« J’étais ce genre de fille qui abordait sa passion pour Diaz Uribe comme un lecteur qui aborde la lecture comme mode de vie, qui lit à tout moment, qui lit Philip K. Dick ou Cortazar ou Baudelaire pendant son cours   de maths, pendant qu’il se douche, pendant qu’il fait la guerre et attend dans les tranchées, un lecteur (une lectrice) qui se choisit un auteur pour l’aider à cartographier son monde, un lecteur (une lectrice) qui dialogue à jamais de manière insupportable, inefficace et nécessaire avec un écrivain. J’étais ce genre de personne. »

– Ovaldé

Soyez imprudents les enfantsVéronique Ovaldé
Flammarion, 2016, 343 pages

C’est l’histoire d’une jeune espagnole qui tombe un jour de ses treize ans sur une peinture, dans un musée. Forte impression, début d’une gentille obsession – « gentille » car Atanasia Bartolome n’a pas, au fond, ce tempérament à aller au bout de ses obsessions. En revanche, elle les laisse se manifester périodiquement et c’est sa recherche sur le peintre qui va guider et rythmer ses dix-huit ans… C’est l’histoire d’une famille à travers les siècles (fantaisiste, évidemment), d’une jeune fille qui se cherche et qui sait – sans savoir – que tout ne lui a pas été dit de ses racines, c’est aussi l’histoire d’un exilé russe parisien, de la mutation des méduses et du camping en bord de mer espagnol hors saison. Entre autres. Car en fait, comme tous les romans de Véronique Ovaldé c’est une histoire fantasque et riante, pleine de couleurs et de douceur qui distille des petits clins d’oeil, l’air de rien. Je l’ai trouvée très inspirée du merveilleux Confiteor de Jaume Cabré, ne serait-ce que dans la narration qui passe de la troisième à la première personne (et retour) sans démarcation (mais aussi dans l’esprit), sans en avoir la portée. Et bizarrement j’y ai vu aussi beaucoup d’Olivier Adam – je me disais même qu’il aurait pu signer certains passages. L’atmosphère, la plume et les impressions sont très agréables mais l’héroïne a eu du mal à m’intéresser, j’ai dû batailler un peu pour  terminer le roman – ce qui ne me plaît jamais beaucoup.

« Il y a quelque chose de doux dans le mouvement des obsessions quand elles partent vers le large. Elles cessent de vous importuner nuit et jour. Ce n’est ni une capitulation ni un abandon. Elles attendent leur heure. Elles peuvent tout à la fin de l’histoire se transformer en cuisants regrets. Mais, si elle sont assez vivaces, elles ressurgiront au moment qui leur semblera le plus propice – à elles. »

Ce que j’ai déjà lu de Véronique Ovaldé :

La grâce des brigands (pas chroniqué)

La salle de bain du Titanic
Trois nouvelles qui dessinent la (triste) vie d’une seule et unique héroïne, dans le même endroit, une station balnéaire. C’est vraiment court, on reste un peu sur sa faim, mais tout ce qui fait le charme de la plume de Véronique Ovaldé (que j’adore) est présent, et il serait dommage de s’en priver.
Déloger l’animal 
J’adore absolument ces romans où l’on se fait piéger, qui se révèlent tout autre chose que ce que la 4° de couverture peut en dire, ou les premières pages laisser supposer. Donc, baissez vos défenses, oubliez ce que vous pensez savoir ou deviner, et entrez dans l’histoire de Rose.
15 ans, en paraissant 7, scolarité en institut spécialisé, une passion pour l’élevage des lapins sur le toit de son immeuble, une Maman à perruque et un père Monsieur Loyal dans un cirque, voici Rose, telle qu’elle se raconte. Sa meilleure amie a 65 ans, et lorsque Maman disparaît, peu à peu elle fissure l’imaginaire qu’elle prenait pour la réalité, qui pouvait nous décontenancer légèrement, pour tout recadrer dans le concret, quitte à écorner la poésie… Car Rose ne ment pas, elle construit à partir de ce qu’elle a entendu, supposé….
Une petite merveille où de page en page on savoure, on apprécie en se félicitant de notre chance.
Extrait : p. 144
« Retournons à la caravane, dit-elle.
Il avala sa salive.
Il se dit, il faut que nous nous arrêtions en chemin, que je trouve un truc à fumer, que je puisse boire quelque chose de fort, que nous nous perdions en route, que la neige se remette à tomber, que nous soyons pris dans le blizzard, que son cinglé de frère surgisse, il faut que nous ne puissions pas atteindre la caravane, que nous fassions tous les bars du coin, qu’elle tombe, que je m’endorme brutalement sur le trajet, que je fasse un infarctus, qu’un nuage toxique s’abatte sur la ville, que se produise un grand incendie, que les Nord-Coréens attaquent, que ma mère débarque et me demande de l’aide pour sortir sa voiture des congères, il faut que je propose autre chose.
Puis Markus s’est dit, putain j’ai jamais eu aussi peur.« 
(avant le premier baiser ! )
Et mon coeur transparent
« Je suis un petit garçon calme et sérieux et incompris et déjà nostalgique. »
Ce sixième roman de Véronique Ovaldé a reçu un accueil critique plus que tiède un peu partout, et ça a bien failli me décourager de le lire. A présent que c’est chose faite, je me demande comment ont fait tous ces gens pour se tromper à ce point ? Je ne parle évidemment pas de leur appréciation subjective, on aime ou n’aime pas le style de Véronique Ovaldé, mais je peux réfuter sans aucune exagération tout ce qui concerne le « pas clair » : Oui, la trame de ce roman se comprend tout à fait facilement, toutes les questions trouvent leur réponse, non, on ne se perd jamais en cours de route et même, il n’y a quasiment pas de digressions….
C’est l’histoire d’un gars super passif. Du genre à s’étonner que les meubles disparaissent, il réalise parfois que tiens, l’armoire a disparu ? Et puis il passe à autre chose, dans son tout petit monde cloisonné. Enfin, pas exactement cloisonné. Retiré, serait plus juste. Il bosse à domicile, ne fréquente personne que le cercle des amis de sa seconde épouse, la belle Irina. Qui justement meurt. Il réalise alors qu’il ne connaissait rien d’elle, et se lance dans une sorte de recherche de la vérité, de très loin enquête policière, essentiellement constituée d’un pas devant l’autre, pour notre Lancelot quelque peu déphasé…
Un roman de Véronique Ovaldé c’est un tout; c’est une entrée sphérique dans son monde, où la neige est consciencieuse, où les tranquillisants induisent un effet patient et dupliqué (je ne connais pas de meilleure façon d’expliquer leur brouillard ! « Dupliqué », c’est tellement ça !), où le juron favori est « funérailles ! », et où les petites filles s’appellent Tralala et jouent avec leurs mains.
Il y a un très frappant paradoxe entre cet univers onirique, vaporeux et plein de fantaisie qui caractérise cette auteure, et la réalité de ce qu’elle décrit, une forme d’engagement réactionnaire de bric et de broc, une saleté quotidienne avec des gens branlants.
Moi, j’adore, je suis cliente, archi-cliente, c’est vraiment original sans être fatiguant (lourd), ça ne pèse en rien sur l’histoire, la portant tout au contraire, et ce n’est pas prétentieux pour un sou.
Des vies d’oiseaux
« Elle n’était pas ivre, simplement prise d’une mélancolie moelleuse. »
C’est l’histoire de Vida, ou celle de Paloma, ou de Taïbo, Adolfo, et derrière eux Gustavo, Eguzki, Miguel, Chili, Teresa, quelques autres encore. Ce n’est pas une histoire, d’ailleurs, ce sont des morceaux de vie, très simples, tout simple, sans ce côté légèrement décalé qu’on trouve souvent dans les romans de Véronique Ovaldé, sans rien de fantastique (au sens du genre).
« Vida a quarante-trois ans. Et pour une raison inexplicable, au vu du bon état général de ses artères et de chacun de ses organes, de l’élasticité encore intacte de sa peau, de la chair de ses bras qui ne pend pas quand elle tente d’attraper quelque chose sur une étagère, malgré tous ces signes qui lui disent que le temps n’est pas encore venu de refermer sa porte, Vida se sent infiniment vieille. Elle se surprend à se demander pourquoi elle a accepté d’offrir sa vie entière à Gustavo, comment les humains en arrivent à ce genre d’arrangement.« 
Gustavo appelle la police, un jour, parce qu’en leur absence leur belle maison de gros richous a été squattée. C’est Taïbo qui vient prendre leur déposition, manière de dire d’ailleurs, car rien n’a été ni volé ni cassé, juste occupé. C’est Vida qui le reçoit. Il ne se passe rien, qu’une dame qui parle à un policier un peu plus jeune, beaucoup plus calme. Bien que Vida soit d’une placidité apparente à toute épreuve elle-même. Et puis Taïbo a ses failles lui aussi, dix ans que Térésa l’a quitté et il lui semble qu’il ne s’en remettra jamais.
Et puis d’autres maisons sont aussi occupées illégalement. Et puis il semblerait que Vida ait un petit peu menti, sur quelque chose qui n’a rien à voir. Et puis…
Dieu que ces pages passent trop vite ! Tout m’a plu, dans ce roman qui exhale ce que j’aime tant dans la plume de Véronique Ovaldé, ces consonances espagnoles, ce flou savant, ces petits éclats qui viennent se ficher en plein coeur, ces gens juste comme il faut, ni tops ni nazes, juste eux, debouts, vrais, faillibles.
 « Si tu voulais des garanties, ma douce, il fallait acheter un toaster.« 
Ce que je sais de Vera Candida 
Elles sont quatre, de Rose Bustamente (la plus jolie fille de Vatapuna) à Monica Rose (son arrière-petite-fille) et c’est l’histoire de cette lignée uniquement féminine qui nous est racontée. Tout commence dans une petite île imaginaire d’Amérique du Sud, dans un temps indéfini qu’on croirait volontiers hors du temps, pour se terminer dans une ville contemporaine avec des faits très concrets. Comme si on se réveillait tout doucement d’un conte, comme si aussi la réalité ternissait tout. L’une d’entre elle quittera l’île, pour rompre la fatalité. C’est en tout cas ce qu’elles croient…
En lisant la prose de Véronique Ovaldé, j’ai été submergée par sa beauté, tout entière au service de son imaginaire extraordinaire. Je ne connais pas d’autre plume contemporaine française capable d’une telle chose. Il y a un refus total de la lourdeur, une mise en légèreté qui ne cède jamais rien au futile.
Par exemple, quand Rose Bustamente demande à Jeronimo ce qu’il pense des enfants, il lui répond par une histoire. Le fond de cette histoire, plombant s’il en est, est la cause de tous les malheurs de cette lignée de femme. A cause de, donc. Plus tard, ce sera pourtant grâce à la même chose, au fond (le nazisme) que Vera Candida trouvera refuge auprès de Gudrun Kaufman. C’est là, c’est écrit dans l’histoire mais ça ne fait pas partie de la narration apparente. Tout le roman propose comme ça des pistes d’interprétation, que le lecteur saisit ou pas, selon sa propre lecture. Et aucune n’est plus juste qu’une autre. C’est ça, pour moi, la légèreté.
J’ai aimé follement chaque phrase, chaque mot de ce roman. Il a une odeur, une couleur, un humour discret (« Mais un jour ce qui devait arriver arriva : un petit garçon de Vatapuna attendait Rose au retour de sa pêche. Il était assis sur la plage, il la regardait venir du large à l’abri sous son chapeau de paille verte. (Cette paille n’est pas encore mûre et elle mûrit sur la caboche. Le chapeau change insensiblement de couleur jusqu’à devenir marron, c’est un plaisir pour les yeux et une surprise quotidienne, un couvre-chef comme ça; la paille dore puis brunit et, pour que le processus s’arrête, il faut la baigner chaque jour dans de l’eau citronnée. Comme les enfants portent souvent ce genre de chapeau à Vatapuna, ils  dégagent tous une délicate odeur de citronnade. Mais trêve de couleur locale.« ), un univers entier qui s’offre comme un cadeau enchanté au lecteur. Les personnages sont apparus immédiatement devant mes yeux, c’est presque une expérience dimensionnelle, un livre magique qui en s’ouvrant projette autour de lui son contenu. Je les vois tous, ils sont un peu fatigués, farouches, inadaptés. Je les aime.
« L’arithmétique
Pendant des années, quand Monica Rose s’assoirait sur le canapé entre Vera Candida et Itxaga, elle se serrerait contre eux, bougerait son minicul comme si elle se faisait un nid, les prendrait par le bras et dirait, On est bien tous les deux.
La première fois, Vera Candida rectifierait, On n’est pas deux, on est trois.
Et Monica Rose répondrait, On est bien quand même.« 

 

Publicités