Ce 3 janvier 2017, les éditions de La Table Ronde font paraître trois livres de Jérôme Leroy, un inédit dans la collection Vermillon et deux rééditions en Petite Vermillon (poche), c’était l’occasion pour moi de le découvrir (je n’avais jamais entendu parler de lui, ou n’y avais pas prêté attention le cas échéant). J’ai commencé par « La minute prescrite pour l’assaut« , que j’ai beaucoup aimé :

« Il se releva du divan, faillit tacher son costume en lin et regarda les rayonnages de la bibliothèque qui occupait le seul pan de mur doit dans cet appartement mansardé : y étaient disposés une dizaine de manuels scolaires, une grammaire structurelle, un essai sur l’éducation, des dossiers cartonnés où devaient se trouver des minutieuses préparations de cours, trois livres de Philippe Delerm, mais pas de littérature. C’était normal, Fleur était professeur de français. »

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La minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy
La Table Ronde, collection La Petite Vermillon, 2017, 377 pages

Précédemment édité par Mille et une nuits (Fayard) en 2008

Rien ne va plus nulle part : en ce futur pas si éloigné que ça, sous le gouvernement Dati 2 une loi Estrosi autorise le port d’arme pour tous les français, organisés majoritairement en Zatocs; le Kazakshtan a fait exploser une centrale nucléaire, furieux d’être ignoré du monde entier, et ne nuage se dirige droit sur nous; l’Inde et le Pakistan jouent à se nucléariser l’un l’autre, un virus foudroyant est découvert et dans le monde entier un jeu vidéo rend dinguo les préados qui parviennent au niveau ultime. J’en oublie sans doute mais l’issue est certaine : c’est la fin du monde. Kléber l’a sentie venir de longue date et a adopté la seule attitude possible selon lui : du vin, des femmes et des livres, dans l’ordre et le désordre. L’occasion pour Jérôme Leroy de nous offrir un roman hypnotisant où le mordant d’un style riche et d’une culture éblouissante ne nous laisse aucun répit. Volontiers réac et joyeusement provocateur, son double littéraire nous promène de posture en sincérité touchante et ça fait mouche. A lire !

« (…) l’euphémisation systématique, cette rhétorique préférée des vrais violents. »

« Kléber pense que le feu et les virus ont ce point commun qu’ils ne parviennent pas à résoudre dialectiquement une contradiction difficilement soutenable : comment ne pas tuer complètement ce qui les nourrit. Les hommes n’auront pas fait mieux. »


J’ai ensuite lu la parution brochée, « Un peu tard dans la saison » (254 pages), qui m’a moins plu.

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« Il n’y a plus de calme aujourd’hui. Des accalmies. Et encore.« 

C’est Agnès qui raconte, en 2033. A cette époque, en France règne une nouvelle civilisation nommé « La Douceur ». Elle a connu l’ancienne, la nôtre, qui a déraillé à partir de Charlie, partant rapidement en sucette entre terrorisme et révolte sociale, phénomènes aggravés par l’Eclipse : les gens se sont mis à disparaître, purement et simplement, très brutalement. N’importe qui, quelles que soient ses conditions de vie, son âge ou son sexe, partait, la plupart du temps sans un mot, vivre ailleurs et autrement. Ceux qu’on retrouvait disaient simplement « ça ne m’intéresse plus ». Agnès était capitaine des services secrets, ça consistait principalement à exécuter des gens sur ordre. En décembre 2014 elle s’est mise à espionner de très près Guillaume Trimbert, un écrivain un peu obscur sur le retour. Ils mènent alternativement le récit sans que l’on sache ce qui les unit… On retrouve ici les thématiques de Jérôme Leroy et tout ce qui constitue sa marque : les livres, le vin, le sexe (la mer, Lille,…) et évidemment la fin du monde, mais le registre est bien différent de « La minute prescrite pour l’assaut » Il y a une lassitude qui imprègne tout le roman, quelque chose qui m’a semblé un peu factice, les révélations finales font un peu flop, on a du mal parfois à réprimer un petit bâillement, dû à une sensation de redite. Pas complètement convaincant.

« C’est toujours étrange de s’apercevoir que le bonheur a existé, ou à défaut, un certain bonheur d’être au monde.
– Tu trouves que c’était mieux avant, vieux réac ?
– Non, je dis juste que c’est pire maintenant.« 


J’ai terminé ce cycle Jérôme Leroy par « Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine » (230 pages), un recueil de nouvelles Précédemment édité par Mille et une nuits (Fayard) en 2007.

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Dans lequel j’ai trouvé la genèse d' »Un peu tard dans la saison« , une nouvelle de sept pages intitulée : « Agnès s’en va« , ce qui m’a fait prendre conscience que j’avais vraiment tout lu à l’envers. Je préconise de commencer par ce recueil, puis le roman inédit, avant d’en terminer par « La minute prescrite pour l’assaut » (mon préféré) et de partir à la rencontre des parutions précédentes. C’est qu’on n’a pas envie de quitter la plume de Jérôme Leroy une fois découverte ! Avant toute chose, il donne envie de lire; ne cessant de citer et d’évoquer poèmes et romans diverses (allant de la SF au plus classique des classiques), on s’interrompt régulièrement pour noter un titre ou un auteur. Ensuite, sa fin du monde sans cesse déclinée impressionne, il met le doigt sur des dysfonctionnements réels et lance de saines interrogations. Enfin, sa plume est au service d’une vive imagination qui nous fait tourner les pages de ce recueil avec appétit, même si la systématisation du ressort « à chute » n’est pas très heureuse.

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