*Shakespeare, Coriolan, acte II, scène 1, traduction de François-Victor Hugo.

Les furies de Lauren Groff
Editions de l’Olivier, 2017, 427 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau (Fates and Furies 2015)

« En premier lieu, dites-moi quelle est la différence entre la tragédie et la comédie.
Francisco Rodriguez répondit : La solennité d’un côté et l’humour de l’autre. Gravité et légèreté.
– Faux, déclara Denton Trasher. C’est une astuce. Il n’y a pas de différence. C’est une question de perspective. L’art de conter une histoire est un paysage, la tragédie, c’est la comédie, et la comédie, c’est le théâtre. Tout dépend de la manière dont vous cadrez ce que vous voyez.« 

En 2015, année de sa parution aux Etats-Unis, « Les furies » a été consacré meilleur roman de l’année par Barack Obama, le propulsant dès lors à travers 30 langues et le dotant de grandes attentes : il y répond. « Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues sans surprise, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affûté, comme une bombe qui explose. » Voilà ce qu’a écrit Lauren Groff dans ces 427 pages, du désordonné, de l’affûté, une bombe qui explose, et le lecteur en redemande. C’est l’histoire d’un mariage, on rencontre Lotto, sa vie, son oeuvre, sa lottitude, le rejoint Mathilde, et ils vivent heureux durant vingt-trois longues années, auxquelles on assiste avec grand intérêt (Lotto est dramaturge, le monde artistique au sens large est longuement évoqué); débute ensuite un retour sur Mathilde, qui, si elle n’a jamais menti au sens propre, a beaucoup omis. Explose alors une narration qui virevolte d’une période à une autre, et revisite ce qu’on connaissait de la vie de ce couple fusionnel d’un tout autre point de vue…
Fascinant de bout en bout, cet hypnotique roman est servi par une traduction parfaite. A lire absolument ! (Le très bon billet du Prof Platypus, celui de Cathulu).

Dans les remerciements : « Que soient bénis tous les relecteurs et vérificateurs de ce monde. Bénis également les lecteurs de ce livre. Et tant qu’on y est, les lecteurs de tous les livres. »
——

Je n’ai pas (encore) lu « Arcadia », mais j’avais aimé « Les monstres de Templeton »
C’est là qu’elle fait son entrée, Wilhelmina Sunshine Upton, dite Willie, fille de Vi(vienne), descendantes directes du fondateur de la ville. Là, c’est Templeton, création imaginaire autour de Cooperstown, ville chérie de l’auteure.
Un matin très tôt, alors que le monstre qui vivait au fond du lac depuis deux cent ans flotte raide mort à la surface, Willie rentre la mine basse et le désespoir au coeur dans sa petite ville. Sa mère, Vi, ancienne hippie qui vient de trouver le salut dans une religion, lui fait alors une révélation fracassante. Tourneboulée, Willie va se lancer dans une grande recherche généalogique, embrassant deux siècles de petites et grandes aventures…
Elle est chouette, Willie. Presque autant que Templeton, pour laquelle on se prend d’une affection folle : ses Joyeux Joggers, ses bibliothécaires, les vieux copains d’école… Tout ce qui se passe au présent est passionnant, on tremble pour Clarissa, on s’intéresse à tout, ça fourmille de vie. Les différents intervenants du passé sont moins plaisants à suivre, c’est assez embrouillé (malgré – ou à cause de ? – les arbres généalogiques complétés et modifiés au fur et à mesure des découvertes de Willie). Mais on apprécie finalement franchement cette histoire multicolore et pétillante, les portraits disséminés ça et là, tous ces puissants sentiments qui couvent sous les mots.
Un roman fantasque et attachant.

Ed. Plon, Août 2008, 427 p., 21,90 €
Trad. (USA) par Carine Chichereau
Titre original : The Monsters of Templeton

Un peu moins « Fugues »
Neuf histoires étranges
On retrouve Templeton dans la première nouvelle, et on a l’impression de retrouver de vieux amis, à travers l’histoire de Lollie. 17 ans, grosse, elle vit avec sa petite soeur hyperactive et sa mère, est championne de natation. A travers toute la présentation de son univers on s’attend à quelque chose, à souffrir, à être surpris, je ne sais pas, quelque chose se met en place, et on a une vraie espérance, une attente. Qui est plutôt déçue, en fait, parce qu’il est assez difficile de comprendre pourquoi la découverte d’un bordel mettrait tellement une ville en émoi. Et puis parce qu’on laisse tomber Lollie, surtout.
C’est sans doute ce qu’a voulu Lauren Groff, désarçonner son lecteur, le mettre sur une piste et puis barrer à droite toute, le balader. Et insérer pas mal d’étrangetés, qui laissent une impression de gêne aux entournures, qui ne coulent pas véritablement, selon mon ressenti. « Fugue« , en l’espèce, qui donne son titre (mais au pluriel) au recueil, est l’archétype de tout ce que je n’aime pas dans une histoire, le côté fouillis, je mélange plein de trucs qui vont se rejoindre, vous allez voir, mais je ne vais au bout de rien, bon, j’ai lu distraitement.
Par contre j’ai beaucoup aimé « Le partage des eaux« , la seule histoire à mon sens qui tienne ses promesses, qui possède sa propre grâce un peu floue et qui partage sa petite musique avec le lecteur. « Cette histoire n’a ni fin ni limite » : c’est bien dommage que toutes ne lui ressemblent pas.

Ed. Plon, janvier 2010, 264 p.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau
Titre original : Delicate Edible Birds

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