« Il m’a fallu beaucoup d’années pour ouvrir les yeux et entrevoir cette réalité qu’on veut masquer jusque dans les maisons de retraite, où s’entretient l’illusion d’une vieillesse protégée. Tout, pourtant, tient en quelques mots : les vieux souffrent; les vieux ont peur; les vieux s’efforcent de durer et, cependant, sont pressés d’en finir; les vieux ne croient plus à rien. Quelques-uns s’efforcent d’entretenir les apparences. A quatre-vingt dix ans passés, ils veulent montrer leur résistance, leur énergie, leur jeunesse d’esprit. Ils s’inventent même quelques projets. Puis, comme les autres, ils finissent par s’effondrer, tombent dans la salle de bain où ils se traînaient encore, se cassent le col du fémur, s’abîment dans un lit, perdent le moral ou perdent la tête. Ils deviennent plus lents, plus lointains, plus vagues. Tout le monde y passe, il n’y a rien à faire. On meurt rarement heureux. Tout juste est-on parfois soulagé de mourir. »

Livre pour adultes de Benoît Duteurtre
Gallimard, collection blanche, 2016, 256 pages

C’est un roman qui tient entièrement dans les fils ténus qu’il noue entre ses parties : tissé de notes, de réflexions et de quelques textes de fiction, il explore ce moment de la vie où l’on bascule « de l’autre côté », où on se retourne sur la moitié déjà vécue. D’une lucidité parfaite (et d’une grande sincérité), il assène tranquillement quelques vérités qu’on n’a jamais envie d’entendre, mais contre lesquelles on ne peut opposer d’argument véritable. Vieillir, c’est moche, et c’est comme ça. Benoît Duteurtre est très fort, parce qu’en exposant en long et en large les détails de la disparition d’un monde qu’il a connu enfant dans les Vosges, il provoque chez le lecteur un sentiment de ras-le-bol : assez de ces propos réactionnaires, l’organisation contemporaine de la société est loin de n’être que parkings entre deux zones commerciales identiquement navrantes tel que décrit, oui mais il entrecoupe ses visions désolées (et parfois désolantes) de l’existence par de la fiction volontiers marrante (et fine). La découverte d’une tribu préhistorique épargnée par la société moderne, une île où un pseudo Zuckerberg a bâti une utopie décriée, quelques pages si touchantes ici ou là sur sa mère (en fil rouge), tous ces si jolis propos sur son compagnon, et cette joie de vivre que les propos les plus pessimistes (la plage d’Etretat prétexte à l’injonction de ne surtout pas faire d’enfants) ne parviennent jamais tout à fait à éteindre. Empli de contradictions, Benoît Duteurtre ? Bien sûr, comme nous tous. Mais nous sommes peu nombreux à être capables de l’exprimer aussi élégamment.

« Une phrase m’est soudain venue : « Je vis dans un perpétuel enchantement. » Je sais que ce tempérament heureux est une grâce, tout comme le privilège de me lever chaque matin plein d’énergie, quand d’autres éprouvent, à la même heure, le seul désir de se rendormir pour oublier qu’ils sont en vie. Leur revanche sera d’être soulagé de mourir. Ma punition, comme celle de ma mère, sera de découvrir que cette joie n’était qu’un leurre, prêt à céder devant l’épouvante. »

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