est là que s’est posé le problème déontologique. La bonne surprise, c’est que j’ai tout de suite été emballé. Il a des phrases magnifiques, et notamment la dernière : «Le passé, enfin, n’est plus mon horizon.» J’ai été rassuré et soulagé. » et que je m’étais moi aussi inquiétée avant d’entamer cette lecture. Je ne connais pas personnellement Jean-Marc Savoye mais je le côtoie en tant que patron d’Onlalu, je lis ses chroniques, lui adresse les miennes (pas celle-ci :)) et ai eu l’occasion d’échanger brièvement avec lui; si j’avais trouvé son récit mauvais, bien sûr je n’en aurais rien dit et puis voilà, mais quand même, c’est tellement mieux quand c’est bon 😉 Et de fait, ça l’est. Non, le seul problème de ces pages touchantes et prenantes, c’est ceci : « Je garde encore une dent contre cette dingue de Mary Poppins qui chantait des âneries en roulant des yeux et descendait les escaliers sur la rampe. » Sacrilège !

« Pourquoi, à cette époque, rien ne s’était-il déclenché ? Ce sera l’une des surprises de cette longue quête, de ce long parcours analytique : comprendre ne suffit pas, analyser ne suffit pas. Il faut aussi ressentir, laisser retentir au plus profond de soi l’impact que de telles découvertes peuvent générer. Alors seulement on peut se libérer de ce qui pèse si lourd sur le cours de l’existence. »

Ca m’a donné envie de (re)regarder In Treatment, une super série :

« Maybe Yalom IS right, maybe it is the relationship that actually heals »

Paul a la cinquantaine, depuis quelques temps il se pose des questions sur son métier; Paul est psy. Il est confronté chaque jour à la détresse humaine, et sa vie privée n’est elle-même pas au top; Paul est fatigué, souvent; il doute; il a à sa disposition vingt ans d’expérience et divers outils, mais – et c’est ce qui le sauve, en fait – il se retrouve à chaque fois, dans chaque cas, avec chaque patient, dans la peau d’un jouvenceau, son cuir est frêle, son empathie intacte.

43 épisodes d’une vingtaine de minutes, pour la saison 1 de In Treatment. Le temps de retrouver chaque semaine, à la même heure, la poignée de patients que nous regardons déballer ce qui constitue en réalité l’intimité de chacun d’entre nous. Chaque séance est unique. Les gens entrent, parfois très concentrés, parfois joueurs, parfois crevés, en face il y a Paul, jamais le même non plus. On détaille à son instar chaque mot prononcé, on se focalise sur le minuscule (il ne montre jamais ses dents, elles ont l’air fausses, c’est fou ce qu’il fait vieux là, oh Paul non, pas ça..), on est ébloui par une phrase, par une attitude, on déteste celle-ci et on admire celle-là.

On pleure, surtout, beaucoup, il faut le savoir. Par la grâce d’un acteur inouï, par le brio d’une consoeur – un « superviseur » qui voit juste, qui ne lâche rien, par ces moments si fragiles porteurs de l’émotion tellement pure de la compréhension, on dénoue des fils, on tisse ces minuscules petits cordons qui emmènent une idée à une autre, on appréhende – dans le très beau sens philosophique, ce que peut être la construction d’une personnalité, on voit des pistes pour se libérer de comportements erronés.

On apprend que oui, les gens peuvent changer.

On rit aussi. On est manipulés. A peine se dit-on tiens, ça me fait penser que, hop, c’est exploité dans l’épisode suivant, nous faisant réaliser comme c’est facile de mener le jeu, en fait. (Exemple, lorsqu’on est amenés à apercevoir des gens dont on a seulement entendu parler par un patient, on a une curiosité folle, on constate le décalage entre la façon dont notre imagination les voyait et leur réalité, et pouf, Paul PAREIL, en parle à Gina même, exploitant au passage cette notion si importante pour un thérapeute de la curiosité…).

Une série, oui, mais d’une intelligence, d’une finesse et si addictive (avec un suspens de folie, pour qui accepte de se poser un peu et de prendre le temps) qu’elle a la portée des plus beaux romans.
In Treatment, Season 2, week 5, April.
« – So are you feeling bad for me now ?
– Yes. We’re having a whole conversation in my head. I have expressed my sympathies about your father, and you have gratefully and graciously accepted my condolences.
– Good. You know, having a fantasy life as powerful as that – the ability to play out whole scenarios in your head – that’s… that’s the mark of a highly intelligent person.
– Really ?
– Yes, according to some studies.
– And what do the other studies consider it a sign of ?
– Utter insanity. »

Interrogations de psy
In Treatment épisode 30 de la saison 2 (Gina week 6)
« – Everybody hates therapists.
– They do ?
– According to this guy, therapy is bullshit. He says people go into treatment hoping that the therapist is gonna fix them, but that therapists either don’t solve people’s problems or they make them worse.
(…)
– What percentage of your patients do you think you’ve really helped ?
– What are you asking ?
– Would you say, on average, that the peopole you’ve treated have gotten a little better, a lot better, or the stayed about the same ? (…) The way I feel about it is I’m not helping anybody. I’m gonna quit and I’m gonna do something useful.
– Paul you know you help people.
– Know what I do ? Most days I sit there and I listen for 45 minutes. Then my patients go out the door and do whatever they were gonna do anyway.
– Paul, you don’t just listen. You make observations. You ask questions. You make interpretations. You encourage people to look at the patterns of their behaviour.
– That may be what I do, but it’s not what people want.
– What do they want ?
– (sighs) They want to be loved, even by me, they want a child, or they want to be my child, they want a parent who loves them, they want attention, they want affection, they want hope, they want pills and they want sex.
– It’s a good list. »

La saison 2 n’a pas eu le même impact que la première. Les cas suivis sont certainement en cause, le fait que décidément mon transfert ne s’opère pas avec Paul (je le trouve vraiment faible, ce n’est pas une caractéristique que je pardonne facilement) aussi, mais c’est essentiellement dû, je crois, à la « rapidité » avec laquelle les cas progressent, j’ai eu plusieurs fois une impression de facticité, des choses qui vont trop vite pour être réellement impactantes, des raccourcis trop flagrants.

Je crains le pire pour la saison finale, la série originelle BeTipul se terminant là, les scénaristes américains y sont livrés à eux-mêmes : bien sûr il est tout à fait possible qu’ils s’en sortent génialement, mais ce ne sont pas les échos qui me sont parvenus.

En attendant, j’ai regardé une vidéo, dans laquelle Gal Zvekely, un psychothérapeute israélien exerçant aux Etats-Unis nous parle des différences entre la versions israélienne (créatrice de la série, donc) et US, et c’est passionnant (même si lui est plutôt un mauvais orateur). Il commence par se présenter, et attire notre attention sur le fait que les israéliens ont l’impression que leur culture est proche de celle des Etats-Unis, qu’ils la connaissent bien : à travers les séries, la télé, les livres; or, il y a des différences fondamentales. Par exemple, lui-même, en arrivant pour passer un diplôme aux EU, a demandé si sa femme pouvait le rejoindre dans son logement, et la directrice du centre où il était lui a expliqué que le fonctionnement préférait que ceci-cela, il a insisté, il a eu droit à une autre couche d’explication, et seulement alors il a réalisé : elle était en fait en train de dire non; mais ce que lui entendait depuis le début c’est « C’est compliqué » et il pensait « ok c’est compliqué, alors discutons, trouvons une solution ».

Il entreprend alors de nous montrer en détail les différences de culture, à travers In Treatment, justement, en lançant des extraits du même moment dans les deux versions, et c’est très parlant. On peut penser que les américains ont juste adapté en traduisant la langue et en changeant les acteurs – car de fait ils font pratiquement du mot pour mot – mais les infimes différences sont très révélatrices : Au moment où Alex (saison 1) fait la connaissance de Paul, version US il lui dit qu’il l’a choisi car il est le meilleur, Paul dit alors que le concept de « meilleur » est subjectif, ce que conteste Alex, et il lui explique qu’il a fait son enquête, à travers deux anciens patients et un ancien condisciple de Paul, demande si ça le dérange, et Paul embraye sur l’importance de ce concept pour Alex. Version israélienne, l’enquête a été faite sur d’anciens patients, des actuels, et quelqu’un de l’entourage du psy (le « deuxième » cercle) (vous savez, premier cercle les proches-proches, deuxième les amis etc.). A la question est-ce que ça vous dérange il répond clairement oui, oui que mon entourage personnel ait été interrogé ça me dérange. (Gal Zvekely explique alors que la théorie des 6 degrés de séparation est réduite à 2 en Israël). De plus, le pilote israélien se tient même différemment, le buste penché en avant vers le psy, tandis qu’Alex l’américain est calé au fond du canapé, laissant un espace vital plus important, pas nécessaire, en tout cas pas établi, en Israël. Enfin le métier même d’Alex n’a absolument pas le même sens ni les mêmes implications d’un pays à l’autre, en Israël l’armée est obligatoire et même si seuls les meilleurs accèdent à l’aviation, le pilote et le psy sont tous deux d’origine ashkénaze; en Amérique être militaire est un choix à part entière et Alex, de plus, est noir, induisant une notion de minorité et partant de niveau d’excellence supérieur.

Je meurs d’envie de voir BiTipul, hélas si la saison 2 est sous-titrée en anglais (mais est vendue hyper chère) la 1 n’a aucun sous-titres et je ne parle pas hébreu.

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