« J’avais l’impression d’être en compagnie d’adultes intelligents, et j’étais très surpris qu’ils prennent la peine de me parler. Jusqu’à ce qu’un sursaut de professionnalisme me traverse l’esprit et remette les choses en place, m’infligeant des élancements dans les tempes et des picotements dans les yeux.« 

sarid

Le Poète de GazaYishaï Sarid
Actes Sud 2011 & Babel 2013, 263 pages
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz (Limassol 2009)

J’ai découvert Yishaï Saris par le Grand Prix des lectrices ELLE, en lisant « Une proie trop facile », qui est le premier roman qu’il ait écrit – et je l’avais beaucoup aimé. Actes Sud l’avait cependant fait connaître au public français par un autre titre : « Le Poète de Gaza », traduit antérieurement. Je l’ai trouvé encore meilleur ! On y suit un agent des services secrets israéliens en plein mission, tandis que sa vie personnelle se délite et que ses agissements dans le cadre professionnel tendent à le détruire purement et simplement. Comment assume-t-on le fait de torturer jour après jour des êtres humains, même en étant totalement convaincu de la nécessité de le faire ? Le narrateur est un pro, il a été formé, il sait ce qu’il fait et comment le faire, il n’a aucun doute sur l’extrême importance de son travail et pourtant il n’en peut plus. Abruti de fatigue et se mouvant sur une crête où le recul – ce recul si nécessaire aux professions confrontées aux drames humains – est d’une fragilité diaphane, il avance… C’est un polar très prenant qui sous ses thèmes évidents déroule une petite musique beaucoup plus intimiste, où sont palpables les odeurs et les atmosphères et où on ressent énormément les choses. J’ai adoré l’épilogue, sa concision et son honorabilité. Vivement les prochaines traductions ! Je note que Jean-Marc avait trouvé « Une proie trop facile » « mou, très mou », et c’est une façon de voir qui se tient, c’est vrai qu’ici non plus on n’a rien de trépidant. Mais c’est justement ce qui me plaît beaucoup, les réactions du narrateur sont très peu marquées, et je trouve que ça laisse de la place au lecteur, que ça renforce la sensation d’y être. C’est une question de point de vue 🙂

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