« Nullum est magnum ingenium sine mixture dementiae : il n’y a pas de grand esprit sans un grain de folie. »

Alix

L’angoisse de la page folleAlix de Saint-André
Gallimard, collection Blanche, 2016, 313 pages

Quand elle apprend qu’une molécule initialement destinée à traiter la sclérose en plaque s’est révélée très efficace pour contrer l’addiction à l’alcool, Alix de Saint-André se porte volontaire pour en être une cobaye. Elle a essayé plusieurs fois d’arrêter de fumer et ceci va peut-être l’y aider. Au début, c’est super : plus faim, ni soif, ni sommeil mais une loquacité sans faille et des pages et des pages noircies. Le tout en enchaînant les cigarettes mais quelle importance ? Elle a tout compris, elle va rebooter l’humanité et effacer l’holocauste. « Quand je me retrouve à la clinique de Meudon, je pense toujours que cela fait partie du plan… »

Récit-témoignage d’une très violente réaction à un médicament, ce livre d’Aix de Saint-André se lit paradoxalement avec beaucoup de plaisir. Elle le débute avec ce qui était sa façon de voir pendant la prise du baclofène, et quelques scènes sont tout à fait hilarantes (le tombé façon judo dans le bureau du psychiatre !). Elle enchaîne ensuite avec sa prise de conscience et son lent (1) retour à la normalité, qui m’a fait bouillir un temps : elle est vraiment gentille, cette Alix, et on s’effraie qu’elle ne voie pas l’énorme responsabilité de son « amie », qu’elle persiste à se croire seule en cause. Les longs recopiages du journal qu’elle s’astreint de tenir pendant les mois suivants sont pénibles à lire (autant, visiblement, qu’à écrire) (2), tant elle se répète, et sur tous les tons, sur ce qui lui est arrivé, ce qu’elle a fait, dit, cru, etc. Et puis enfin sa vision est claire, et elle essaie de faire entendre sa voix quant au traitement du baclofène dans l’opinion publique (pas facile). Le tout émaillé de petites perles très dans sa manière, des anecdotes (3), des citations, et une politesse, une éducation, une plume qui, une fois qu’on y a goûté, font qu’on lira de toute façon tout ce que publiera l’autrice (4).

(1) « Comment s’occuper quand on ne peut ni lire ni écrire ? Moi qui ne sais faire que ça… » / « Je peux lire des livres, à condition qu’ils soient débiles. » / « Il faut rééduquer le cerveau avec des niaiseries. »
(2) « J’ai lu quelque part qu’Adamov avait dit : « Ecrire est abominable, ne pas écrire est épouvantable. »… On en est là. » / « Ceci n’est pas de la littérature, ça ne part pas du centre. Et ça ne va nulle part. »
(3) « (…) après l’assassinat d’Abraham Lincoln, qui avait eu lieu pendant une représentation théâtrale, au bout d’un moment, il avait bien fallu raccompagner chez elle sa femme Mary, la première Dame. On en chargea un étudiant qui, très embarrassé, dans la voiture, lui demanda : « Et à part ça, le spectacle vous a plu ? » »
(4) Oui moi aussi ça me fait toujours bizarre ce « trice » mais je m’y tiens.

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