« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie; ceux que nous mangeons. »

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Défaite des maîtres et possesseursVincent Message
Seuil, 2016, 304 pages

« Défaite des maîtres et possesseurs », qui vient d’obtenir le Prix Orange du livre 2016, est un roman saisissant. Débutant sans une ambiance un peu underground (le narrateur rentre chez lui et constate l’absence de sa compagne; immédiatement inquiet, il pense que ses activités subversives sont en cause) il éclaircit son propos de page en page tout en pénétrant de plus en plus profondément dans un réel malaise. Nous sommes dans un futur qui a vu la Terre colonisée par des êtres venus d’ailleurs; des êtres qui ont pourtant beaucoup de choses en commun avec les Hommes et qui, à leur contact, ont adopté nombre de leurs us et coutumes… En évoquant un futur Vincent Message raconte pourtant notre exact présent. Plaçant son regard dans une approche globale de la planète, il pointe nos modes de vie et leurs conséquences et c’est glaçant. Abordant sans frémir les aspects politiques et philosophiques, il parvient à maintenir une histoire concrète et on est totalement captif. Le style est recherché tout en étant limpide, je suis toujours admirative des plumes qui parviennent ainsi à parler juste : tout est terriblement précis et d’une efficacité parfaite. Brillant !

« Je suis convaincu dorénavant que critiquer sans complaisance les siens, ce n’est pas s’autoflageller, faire éclater sa chair en plaies que rien ne referme, mais faire la preuve de sa force, au contraire. Car tout vivant dans ce monde veut vivre. Et le vivant qui se critique, il affirme simplement qu’il se sent en mesure de survivre à la critique. »

« On ne confie pas de combats aux autres. Ceux dont on sent qu’ils nous animent, on les reprend, on les poursuit, on ne capitule pas. Je vais essayer, désormais, de ne plus compter au nombre des attentistes, des spectateurs, des trop confiants, mais de grossir le petit nombre des voix qui disent qu’il y a scandale, aberration, horreur, et de faire grandir le nombre de ces voix, et de faire en sorte qu’elles s’élèvent, qu’elles soient de plus en plus hautes, de plus en plus fortes – pour protester. »

« Au cours des quinze mois éprouvants où j’ai recherché un emploi, je me suis rendu compte que je ferais partie très vite, si je ne trouvais rien, de ces personnes au visage terreux qui passaient leurs journées à se battre contre les idées noires, qui n’avaient rien à raconter et n’osaient plus parler aux gens. On peut juger que c’est triste, mais c’est le réel, c’est comme ça que les choses se passent. Notre société pousse de plus en plus loin l’automatisation des tâches, met tout en oeuvre pour faire baisser les coûts et accroître la cadence, réduit du même coup comme jamais les possibilités de travail, puis jette l’opprobre sur ceux qui n’en trouvent pas. »

« Chaque soir ou presque, maintenant, nous regardons des films. C’est que le soir j’en ai marre d’être moi-même. Je veux sortir, et je n’ai plus l’énergie pour sortir physiquement; si c’était envisageable, d’ailleurs, j’aimerais sortir sans m’accompagner, en me laissant moi-même à la maison. »

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