C’est un blog qui n’existe plus, dans le sens où sa créatrice, Corinne Scanvic, ne le tient plus. La librairie existe toujours (enfin, je crois ?), mais Corinne n’y travaille plus (elle tient maintenant une épicerie à Noirmoutiers, apparemment). Pourtant l’exercice auquel elle s’est pliée pendant plusieurs années (deux ans plein, avant de s’essouffler quelque peu) me semble tout sauf vain, à la lueur du plaisir que j’ai encore à parcourir son blog. Je l’ai relu intégralement, à la distance des années (et non plus au quotidien comme à l’époque), et je ne pouvais plus m’arrêter, et à la fois je me souvenais et redécouvrais tout un tas de choses, comme neuves.
C’est comme un roman.

Installez-vous bien, prenez le temps car ça va être long.

Regardez, tout commence le 24 juin 2006, par ces mots :

« Journal d’une librairie
Avant de commencer à écrire, je remercie Pierre Ménard, le poète, pour cette idée de blog.
La vie d’une petite librairie est riche . J’aimerais vous décrire nos journées, vous donner l’envie de lire tous les livres que nous avons aimés et aussi ceux que nous n’avons pas eu le temps de lire, vous donner envie toujours et encore de franchir le seuil de notre petite librairie. Nous adorons tant vous voir entrer, vous tous les curieux des livres, vous conseiller, échanger avec vous quelques mots et parfois devenir un peu vos amies…
Ode à vous, clients des petites librairies. »

Ensuite elle nous raconte la fête donnée par une maison d’édition Jeunesse pour ses dix ans d’existence, on a l’impression d’y être, c’est l’été, on est à la campagne, il y a des bonnes choses saines et faites maison à manger, une conteuse charme l’auditoire, on est bien. Et comme ça mine de rien, au milieu de son récit, Corinne nous dit « J’ai vu une libellule ».
C’est exactement ça la poésie.

En 2006, la librairie Litote en tête, petite librairie de quartier dans le X° arrondissement de Paris, existait depuis déjà sept ans. Corinne nous parle du quotidien, de ces clients qui demandent des livres pour des enfants « qui n’aiment pas lire », et s’en étonne, car elle n’en connait pas, nous avoue : « Je souffre un peu de la claustration de la boutique. Est-ce que les autres libraires sont comme moi ? », nous détaille les côtés moins charismatiques du métier de libraire.

« 18 juillet 2006
Les paperasses, plaie ou plaisir
Ce soir, j’ai emporté une pile de papiers divers, courriers, factures à classer , avoirs à pointer…et le carnet de chèques .
Comme je préfère m’occuper de la librairie et servir les clients dans la journée, quelques soirs dans le mois sont réservés à ce genre de travaux.
Je ne m’y mets jamais de gaieté de coeur mais suis si soulagée ensuite par ce travail fastidieux qu’avec le temps, je rechigne moins à m’y atteler.
C’est le côté peu séduisant du métier.
Nous devons gérer la boutique, pointer les relevés bancaires, trier les factures par distributeurs et attacher celles-ci avec les relevés mensuels jeter un coup d’oeil sur les traites arrivant à échéance, vérifier que les avoirs correspondent bien aux livres retournés, faire des réclamations pour ceux qui ne nous parviennent pas, vérifier que les factures correspondent à la marchandise reçue.
Ici, le livre est une marchandise, avec une remise consentie par les éditeurs ou les distributeurs.
Selon les accords avec tels fournisseurs, nous pouvons retourner les invendus qui nous sont crédités à 60 jours. Nous réglons aussi à 60 jours mais devons généralement garder les ouvrages au minimum 3 mois et les retourner au maximum dans un délai de 1 an.
Jonglage avec la trésorerie. On apprend avec le temps mais l’été, la tréso est plus basse et provoque parfois des insomnies.
Ce soir, je ne lirai pas longtemps. »

Tout le talent de Corinne est dans son oeil, elle a une vision des choses résolument décalée, c’est un bonheur à suivre. Elle est cocasse, tendre, malicieuse et soudainement sévère ou simplement sérieuse. « Ne m’en veuillez-pas, je suis blogueuse et blagueuse, calamiteuse, impétueuse, paresseuse… mais libraire heureuse. »

« 14h. C’est la première fois que ça m’arrive.
Pressée d’aller déjeuner et d’ingurgiter une boisson fraîche, j’ai enfermé un client dans la librairie.
Je ne l’avais pas entendu entrer. Il se faisait bien discret d’ailleurs dans le coin polar. Peut -être glissait-il des mots doux dans les livres qu’un client, un jour, découvrirait…
Nous nous racontons des films parfois Maryline et moi.
J’ai libéré le client . De toute façon, je suis pour la libération de tous les opprimés, de tous les imprimés, de tous les comprimés… »

Il est entendu qu’on se met forcément un peu en scène, quand on tient un blog (et de façon encore plus accentuée sur les réseaux sociaux, je crois); on dit la vérité, mais il peut nous arriver de prendre quelques légères libertés avec elle. J’ai, au fil des années, rencontré de nombreuses personnes dont j’avais d’abord fait la connaissance sur le net; j’ai presque toujours constaté un décalage entre la réalité et la personne que je lisais. Pas avec Corinne. Elle était exactement comme ses mots le laissaient entendre. Elle évoque un peu le sujet, d’ailleurs : « Il m’est difficile parfois d’écrire quotidiennement sur ce blog.
N’étant pas écrivain ni journaliste, je peine. Parfois, le temps me manque.
Six mois déjà que je vous raconte notre vie de libraire…
Ai-je encore des choses à dire? N’êtes-vous pas lassé de me lire?
Je me pose des tas de questions existentielles: pourquoi écrire…et sur un blog? D’autre le font si bien…Pourquoi raconter des anecdotes? En plus, je ne peux pas raconter toute la vérité.( En aucun cas, je ne voudrais faire de la peine à quelqu’un qui se reconnaîtrait.)Je devrais parler plus des livres.
Mais je ne lis pas assez ces temps-ci.
J’ai l’impression de n’avoir rien lu…
Tout ça, je vous l’ai déjà dit. »

En pleine canicule, elle nous offre sa vitrine :

« 21 juillet 2006
Vitrine réfrigérée
Aujourd’hui, en vitrine:

N’avez-vous pas froid? Hélène Bessette, Gallimard (épuisé)
D’amour et d’eau fraîche, T.C. Boyle,Hachette (livre de poche)
Comme neige au soleil, William Boyd, Seuil (Point)
Pluie d’été, Marguerite Duras, Gallimard (folio)
La femme gelée, Annie Ernaux, Gallimard (folio)
La vierge froide et autres racontars,Jorn Riel, 10/18
Fendre les flots, Raymond Queneau, (poésie Gallimard)
Les porteurs de glace, Anna Enquist, Actes Sud (Babel)
L’eau du bain, Pascal Morin, Actes Sud ( Babel)
Fleur de Neige, Lisa See, Flammarion
Les vagues, Virginia Woolf, Hachette (Livre de Poche biblio)
Nuit glacée, Pa Kin, Gallimard (folio)
La classe de neige, Emmanuel Carrère, Gallimard (folio)
Ceux de la soif, Georges Simenon, Gallimard (folio policier)
Jusqu’à plus soif, Jean Amila( = Jean Meckert), Gallimard,(folio policier)
Le réfrigogérateur, Claude Ponti, L’école des loisirs
Les vents , livre avec CD, Gallimard (Premières découvertes de la musique)

à vous de compléter. »

En vrac, pour le plaisir des mots :

« Sur le trottoir, devant notre vitrine, une phrase écrite au pochoir me donne le sourire chaque matin: « Je t’aime, pinouille ». »

« 30 septembre 2006
Paul Auster à la librairie
Il était déjà venu dans notre petite litote accompagné par un ami.
Nous fûmes surprises et ravies de le voir franchir le seuil de notre nouvelle librairie toujours accompagné du même ami.
Des lunettes masquaient son regard et cachaient des petites blessures consécutives à une chute.
Vous êtes beau quand même, lui ai-je dit.J’espère qu’il ne m’a pas entendue. »

« Fou rire aujourd’hui à la librairie.
Maryline m’a demandé où on mettait les « merdouilles », comprenez les romans pas terribles qui se vendent comme des petits pains dans les grandes surfaces, qu’on reçoit à l’office ou qu’on commande parfois par mégarde ou au cas où.
Ma mamie en était friande ,j’adorais ma grand-mère, qu’aurait -elle acheté dans notre librairie si elle était venue? Aurions-nous réussi à la faire changer de genre peu à peu? J’aurais tout tenté pour qu’elle vienne régulièrement nous acheter des livres.
Dans certaines librairies, ces rayons sont nommés adroitement « grands romans » ou »romans sentimentaux »… »

« Objets oubliés dans la librairie (15)
1) un lapin en peluche (mis en vitrine, l’enfant l’a vu un jour et l’a récupéré)
2)un parapluie (très commode)
3) des clefs de voiture
4)une bouteille de vodka (vide)
5) une baguette (mangée le soir même)
6)le journal Le Monde (lu)
7) un petit sac avec des affaires de gym (pas à notre taille)
8)un sac en plastique avec un pot de miel (mangé)
9) un imperméable ( que je porte de temps en temps)
10)un bonnet d’enfant (donné à la kermesse)
11) une paire de gants (idem)
12) des tendeurs pour un vélo (je m’en sers)
13) un dossier
14)un préservatif (-« vide? » nous a demandé un éditeur ce matin…Euh, non, neuf, dans son emballage, avons-nous répondu…)
15)un casque de moto (un an après son oubli, Maryline a décidé de le prendre pour son fils)
..à suivre »

« La caisse fonctionne, la douchette fait « zip », le tiroir-caisse fait « stoung ».
Nous, pfft! C’est bruyant le modernisme. »

« (Le Diletantte) Jadis, c’était Dominique Gaultier, le directeur de cette maison qui venait rendre visite aux libraires.Il s’occupait vaillamment de la diffusion de ses titres et il avait bien raison.Il arrivait au volant de sa camionnette très chic (la camionnette- et lui aussi d’ailleurs), s’asseyait sur notre petit tabouret l’air toujours épuisé mais le sourire aux lèvres.Nous buvions un petit café en papotant. De temps en temps, nous allions déjeuner ensemble.
J’ai de la sympathie pour lui parce qu’à la création de la librairie, il a eu cette phrase adorable:
-« Vous démarrez, vous êtes fauchée et bien je vais vous faire la remise maximale! »
C’était tellement rare, je n’en revenais pas. »

« Ce soir, en quittant la librairie, j’ai vu un petit livre qui me clignait de l’oeil sur la table des nouveautés poches. Il s’agissait du dernier roman de Marie Desplechin, Le sac à main, Point Seuil, nov 2006.
J’ai été touchée par ce petit livre. Outre le sujet qui me tient à coeur actuellement, Marie Desplechin a des mots sensibles pour chaque objet contenu dans son sac . Elle ne veut avoir que ceux qui proviennent d’une personne qu’elle aime et pourtant elle perd tout, ce qui nous la rend sympathique.C’est d’ailleurs en perdant les clefs de sa chambre d’hôtel qu’elle rencontre son mari.
« Nous nous aimons d’un amour continu, distrait et sans condition »…écrit-elle en parlant d’elle et son mari.
Cette formulation me plait.
Je me souviens un jour l’avoir vue à la télévision à l’occasion de la sortie du livre écrit avec Lydie Violet, La vie sauve, Seuil, 2005.Le journaliste lui disait qu’on aimerait l’avoir pour amie.C’est vrai.
Je voudrais savoir si Lydie Violet va bien. »

« Les représentants sont parfois d’anciens libraires attirés par un meilleur salaire .Dans ce métier, on rencontre des gens étonnants.
Nous en connaissions un qui arrivait toujours déprimé et très remonté après son employeur, un grand groupe.Il nous disait de ne surtout pas prendre tel titre, ce livre était archi nul et l’auteur pas sympa.Lorsqu’il nous conseillait de prendre tel roman, nous pouvions lui faire confiance et nous en prenions une pile…On riait bien.Sa méthode de travail était surprenante mais au fond, elle avait un sens.Je me demande ce qu’il est devenu ce drôle de « repré ».
Il arrive que le représentant soit l’éditeur lui-même.Il faut bien commencer par là lorsqu’on démarre une maison d’édition . »

« J’avais envoyé une petite carte à Fabienne Burckel voici quelques années pour lui dire que j’aimais beaucoup ses illustrations dans les albums jeunesse…
Aujourd’hui, Fabienne est entrée dans la librairie avec son carton de dessin sous le bras nous proposer gentiment de décorer notre vitrine avec ses planches. »

Julien Green (1900-1998) en exergue du « Journal atrabilaire » de Jean Clair : « Le secret, c’est d’écrire n’importe quoi, parce que lorsqu’on écrit n’importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes. »

Philippe Jaenada, en commentaire : « Adorable ? Tu parles ! J’ai oublié de te souhaiter un bon anniversaire. Je suis une cloche, une cruche, une tarte, une enclume, une pioche, une nouille, une pomme, une banane, une courge, une huître, un âne, une buse, un babouin, une hyène sans cœur.
Attends, je me fous deux claques.
Voilà, c’est fait.
Et bon anniversaire !
Ph. »

Ce même jour, dans les mêmes commentaires, deux personnes que j’aime infiniment, ça me touche tellement de les relire là, rendez-vous compte, ils COMMENTAIENT un blog ! :

« Muriel a dit…
Chères toutes deux,
Quelques petits rectificatifs :
1) J’ai repris SEPT fois du gâteau au chocolat.
2) J’ai bien eu envie de souffler les bougies avec Corinne mais je n’ai pas osé aborder le sujet – quel petit hérisson timide je fais.
3) Nous n’en sommes pas à 100.000 exemplaires vendus, loin s’en faut, mais nous nous rapprochons peut-être des 100.000 exemplaires imprimés, ce qui sidère tous les hérissons.
4) J’ai très bien supporté l’absence de thé puisqu’il y avait en revanche pléthore de gentillesse, de chaleur et de délicatesse. Parler du roman total, de Pérec, de Nicolas Bouvier, de l’éthiopie et de la couleur des fleurs en excellente bonne compagnie est une aubaine sans prix.
Merci, donc !
Bien chaleureusement à tous,
Muriel

22:44
Anonyme Anonyme a dit…
J’aimerais tant, chères amies voir la sculpture qu’a faite Brigitte Brandeau… Pouvez-vous en prendre une photo et la mettre sur votre site, ou alors me l’envoyer (la photo, pas la sculpture !)par courriel ? Merci, avec le souvenir très présent des belles heures de l’an dernier.Je viens souvent lire vos nouvelles et en reviens toujours avec une réflexion à méditer…
Hubert N.
23:24 » ==> ça aussi c’est très touchant, Hubert Nyssen était un vieux monsieur, s’il utilisait parfaitement le net cela lui prenait un peu de temps, il réfléchissait à ce qu’il disait et faisait, on le voit là aux heures indiquées : 22:44 il prend le clavier, 23:24 il valide son commentaire 🙂

« -« T’as pas une règle? » m’a demandé Maryline ce matin.
J’ai cru soudain qu’elle allait nous faire des statistiques sur les plus beaux moments vécus cette semaine, sur les mots gentils, rigolos entendus dans la matinée, des tableaux à quinze colonnes pour surveiller les entrées et les débits des grains de poussière accumulés en fonction des rayons ou de certains ouvrages…
Mais c’était pour se gratter le dos, son pull en laine la piquait. »

« -« Marc Bernard, ça te dit quelque chose ? » m’a demandé Maryline.
Euh, non, je ne vois pas.
-« Le fils de Madame Bernard peut-être? »
-« C’est un écrivain qui a eu le prix Goncourt en 1942 pour « Pareil à des enfants ». Je l’ai commandé dans la collection L’Imaginaire, chez Gallimard, »j’ai envie de le lire ,m’a appris Maryline.
La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien, comme disait Gabin. »

« Demain, c’est la journée de la femme.
Maryline, professionnelle, a proposé qu’on mette en vitrine des livres d’écrivains de sexe féminin.
J’ai proposé qu’on installe sur le fil avec des pinces à linge nos bas, soutiens-gorges et autres dessous.
Ce serait plus original que l’affiche pas terrible du printemps des poètes . Et je suis sûre que la vitrine attirerait l’oeil.
Parmi mes autres propositions…une sieste allongée dans la vitrine à la manière de Sophie Calle, vautrées sur un matelas de livres…qu’on reçoive les clients les pieds sur la table…qu’on ferme la librairie pour cause de journée de la femme libre de ne pas travailler ce jour-là et d’aller en goguette.
Mes idées n’ont pas été retenues. »

« Ce matin, j’aurais bien nettoyé les vitres de la vitrine. Mais il pleuvait.Dommage, demain, je n’aurai peut-être pas envie. »

« Ce samedi 07 07 2007, une cliente a acheté pour 70,70 euros de livres.
C’est la vérité. »

« Notre première cliente de la journée avait 97 ans aujourd’hui.
Elle cherchait un guide des maisons de retraite pour plus tard. »

« Un des enfants a demandé à Zaü:
-« Tu écris en quelle langue? »
-« En Zaü », a t-il répondu. »

« Horreur d’ erreur…
A un charmant client, j’ai débité de son compte via sa carte bleue 5975,00 euros au lieu de 59,75 euros !
Il était venu en plus avec des petits financiers ,des gâteaux qu’on adore.
Il aurait dû venir avec des gâteaux moins riches. Ca m’a troublée. »

« Aujourd’hui, je suis pessimiste. C’est affreux. Y’a des jours comme ça. Demain, ça ira mieux …s’il fait beau.
Je fais mal mon métier alors qu’on devrait être au top avec tous les ordinateurs, téléphones , fax, mails.
Mais tout est plus compliqué.
La cliente qui nous a dit que tant pis, puisqu’on n’avait pas son livre, elle le commanderait sur internet, m’a fichu le bourdon.
Elle avait déjà fait l’effort de descendre de chez elle pour se rendre chez nous.
Le pire, c’est que je la comprends. »

« Un hurluberlu est entré dans la librairie sans nous regarder, le téléphone vissé à l’oreille, hurlant à son interlocuteur qu’il avait vu un livre en vitrine et en nous disant comme premiers mots « je veux voir le livre … »
M’a énervée. »

« Nous ferons l’inventaire dimanche et lundi.
Ce matin, nous avons eu une petite formation au stylo optique et à toutes les manipulations à faire sur le logiciel.
Nous ne pigions que pouic. Le pauvre formateur ne devait rester qu’une heure. Il ne pouvait pas savoir qu’il aurait en face de lui deux ahuries nées au siècle dernier qui n’arrivaient pas à connecter leurs neurones appauvris. Il est resté trois heures.
Je crois que nous l’avons surpris. »

« Une cliente, en voulant se moucher, a laissé tomber un trognon de poire de son mouchoir en papier. »

« Nous avons levé le bras 52 fois aujourd’hui pour dire bonjour à des clients qui passaient devant notre vitrine. J’adore cet exercice de musculation. »

« A quelqu’un qui avait dit au chancelier Konrad Adenauer « Vous vivrez jusqu’à 110 ans », ce dernier avait répondu: « Pourquoi être pessimiste ». »

« Un charmant jeune homme est venu me dire qu’il avait trouvé son Peter Handke ce week-end et qu’il ne prendrait donc pas celui qu’il avait commandé.
(Ce n’était pas l’Essai sur la journée réussie, coll. Arcades, Gallimard…)
Je ne me souviens plus du titre du livre.
Comme il me demandait si ça ne me gênait pas, j’ai répondu que non, qu’il avait déjà la gentillesse de me prévenir, que je comprenais qu’il en avait eu besoin rapidement. Il m’a dit que c’était un très bon titre et que je le vendrai sans problème, ce qui était certainement vrai. Le livre valait 6 euros, je n’allais pas mettre en péril la librairie. Je pouvais d’ailleurs le retourner à l’éditeur.
Mais j’en avais gros sur le coeur, de la part de ce client-là, ça me faisait de la peine, ça devait se voir. Lecteur du blog, il m’a dit qu’il savait qu’il serait sur la liste noire des clients qui ne viennent pas chercher les ouvrages qu’ils ont commandés. Je lui ai avoué que parfois, pour des moments comme ça, j’avais envie de changer de métier.
Alors, pris de remords de m’avoir peiné, il l’a acheté pour l’offrir à son frère.
A mon tour, gênée par mon attitude, je n’ai pas voulu lui vendre. Et c’est moi qui lui ai fait de la peine. Bref, il l’a quand même acheté et cet achat ne s’est pas déroulé avec beaucoup de plaisir , je m’en veux.
Voilà, cher client lecteur du blog et fidèle à la librairie, j’ai été sotte mais vous étiez le premier client de la journée de la semaine, j’avais l’impression que tout allait mal ce matin. Pardonnez-moi. »

« Une cliente m’a dit que grâce au livre que je lui avais conseillé, elle avait eu l’impression de passer les vacances avec moi. »

« Mais la cliente qui sort de la librairie n’aura pas la même impression. Elle voulait un bon livre d’un bon auteur bien écrit. Je lui en ai sorti plein, elle ne pouvait pas se décider. Je connais l’indécision dans l’acte d’achat. Parfois, ce n’est pas le jour, pas le bon moment, psychologiquement, on n’arrive pas à trouver la bonne paire de chaussures, la bonne robe. Rien ne semble convenir. Je pense qu’elle était dans ce jour-là. Comme c’était la douzième cliente à me demander un livre pour les vacances comme ceci comme cela, qui soit bien écrit, pas trop triste, pas trop cher, pas trop intimiste, proche de tel auteur ou de tel autre, j’ai dit que je baissais les bras, que je n’en pouvais plus aujourd’hui, que le risque d’achat d’un livre de poche était somme toute un risque limité dans la vie d’une lectrice.
J’ai culpabilisé pendant au moins une heure. »

« Nous avons commandé pour un client Le Dit de Genji, trois volumes sous coffret, de Shikibu Murasaki, aux éditions Diane de Selliers, 480 euros. S’il arrive abîmé, je me fais harakiri. »

« Une petite fille est entrée en nous disant qu’elle venait voir le livre qu’elle achèterait demain. »

« Une maman nous a demandé Le Père Goriot de Flaubert pour sa fille en seconde.
Silvia lui a précisé que l’auteur était Balzac.
La mère informe sa fille au téléphone que l’auteur est Balzac et non Flaubert.
Nous entendons la réponse de l’adolescente hurlant dans le portable: -« C’EST PAREIL! » »


C’est elle l’inventrice des photos tournedos.

Quelques photos :

corinne-heureuse

J’adore celle-ci, Corinne heureuse et fière regardant Philippe Jaenada venu en voisin dire à Muriel Barbery à quel point il avait aimé son roman; C’était avant le succès de dingue du hérisson, c’était un écrivain venu dire à un autre, encore inconnu, toute sa joie devant son talent.

tamara

Ici on aperçoit Tamara !

angela

Angela Morelli quand elle avait encore sa crinière

Bonus :

Texte de notre client ami Jean-Marie Sapet
« Avez-vous un Guide Maupassant sur la Normandie ? » On surprend souvent ce genre de question dans une librairie, mais c’est d’un autre quiproquo que je fus le témoin à la Litote. Un jour que je m’y attardais, un homme d’un certain âge, habillé avec élégance, entra sourire aux lèvres dans la librairie : « Bien le bonjour à ces dames ! Toujours aussi charmantes ! » Ces dames le reçurent avec le même enthousiasme : Monsieur T. ! Comment allait-il ? Cela faisait si longtemps. Il avait l’air en forme. Il rajeunissait. Et ainsi de suite. Monsieur T. brillait, paradait, flamboyait et l’éclat de ses propos se répandait alentour.

« Mais je ne vous ai pas présenté Philippe, lança Corinne.

— Mais comment donc ! Enfin lui ? Le cher homme ! » Et notre dandy chenu de lancer une bordée d’éloges sur les qualités de Philippe, son dernier livre, d’ailleurs il les avait tous lus, mais comment donc, et il l’avait remarqué le premier quand tous les critiques ronflaient sur leurs piles de romans. Et ce style, ah ! ce style nouveau et frais, il était pourtant si jeune, le jury du Goncourt l’avait remarqué, mais comment donc…

Il n’en finissait plus de porter aux nues le cher Philippe, l’extraordinaire Philippe, ce Philippe qui ne partirait pas sans lui avoir dédicacé son dernier opus que de leurs rayonnages ses ravissantes libraires allaient incontinent lui sortir. Maryline et Corinne en recevaient aussi leur part, elles dont la librairie, accueillante aux lecteurs, les honorait en plus chaque jour de la visite d’un écrivain. Du dernier chic, la Litote ! Le rendez-vous du gotha !

Pendant qu’une cliente se pâmait, non moins pour Philippe que son thuriféraire, les yeux de Corinne n’en finissaient plus de s’ouvrir et la lumière au-dessus d’elle tremblait de la même indécision spasmodique : dire quelque chose ? ne rien dire ? Mille vœux insensés tourbillonnaient, qu’elle formait en silence : « …un météore, une voiture en feu, que le pape se téléporte dans la librairie, une tempête de neige au rayon bande dessinée, un tamanoir volant, une éclipse de soleil, n’importe quoi, vite ! ». Mais rien de cela.

Rien.

Du tout.

Toujours rien.

C’était long.

Tellement long.

C’est Maryline qui l’interrompit : « Monsieur T., marmotta-t-elle, Philippe est notre stagiaire. » Silence de mort. Des mains de la cliente à présent éberluée, deux des trois livres tombèrent, mais elle n’osa les ramasser et son visage se crispa. Monsieur T. dévisagea successivement Philippe, Corinne, la cliente, Maryline, moi, la pendule, Corinne, puis fit soudain volte-face, marcha lentement jusqu’à la porte, l’ouvrit et quitta la librairie sans un souffle.

La tension, à proprement parler, ne retomba jamais : en l’espace de quelques secondes, la cliente ébahie voulut payer ses livres, le fax se déclencha, Philippe, l’inénarrable Philippe redevenu Philippe tout simplement, fut apostrophé par un coursier, les éboueurs passèrent en trombe — « Attendez ! » hurla Maryline lancée à leur poursuite —, mon téléphone sonna ; ce sursaut, venu trop tard, refoula l’événement dans l’oubli.

Personne ne parle trop de cette histoire à Corinne, de peur qu’elle se pétrifie à nouveau, mais alors qu’elle était sortie un instant, Maryline me murmura un jour cette question : « Mais de qui parlait-il ? ». Je ne sus lui répondre. »

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