Franzen

PurityJonathan Franzen
Editions de l’Olivier 2016, 752 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis (2015 Purity)

J’ai pris plaisir à ce lire ce nouveau roman de Jonathan Franzen, et pourtant, objectivement, je le reconnais raté. Le procédé qu’il utilise – raconter le présent tout en intercalant de longs morceaux du passé sans démarcation nette – n’est pas très fluide, il survole de trop nombreux sujets sans veiller de trop près à son contexte (on dirait une version « pour les nuls » de l’Allemagne de l’Est, par exemple) et son épilogue frise le ridicule – pour dire le moins (je l’ai trouvé guimauve, mais guimauve !). Mais la narration est toujours aussi entraînante, et ça commence vraiment très bien : on fait la connaissance de mademoiselle Purity Tyler, dite Pip, qui est immédiatement très attachante. Elle végète dans un job qui ne lui plaît pas, elle a une dette étudiante monstrueuse, vit dans un squat avec des gens étranges et a pour toute famille une mère *difficile* dont elle est très proche. Une allemande lui propose un stage rémunéré au Sunshine Project, sorte de Wiki Leaks puissance ++, dont le boss est une célébrité ultra charismatique… S’enchaînent alors des péripéties surprenantes, dans un grand mélange des genres et en s’arrêtant longuement sur plusieurs personnages (qui, on s’en doute, se révèleront avoir tous un lien entre eux) – mais qui aussi, hélas, se montrent tous tordus. Et c’est je crois le bon adjectif pour définir ce roman : il est tordu (dans toutes les acceptions). Ce qui n’est pas un problème en soi, malheureusement ça ne fonctionne pas bien : la graduation de la folie est décrite noir sur blanc, sans jamais vraiment nous embarquer avec elle; et c’est comme ça pour beaucoup de choses, on a beau comprendre intellectuellement, on n’arrive pas vraiment à y croire, à y être, on reste en retrait et y-a-t-il quelque chose de pire, en tant que lectrice ? Et en même temps il y a quelque chose de profondément addictif, j’aurais voulu avoir la possibilité de tout lire d’un coup, sans pauses, j’avais toujours envie de continuer – principalement pour les changements d’univers, les surprises. Beaucoup plus romanesque que ses précédents romans.

Clara a aimé, Papillon beaucoup moins.

« Ne me parlez pas de haine si vous n’avez jamais été marié. Seul l’amour, seule une longue période d’empathie, d’identification et de compassion peuvent enraciner une personne dans votre coeur si profondément qu’il devient impossible d’échapper à la haine que vous avez pour elle, définitivement impossible; à plus forte raison quand ce que vous détestez le plus chez elle est sa capacité à être blessée par vous. L’amour persiste et, avec lui, la haine. Même détester votre propre coeur ne vous soulage pas. » ==> Oui et non.

« David Laird appela lors de l’un de ces après-midi. Je dus lui expliquer qu’Anabel avait un petit ami et que j’étais cette personne.
Intéressant, dit-il. Je vais vous confier un petit secret : je suis heureux d’entendre une voix masculine. J’avais peur que le vent ne souffle en direction de sa copine gouine timbrée, uniquement pour m’emmerder.
– Je ne crois pas qu’il en est jamais été question.
– Vous êtes noir ? Handicapé ? Délinquant ? Toxicomane ?
– Euh, non.
Intéressant. Je vais vous confier un autre secret : je vous aime déjà. »  ==> Papa est space. 

– —

« Avec le whisky, la couperose était plus diffusément rosée qu’avec le gin et moins violacée qu’avec le vin. Chaque dîner universitaire permettait d’observer les divers aspects de la couperose. »  ==> Et avec le Champagne ?…

« Peut-être était-ce cela, la folie : une soupape de sécurité pour soulager la pression d’une angoisse insupportable. » ==> Très joli.

«– C’était une sorte d’addiction, mais j’avais des limites strictes. Je veux que tu saches que toi, personnellement, tu es très en dehors de ces limites.
C’était à la fois vrai et, au fond, totalement mensonger. Annagret ne s’y laissa pas tromper.
– Tout le monde croit avoir des limites strictes, répliqua-t-elle. Jusqu’à ce qu’on les dépasse. » ==> So true.

– —

« Avec mauvaise humeur, et sans prendre le temps de réfléchir, elle posa le bout d’un doigt sur l’adresse mail de Wolf et lui décocha un message :

                  Cher Andreas Wolf, c’est quoi, l’embrouille ? Une certaine Annagret que je connais à peine me dit que je peux être stagiaire rémunérée au sein de votre organisation. C’est un moyen de vous taper des nanas, ou quoi ? Vous leur faites boire quoi pour leur laver le cerveau ? Toute cette affaire me semble franchement très louche. J’ai une assez piètre opinion de l’action que vous menez là-bas, dans la jungle ou je ne sais où, et Annagret n’a même pas l’air de penser que ce soit très important. Ce qui me rend d’autant plus sceptique. Bien à vous, Pip Tyler, Oakland, Californie, USA. 

Dès qu’elle eut appuyer sur Envoyer, elle ressentit un spasme de remords. Son intervalle entre action et remords diminuait si rapidement qu’elle ne tarderait pas à n’être plus que remords, totalement incapable d’agir; ce qui ne serait pas forcément mauvais. » ==> Elle me plaît beaucoup, notre Pip.

« La principale source d’informations de sa mère était le Santa Cruz Sentinel, qu’elle lisait pour le petit plaisir quotidien d’être consternée par le monde. » ==> Joli.

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