« Et la dernière chose nulle que j’ai lue, c’est le premier acte du Songe d’une nuit d’été.
Mme Whitehead est du genre « C’est le plus grand ! » et elle fait semblant de rire aux soi-disant blagues de Shakespeare. Moi, ça ne me parle pas. C’est que des « qu’ils fissent » et des « qu’elles eussent » et je sais que les gens trouvent ça excellent, mais je pense que c’est juste parce qu’ils se croient intelligents à lire ça. »

Ma vie de (grand et parfait) génie incompris de Stacey Matson
Actes Sud Junior, 2016, 296 pages
Traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Abier

Stacey Mason est devenue une adulte pleine de fantaisie, qui a exercé des métiers aussi divers que responsable des guides au Parlement du Canada à Ottawa (elle explique sur son site que de penser qu’à un moment de sa vie, on pouvait se présenter au Parlement et la demander et les gens savaient qui elle était, une idée qui la réconforte encore aujourd’hui dans ses moments de creux), fée de goûter d’anniversaire ou vendeuse de sapins de Noël. Mais depuis toujours, son rêve était de devenir écrivain. Célèbre, de préférence. C’est aussi le credo d’Arthur Bean (Arthur Fayot, dans la version française, le pauvre), qui, à treize ans, vient de vivre la plus traumatisante des épreuves : sa mère est morte. Après un été passé chez ses grands-parents, de retour aux côtés de son père déboussolé, il reprend les rênes de sa vie et fait sa rentrée en cinquième avec un peu de retard (au Canada, le collège débute en 5° pour 3 ans, la 6° termine la scolarité en primaire). Au travers de sa correspondance avec ses divers enseignants et deux ados qui prendront une grande importance dans sa vie (le brutal Robbie Zack et la si jolie Kennedy), par mail, notes, et courriers (épistolaire donc), on assiste à festival d’humour et d’inventivité. Arthur est très intelligent, volontiers impertinent (sans toujours mesurer la portée de sa « créativité »…), parfois arrogant et souvent sarcastique, le tout couplé à la naïveté de son âge et à ses conditions de vie tout de même peu faciles. Déterminé à gagner le concours de nouvelles des Jeunes Auteurs, mais totalement sec devant la page blanche, Arthur est une éponge qui plagie comme il respire, sans en avoir le moins du monde conscience ou avec un mauvaise foi si amusante qu’il est bien difficile de lui en tenir rigueur (à un moment par exemple, il tente de refourguer sa propre version de Don Quichotte, Stacey Mason avoue que c’est du vécu, elle avait vu enfant « Man of la Mancha » et était persuadée qu’il s’agissait d’une obscure petite comédie musicale dont personne n’avait jamais entendu parler). Le tout est enlevé et se dévore ! A partir de 9 ans (mais les avoir presque 6 fois ne gêne en rien, il y a plusieurs niveaux d’identification à l’oeuvre, promis). Premier volet d’une trilogie, on a hâte de lire la suite. *Coup de coeur

(Bravo au traducteur pour les poèmes !)

Il faut écouter l’autrice nous parler de son roman, elle parle un très bon français avec un accent à la fois canadien-anglophone et québécois ! (J’adore)

* A un moment Arthur nous parle de « Interface » de MT Anderson, un roman que je recommande également :

« Est-ce que tu n’es pas fatiguée d’avoir toujours les mêmes épaules ?
Et si tu essayais les extensions ? »

C’est un temps où les enfants sont achetés sur catalogue : vous me mettrez mes yeux, la bouche de son père et pour tout le reste mettez tout comme tel acteur. Hop, on fabrique. On ajoute une belle interface qui de fait grandit si intimement reliée au cerveau qu’elle en devient un organe à part entière, indissociable. En permanence, elle pousse à la consommation, toujours, elle pallie à tout effort. Pourquoi apprendre, quand toute information se présente d’elle-même en tête, pourquoi discuter quand on peut tchatter en temps réel, pourquoi se toucher quand on peut ressentir en téléchargeant les souvenirs des autres, pourquoi penser, à quoi cela pourrait-il bien servir ?
Titus est un pur adolescent de son temps. Il rencontre Violet, dont les parents ont refusé – dans un premier temps – de subir l’interface. Elle l’a donc eu plus tard, quand elle était déjà une enfant. Trop tard pour que la greffe prenne tout à fait…

Interface est une histoire d’amour, tragique, déchirante, dans une Amérique moribonde, où tout fait froid dans le dos et où la séduction des choses brillantes (au sens bling bling) et futiles s’exerce malgré tout. Toute la subtilité est là, dans le paradoxe constant d’une attraction aussi tangible que totalement vaine.

Interface – M.T. Anderson
Ed. Gallimard Jeunesse 2004 @ collection Pôle Fiction (poche) 2011, 294 p.
Traduit de l’anglais par Guillaume Fournier
Titre original : Feed (2003)

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