La toile de Sandra Lucbert
Gallimard collection blanche 2017 468 pages

« Des fois, c’est pas évident. Quoi dire, à qui, quand. Le pour, le contre, tout ça c’est discutable. Plus on y pense, plus ça complique le choix. Même pour t’en parler, je fais des phrases en trop grande proportion, tu ne dois pas bien me capter. Je suis plus fluent avec des slides. Putain, les mots, quoi. »

« Un aspect négligé de la question, enfin. Tu te demandes ce qui a fait tomber en désuétude le message amoureux, et tu en rends responsable la médicalisation des souffrances. Est-ce vraiment tout ? A mon sens, c’est aussi une affaire de technologie. La poésie amoureuse s’effondre au XX° siècle, quand l’écrit, sa lenteur d’acheminement et le caractère partiel de sa représentation du réel sont concurrencés par les communications instantanées (le téléphone) et l’image exhaustive (la photographie). Du moment où l’instantané est redevenu écrit, nous avons recommencé à nous érotiser les uns les autres par messages textuels. L’omniprésence des autres sur le réseau redonne une place paradoxale à la lyrique amoureuse. De fait, la surprésence virtuelle aboutit à un sentiment d’absence impossible à apaiser. L’espace de ce qu’il y a à dire à l’autre grandit sans cesse, avec la réduction des écarts temporels de communication. Il est certain que les messages ne remplacent pas les corps. L’absence prend juste un nouveau tour, et la manière de s’en plaindre, et la manière d’en souffrir. Il y a un sophisme torturant au coeur des technologies numériques : puisque nous pouvons communiquer tout le temps, comment pourrions-nous nous manquer ? »

C’est un quadragénaire malgache qui nous apostrophe dans une vraie fausse préface : il est l’homme caché dans le turc mécanique, il a, déclare-t-il, assemblé les correspondances qui suivent : 2012-2013, vie et mort d’une agence qui fait autorité en art numérique. On suit sa page « ##Médium », où l’on « adhère » (ou pas) à des statuts, des conversations privées (Messenger, textos ou mails), des chats sécurisés où de hackers discourent de leurs « exploits ». Et c’est un piège, une toile d’araignée inextricable dans laquelle on s’enfonce absolument sidérés et ravis. Quel roman, mais quel roman ! On y croise Valmont et Merteuil (et rien ne manque, un très bel hommage à Choderlos de Laclos) plus vrais que nature, et on assiste à des passe-d’armes brillantes et perturbantes. Brassant les thèmes (beaucoup d’érudition) et mélangeant avec un art consommé fiction et actualités (de quoi établir une vraie paranoïa), Sandra Lucbert réussit un roman d’une originalité folle avec des morceaux d’or pur : j’ai littéralement hurlé de rire à certains passages. L’humour n’est pourtant pas du tout l’essentiel de cette intrigue, qui distille savamment malaise et étonnement. Il y a beaucoup de perversité chez pas mal de protagonistes, les plus dérangeants étant paradoxalement les plus purs. J’ai pris une leçon que j’espère ne pas oublier, plus jamais de franglais à l’écrit 😉 Une Merveille.

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