Deux enfants du demi-siècle de Charles Nemes
HC éditions 2017, 205 pages

« Pouvait-on être bon père sans être vieux con ? Toussaint s’efforça de retenir les sarcasmes, chercha en vain une formulation praticable de ses réticences et recommandations, décida de changer de sujet pour éviter l’explosion.
– Tu n’es pas en vacances ?
– Si.
– Qu’est-ce que tu fais à Paris, alors ?
– C’est mon mec, il a un job d’été…
Il eut la vision d’un balèze aux tatouages de forçat serrant sa fille dans ses bras illustrés, pesant de sa masse musculeuse sur la gracile silhouette étendue toute nue sur son lit avec l’assentiment de sa mère irresponsable. Il ne savait plus s’il était bon père, mais vieux con, il l’était sans conteste. (…)
Il détailla le visage de Valentine. C’était donc cela qui lui procurait ce nouvel aplomb. Il s’était interdit de penser « l’amour ». Son esprit fut envahi par un flot d’interrogations sur l’âge du lascar, son milieu social, le métier de ses parents, qu’il voulut endiguer en fumant une cigarette supplémentaire. Sa main tremblait trop, il ne parvint pas à l’allumer. Valentine la lui prit, la porta à sa bouche et l’alluma pour lui.
– Tiens.
Toussaint inhala une bouffée de plusieurs litres; il était redevenu un fumeur authentique. Valentine eut un sourire déconcertant.
– Réponses à toutes les questions que tu as envie de me poser mais que tu te retiens pour ne pas avoir l’air d’un papy : il a mon âge, il s’appelle Victor, il clope moins que moi, il ne boit pas d’alcool, il n’est pas sportif du tout, il est taillé style crevette, un peu dans ton genre quand tu étais ado – j’ai vu les photos -, ses parents sont libraires et c’est lui qui m’a donné l’idée du Primo Levi, pas mon prof de français. C’est un bouquin italien, je te rappelle. Ah oui, on ne fait pas attention, comme tu allais demander, puisqu’on n’a pas encore fait l’amour, mais ce jour-là, je te le jure, on fera très gaffe. ça te va ?
Vieux con, et content. Quel bel anniversaire. »

Toussaint reçoit autour de ses cinquante-six ans un courrier de la Caisse de retraite l’invitant à faire le point sur ses trimestres et ça ne lui plaît pas du tout. Il se sent poussé dehors, sur la voie du rebut, il y voit une fin. Ce qu’il ignore c’est que la fonctionnaire chargée de son dossier n’est autre que Thérèse. Ils ne se sont pas vus depuis quarante ans mais ont été l’un pour l’autre le premier amour, la première fois qu’ils ont fait l’amour. Par petites touches on revisite leurs vies respectives avant de les voir se retrouver… Peut-on mettre en scène les pitreries d’Eric et Ramzy au cinéma et à la télé, proposer une soirée Primo Levi sur Arte et écrire de bons romans ? Charles Nemes, lui, peut, en tout cas (et il est peut-être le seul à pouvoir, d’ailleurs). C’est son septième roman et il est, à mes yeux, excellent. Toujours très juste, il rend parfaitement compte des airs du temps qu’il évoque et n’hésite pas à creuser les sujets radioactifs, d’une plume vaillante et exacte. Que son héros soit correcteur littéraire donne l’occasion de quelques passe d’armes réjouissantes, le tout tour à tour cocasse et très tendre. Peut-être faut-il avoir déjà soi-même quelques décennies au compteur pour apprécier les bilans de vie que le roman expose, je ne sais pas, ce que je sais en revanche c’est que je relirai Charles Nemes.

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