Pourquoi abandonne-t-on la lecture d’un livre ? Parfois c’est clair et net, il n’est pas pour nous, c’est tout. Mais quelquefois c’est plus compliqué, le moment n’est pas le bon, la disponibilité fait défaut, l’envie déserte en cours de route. Ca fait partie de la vie, qui aime tout ? PERSONNE ! En tous les cas, j’ai récemment abandonné :

Rouge Brésil de Jean-Christophe Ruffin (Gallimard)

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A chaque fois que j’ai lu Rufin (Check-point, Immortelle randonnée (Compostelle malgré moi), Un léopard sur le garrot(1)), il s’est trouvé quelqu’un pour me dire que son chef-d’oeuvre était Rouge Brésil, il fallait bien que je m’y essaie un jour. Au départ, je doutais d’aller bien loin, le genre historique ne me plaisant vraiment pas. Et puis je suis entrée dedans ! L’installation sur l’île me faisait plaisir, je me revoyais lire Robinson Crusoë, j’en attendais monts et merveilles, j’ai foncé à travers plus de 200 pages en me régalant. D’autant que j’accrochais vraiment avec le style, que je trouvais travaillé et très agréable. Et puis l’orientation religio-philosophique m’a refroidie, couplée à l’action (ou son manque), le côté on piétine, tout a fini par m’ennuyer et j’ai laissé tomber aux 2/3.


Cher Monsieur M d’Herman Koch (Belfond) Trad. Isabelle Rosselin

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Acheté pour l’épistolaire (qui m’intéresse par principe) et parce que j’avais bien aimé « Le dîner »(2) du même auteur (d’autant que je ne lis pas tant que ça de romans néerlandais), ça a été très vite : 2 chapitres et basta. L’entrée en matière m’a semblé pataude, je n’avais aucune envie de poursuivre.


Mountain Story de Lori Lansens (Denoël)

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J’ai eu envie de lire ce roman pour deux raisons : ses traducteurs (Lori Saint-Martin et Paul Gagné, dont j’avais beaucoup apprécié le travail pour Neil Bissondath, Alistair MacLeod ou Ann-Marie MacDonald – et puis, bien sûr, Mordecai Richler), et le thème : la survie en montagne. Construit comme le récit par écrit d’un père à son fils, on ne cesse de passer d’un temps à un autre (la montagne, la jeunesse du narrateur, perdus en montagne, son déménagement etc.) et assez vite ça m’a simplement semblé excessif. J’ai tout lâché au moment de l’arrivée dans la caravane de sa tante, définition même de l’expression « charger la mule ».


La vie rêvée de Virginia Fly d’Angela Huth (Quai Voltaire) Trad. Anouk Neuhoff

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« D’une étonnante modernité » assure la 4° de couv, personnellement le premier tiers m’a paru particulièrement daté quand même. Pas accroché.


Mind game de Gianluigi Recuperati (Gallimard) Trad. Vincent Raynaud

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Il est muet et s’exprime par mes­sages écrits et cartes à jouer avec col­lages aux signi­fi­ca­tions éso­té­riques. Elle ne fait que parler, mais sans réellement communiquer. Romance ? Absolument pas, mais beaucoup trop intello pour moi, j’ai abdiqué après une centaine de pages, mal à l’aise dans cette ambiance plutôt malsaine.


La Mécanique de l’instant de Rebecca Done (Fleuve éditions) Trad. Nathalie Peronny

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A la base, déjà, le sujet ne m’intéressait pas (une histoire d’amour entre une élève et son prof, des années plus tard), et le style ne me rejoignant pas du tout (caricatural, sans finesse), j’ai très vite abandonné.


Heimska, la stupidité d’Eirikur Örn Norddahl (Métailié) Trad. Eric Boury

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En voulant lire ce roman, j’avais oublié qu’Eirikur Örn Norddahl est aussi l’auteur de « Illska, le mal », un roman impénétrable – en tout cas, qui m’avais refusé tout accès – doté d’un certain succès. C’est frustrant, n’est-ce-pas, quand beaucoup de gens dont vous estimez l’avis s’enflamment pour un roman et que vous-mêmes vous révélez incapable d’y faire votre chemin. Mais j’avais oublié, et c’est avec beaucoup d’envie que j’ai débuté « Heimska ». Il faut dire que l’éditeur sait donner envie : « Dystopie contemporaine, Heimska est une satire vibrante de notre addiction à la vie des autres, de notre obsession de la transparence, de notre vanité sans bornes. Norðdahl passe le monde à la moulinette : l’art, l’amour et la politique sont autant d’illusions narcissiques qu’il convient de déboulonner avec une joie féroce. » Et puis bon, cette fois encore, texte hermétique. Un auteur pas pour moi, il faut que je m’en souvienne, à présent.


La disparition de la chasse de Christophe Levaux (Quidam)

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Ah, j’aurais aimé aimer, j’ai lu un billet formidable sur ce roman (Emmanuel), j’en frétillais d’avance. Le style est très vif et il y a des fulgurances, mais du coup beaucoup trop intello, je ne parviens pas à tracer mon chemin. C’est-à-dire que l’histoire est induite, pas guidée, je crois que j’ai besoin de plus de balises.


De Profundis d’Emmanuelle Pirotte (Cherche-Midi)

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Ca commence comme un roman apocalyptique et en cours de route ça dérape vers le Fantastique avec des fantômes et une gamine bizarre, c’est flou, on s’éloigne, et à un moment trop tard, on est définitivement perdus.


Sous le composte de Nicolas Maleski (Fleuve éditions)

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C’est un premier roman et il n’est pas mal écrit mais j’ai pris dans le nez le narrateur assez vite et n’ai pas voulu en tenir compte. Je me suis accrochée jusqu’à passer la moitié et puis me suis avouée à moi-même, soulagée, que je ne pouvais plus le supporter avec avec ses scènes de cul et sa mentalité à la con. Un grand non !


Volia Volnaïa de Viktor Remizov (Belfond) Trad. Luba Jurgenson

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Je n’ai rien contre ce roman mais rien pour non plus : j’aurais pu pencher du côté de Brize mais si je suis honnête, c’est l’ennui qui pèse plus lourd et donc, à un moment, il gagne. Abandon presque à la fin, c’est ballot mais c’est comme ça, parfois il faut le reposer avant de basculer dans l’irritation.


(1) Jean-Christophe Rufin – Un léopard sur le garrot Chroniques d’un médecin nomade (Gallimard 2008)

«Il a toujours conservé cette propension des faibles et des gentils à se faire, quoi qu’il arrive, casser la gueule. » (L’auteur parle ici de son grand-père.)
Le nom de Jean-Christophe Rufin, pour ceux (comme moi) qui ne l’ont jamais lu, est associé à trois choses : la médecine humanitaire, le Prix Goncourt, et la représentation de la France en tant qu’ambassadeur. Mais ses activités sont bien plus étendues ! C’est ici le terme de « chroniques » qui m’a attirée, et en ce sens je ne suis pas déçue.
Passée une brève narration de son enfance, l’auteur entame la partie médecine par cette phrase : « Les études de médecine sont longues mais faciles. » et un peu plus loin « Seul comptait le travail. J’ai travaillé. » Et tout au long de son autobiographie (partielle et partiale), il semble ne pas pouvoir se défaire d’une espèce de complexe du laborieux, moui vous savez j’ai fait tout ça mais je n’ai pas de mérite, j’ai juste bossé je ne suis pas brillant. Et puis s’y mêle en même temps une certaine forme de vantardise consensuelle, je ne veux me faire aucun ennemi et mine de rien, la vache, je ne suis pas loin d’être très bon, moi, finalement.
J’exagère mais en ce qui me concerne, l’irritation se situe bien là, dans mon incapacité à me faire au final une idée du bonhomme, bon ou brillant, gentil ou mégalo assumé je ne sais pas, ça ne transparaît pas dans son écriture (laquelle est appliquée, quelques mignons imparfaits du subjonctif, une recherche du mot exact à sa juste place, mais ne m’a pas éblouie non plus par une quelconque maestria). Parfois, j’y ai cru, au détour d’un « J’aperçus pour la première fois cette vérité, dont l’évidence ne me frappera que plus tard, à savoir que j’étais un imbécile. » Parfois, mon intérêt faiblissait.
Mais le contenu est réellement intéressant, multiple, nous entraîne dans plusieurs univers très différents (enfance, médecine, neurologie, humanitaire, politique, monde de l’édition…), tour à tour grave ou didactique, plus léger voire moqueur.
Un exemple d’anecdote ? Ce mandarin qui aimait à jouer ce tour à ses étudiants, en leur déclarant, après les avoir tous fait goûter l’urine d’un patient : « Mes chers confrères, reprenait-il avec un sourire méchant, je vous ai souvent répété que le premier de nos sens est la vue. Il doit exercer son empire sur tous les autres : l’essentiel est l’observation. Or, si vous m’aviez bien observé vous auriez remarqué ceci : j’ai plongé dans ce verre mon index, mais c’est mon médius que j’ai sucé… »
Et puis encore ces mots très justes sur la neurologie, ces explications sur les véritables enquêtes que la médecine mène parfois pour cerner la maladie (House n’est pas si exagéré, finalement !), ces descriptions incroyables des services d’accouchement en Tunisie, etc., oui, il y a vraiment des choses passionnantes dans ces chroniques.

(2) « D’une certaine hauteur, on ne voyait plus que la présence des gens, et non les gens eux-mêmes.« 

Le dîner – Herman Koch
Belfond, 2011, 330 p.
Un restaurant huppé aux Pays-Bas, deux frères qui dînent ensemble, avec leurs épouses. Paul, le narrateur, renâcle à y aller, il récrimine sur tout ce qui bouge (avec beaucoup d’assertions idiotes sur la restauration, d’ailleurs), et le style est plat, plat, plat, me suis demandée si j’allais aller au bout. Petit à petit, les contours s’affinent, la situation se précise, les apparences étaient – comme toujours – trompeuses. On a donc deux frangins, certes, mais pas n’importe qui. L’un deux est en passe de devenir premier ministre, son épouse vient visiblement de pleurer dans la voiture en venant. Paul et Claire, eux, semblent parfaitement solidaires et sur la même longueur d’ondes. Mais laquelle ? Il leur faut donc maintenir le jeu des apparences – on dîne sous les yeux d’électeurs -, tout en abordant à un moment ou à un autre un sujet douloureux : leurs fils respectifs ont commis un acte très grave, ils en ont eu connaissance et doivent décider d’une ligne de conduite… Et alors là le style n’a plus rien de plat (bien qu’il ne soit pas non plus littéraire) : c’est typiquement le genre de roman qu’on termine en apnée, la main sur la bouche pour s’empêcher de crier (ou gémir, tellement c’est insidieux ce qu’on apprend), additionnant 2 + 2 et refusant d’en croire les déductions de notre cerveau. Le thème central est bien la violence, mais pas tout à fait celle annoncée par la 4° de couv. Il s’agit en fait de la pire qui soit au monde, à mes yeux, et je ne peux absolument rien révéler de plus. Le traitement est politiquement incorrect, et Herman Koch parvient à nuancer sa charge (malgré tout féroce) en proposant quelques explications, à défaut de justifications. Absolument glaçant et diablement efficace.
Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
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