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Numéro 11Jonathan Coe
Gallimard, Du Monde Entier, 2016, 444 pages
Traduit de l’anglais par Josée Kamoun

« Si l’on résume le livre, c’est l’histoire d’une amitié entre deux jeunes filles, Alison et Rachel, sur une période d’environ douze ans. À la fin du roman, après divers conflits et épreuves, leur amitié est la seule chose qui perdure — avec le prunier du jardin des grands-parents de Rachel. »

Voici le résumé que fait l’auteur lui-même de son roman, mais on sait bien qu’il ne faut jamais résumer un roman. Celui-ci, en l’occurence, est impossible à envisager sous un angle global : il ne s’agit que de particulier. Des moments de vie qui semblent se succéder abruptement alors même que tout est lié et que chaque chose, et chaque personnage, trouvent leur résonance. Se situant quelques années après « Testament à l’anglaise »* et sans en constituer une suite à proprement parler, « Numéro 11 » (Downing Street pour le lectorat anglais) en reprend l’esprit et quelques protagonistes et nous expose, souvent par l’absurde, les impasses et les travers des années 2010. C’est féroce, c’est très très très anglais (très) – ce mélange un peu guindé d’extravagance et de gravité, et ça fait appel à nos phobies les plus enfouies. L’histoire de Val, la mère d’Alison qui se consume pour une carrière qu’elle n’arrivera jamais à faire, m’a pétrifiée de bout en bout. En racontant en détail la fourberie du montage dans les émissions de télé réalité, en nous détaillant minutieusement les épreuves auxquelles se soumettent volontairement les candidats, Jonathan Coe est venu gratter sous la peau de mon crâne. Il y a des choses terribles, dans ce roman, qui viennent vous saisir sans que vous puissiez vous défendre, trompé par le ton détaché de la narration et l’humour caustique de la prose. J’ai adoré.

Pas Clara !

*« Tu crois pouvoir tout ramener à la politique, hein, Michael ? Ca te simplifie tellement la vie.« 

« Testament à l’anglaise » de Coe Jonathan (« What a carve up ! » trad. Jean Pavans, 1995, Gallimard) est un exxxxxxxcellllllent roman de 679 pages, que tout le monde a déjà lu, donc point n’est besoin de trop en évoquer. Une famille pourrie dans l’âme qui a la main-mise sur toute l’Angleterre, une période couvrant en gros 1940-1990, des thèmes allant de la politique politicienne aux conditions d’élevage, des personnages qui ne cessent de rebondir les uns sur les autres dans une construction éblouissante, une causticité à se déchirer les yeux tellement que ça pique, des brouettes de choses géniales dans tous les sens et un sens du récit à pleurer de bonheur : en restant dans une description minimaliste des choses, un chef-d’oeuvre, quoi.

Par exemple page 94, regardez-moi cette description parfaite de l’archétype de la blogueuse :
« La chronique paraissait depuis plus de six ans déjà, et portait toujours le titre de UN PEU DE BON SENS. La photographie qui la surmontait n’avait pas changé non plus. C’était là, chaque vendredi, que la papesse de la télévision et des médias prononçait ses oracles sur tout ce qui inspirait son imagination fantasque, et traitait avec une égale conviction de sujets aussi divers que la sécurité sociale, la situation internationale ou la longueur des ourlets des vêtements de la famille royale lors de ses dernières sorties. Depuis des années, elle semblait tenir des milliers et des milliers de lecteurs sous le charme, par son habitude attendrissante d’avouer une ignorance presque totale de ce dont elle choisissait de parler – sa spécialité à cet égard étant d’exprimer les opinions les plus catégoriques sur des livres ou des films controversés qu’elle admettait joyeusement ne pas avoir eu le temps de lire ou de voir. Une autre caractéristique efficace était sa façon d’inclure généreusement le lecteur dans son cercle d’intimes, en s’étendant interminablement sur ses soucis domestiques, d’un ton qui s’élevait à une juste indignation lorsqu’elle évoquait les caprices des maçons, plombiers et décorateurs qui paraissaient se succéder en permanence dans son énorme maison de Chelsea.« 

Page 223, j’aime tellement ce qu’il dit sur les vraies lettres : « Alors je restais à demi endormi dans mon lit, à épier les pas du facteur dans l’escalier. D’une certaine manière, je n’ai jamais perdu cette foi enfantine dans la capacité d’une lettre à transformer mon existence. La simple vue d’une enveloppe sur mon paillasson peut encore m’emplir d’espoir et d’impatience, si éphémères soient-ils. Les enveloppes brunes ont rarement cet effet, il faut dire; et les enveloppes à fenêtres, jamais. Mais il y a l’enveloppe blanche, à l’adresse écrite à la main, ce glorieux rectangle de pure possibilité qui a pu se révéler à l’occasion n’être rien de moins que l’annonce d’un monde nouveau. « 

Page 281, ce sentiment que décrit Phoebe, qui s’applique tellement merveilleusement à la littérature aussi (en tout cas, à ce que JE cherche dans un livre) (et d’ailleurs, ce qu’elle dit au début sur la façon dont l’autre interprète différemment de ce qu’elle même pensait y mettre ce qu’elle a fait, c’est aussi ce qui se produit dès qu’on tente de s’exprimer à travers quelque chose, non ?) :

« La seconde, poursuivit Phoebe en hésitant, les yeux fermés, puis en reprenant sa respiration, c’est une chose que je n’ai jamais eu le courage de dire à personne jusque là, mais… voyez-vous, au cours des années, j’ai fini, avec beaucoup de difficulté, par acquérir une certaine… confiance en moi. En ma peinture, je veux dire. En fait, j’en suis venue à penser qu’elle est vraiment bonne. Ca doit vous paraître très arrogant, conclut-elle avec un sourire.
– Pas du tout.
– Ca n’a pas toujours été le cas. A une certaine époque, je n’avais plus aucune foi en moi. C’est assez… pénible d’en parler, mais… eh bien, c’est arrivé quand j’étais élève. J’avais abandonné mes études d’infirmière pour suivre des cours de peinture. Je partageais un logement, et, une fois, quelqu’un est venu passer quelques jours chez nous. Un jour, en revenant de faire des courses, je l’ai trouvé dans ma chambre. Il regardait un de mes tableaux qui n’était qu’à moitié achevé, moins qu’à moitié, en fait. Et c’était comme si… il m’avait vue toute nue. Et plus que ça. Il s’est mis à en parler, et je me suis alors aperçu que ma toile signifiait pour lui tout autre chose que pour moi. J’avais donc complètement échoué à m’exprimer à travers elle. C’était un sentiment très étrange. Quelques jours après, notre visiteur est parti sans prévenir, sans dire au revoir à personne. Il a laissé un grand vide derrière lui, et je n’ai plus supporté de voir mes tableaux, ni que quelqu’un d’autre les voie. Le résultat, c’est que j’ai demandé à la propriétaire si on pouvait faire du feu dans la cour, et que j’ai brûlé tout ce que j’avais fait, toutes les toiles, tous les dessins. J’ai quitté l’atelier et j’ai repris mon travail d’infirmière à plein temps. Et durant toute cette période je n’ai absolument rien peint. Cela ne veut pas dire que je n’y pensais plus. Je continuais de visiter les galeries, de lire tous les magazines d’art. Je sentais un vide à l’intérieur de moi, à l’endroit où je peignais, et je cherchais quelque chose pour le remplir, quelqu’un, devrais-je plutôt dire, je courais après un tableau, n’importe lequel, qui puisse rétablir le contact. Connaissez-vous ce sentiment ? Vous devriez, dans votre travail : tomber sur un artiste qui s’adresse directement à vous, qui parle le même langage, qui confirme toutes vos intuitions mais qui exprime en même temps quelque chose de parfaitement neuf.« 

Page 335, ceci qui est très drôle (et très triste) : « Serrer quelqu’un dans ses bras, être caliné de temps à autre en retour : c’est important. La femme de George Brunwin ne le serrait jamais dans ses bras, et il y avait plusieurs années qu’il n’avait pas pris de maîtresse. Néanmoins, il avait régulièrement besoin de longues et tendres étreintes, d’extases dérobées, la plupart du temps, dans les coins sombres de la ferme qu’il s’était plu autrefois à dire sienne. Le dernier objet consentant de ses avances était un veau appelé Herbert.« 

Page 359, une idée qui me plaît tant (et que je crois totalement juste) : « Vingt-cinq minutes plus tard, au moment d’éteindre le four, je ramassai le paquet vide dans la poubelle pour vérifier si j’avais bien suivi les instructions. Ce fut alors que tout se produisit. Ce fut, j’imagine, une sorte d’épiphanie. Il ne faut pas oublier que je n’avais à cette époque parlé à personne depuis plus d’un an : j’étais peut-être devenu fou, mais je ne le crois pas. Je ne me suis pas mis à rire hystériquement, ni rien de ce genre. Toutefois, j’éprouvai ce qu’on pourrait appeler un rare moment de lucidité : un éclair d’intuition, subtil et fugitif, mais suffisant pour provoquer un changement radical, sinon dans ma vie, du moins dans mon régime à dater de ce jour-là.« 

« « Que pourrait-il y avoir de pire ? » La question à ne jamais, jamais prononcer dans un film d’horreur.« 


« Qui croyons-nous tromper, hein ? Qui croyons-nous leurrer ? Nous-mêmes, sans doute.
Ce qui nous oblige à leurrer le reste du monde dans la foulée, mais là n’est pas le plus difficile. Le plus dificile, c’est d’y croire soi-même, n’est-ce-pas ? »

Maxwell Sim, 48 ans, Watford, Angleterre. Sa femme l’a quitté, emmenant leur fille pré-adolescente. Il est en dépression, qu’il attribue à cette défection. Il vient d’aller rendre visite à son père en Australie. Il voit une scène banale d’intimité entre une mère et sa fille dans un restaurant, et soudain ne supporte plus sa solitude, brûle de connaître un jour lui aussi cette forme d’intimité, cette proximité tranquille qui n’a nul besoin d’être nourrie ni entretenue, et à laquelle il lui semble n’avoir jamais accédé (et pour cause, surprise finale). Max n’a plus les codes de la communication avec autrui, et bousculé par son envie de changer les choses, il va faire rencontre sur rencontre des plus particulières…

Jonathan Coe a tout compris à tout, et dans ce roman il nous propose un paysage varié – et toujours convaincant, quels que soient les chemins et les styles employés – de quelques-uns de ses chevaux de bataille.
On rit beaucoup (vrai rire sonore en ce qui me concerne) à des passages comme l’ouverture de sa boite mails (la traduction est tellement drôle, bravo !), on sourit aux dialogues souvent très réussis, on savoure ce côté terriblement anglais, décalé, pince-sans-rire et qui est très souvent à l’extrême limite entre le tragique et l’humour, qui fait un peu mal tout en nous rendant accro.
On apprécie la construction à tiroirs, avec insertion d’une nouvelle, d’un mini-essai et d’une belle lettre.
Mais surtout on est pris dans une histoire très tendre, originale, qui nous parle de l’identité des communautés urbaines, de l’uniformisation à outrance, des liens noués sur le net, de l’émancipation qui peut en découdre, des gens qui prennent l’argent comme un but en soi, de choses qu’on a tellement de mal à s’avouer à soi-même parfois, du pouvoir de la littérature… Le tout avec à la fois beaucoup de délicatesse et un entrain qui ne se dément pas un seul instant.
Très jolie chute en plus.

« La vie très privée de Mr Sim » de Jonathan Coe est un roman super chouette que je recommande vivement.

Gallimard, 2011, 449 p. Traduction (GB) de Josée Kamoun
(The Terrible Privacy of Maxwell Sim)


Notes marginales et bénéfices du doute

 

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