« Il me semble que nos vies sont faites d’innombrables années perdues, entrecoupées de quelques moments éclatants. J’ai laissé passer ma chance. J’aurais dû dire oui. Bien sûr que j’aurais dû dire oui. »

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Solomon GurskyMordecai Richler
Editions du sous-sol, 2016, 633 pages
Traduit de l’anglais (Canada) par Lorie Saint-Martin & Paul Gagné (Solomon Gursky Was Here, 1989)

C’est par un article signé Véronique Ovaldé que j’ai découvert ce roman; elle le décrivait comme « à la croisée de Charles Dickens et de Philip Roth », et l’alliance de ces trois noms a été comme un électrochoc : direction la librairie, immédiatement.

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Une fois la petite brique en main, j’étais fébrile, et anxieuse : pas facile d’affronter un texte quand les attentes sont aussi grandes. Et, de fait, les premières deux cent pages ont fait retomber mon exaltation. C’était sympa et tout, mais aussi plutôt brouillon et un tout petit peu plan-plan, je n’arrivais pas à entrer vraiment dedans, les personnages me laissaient pour tout dire indifférente. Alors, comme souvent quand je veux m’encourager à poursuivre un roman, je suis allée lire ce qu’il s’en disait sur le net. Que du bien. Du dithyrambique, même. Cependant, Gilles Heuré pour Télérama, dans son article TTT (pas si courant, 3 T), me semblait ne pas dépasser pas ces premières deux cent pages : tout ce qu’il rapportait était déjà passé devant mes yeux sans rien déclencher. Doutant, mais persévérante, je repris ma lecture, me laissant encore cent pages avant la capitulation, si elle devait advenir. Et lentement, la magie a opéré. Mordecai Richler use d’un procédé audacieux, il donne des nouvelles de ses personnages avant de nous les faire réellement rencontrer. C’est un tout petit peu déstabilisant au démarrage, mais l’impression ressentie quand soudain ça se connecte est inénarrable. A cela s’ajoute un sens aigu des dialogues, un humour d’une subtilité délicieuse et une sacrément bonne histoire. C’est l’histoire du Canada, en fait, à travers la saga de la famille Gursky. Multipliant les genres (historique, polar – la « quête » de Moses entretient un suspens qui fonctionne très bien – amour, western ou encore aventure) les époques et le style (Dickens est clairement cité et limite pastiché et la relation à la judéité est très très très Rothienne), Mordecai Richler nous offre un roman total, ample et retors. Comme je les aime. Que dis-je, comme je les ADORE.

L’avis d’Ingannmic, conquise.

(Je ne peux pas placer ces citations en contexte, ce serait déflorer trop de choses – et trop long, aussi. Elles y perdent. Beaucoup.)

« Souffrant d’une gueule de bois et incapable de se concentrer, Moses se dit que a journée ne serait pas complètement perdue s’il parvenait à mettre un semblant d’ordre dans les livres réunis dans sa cabane, à commencer par ceux qui s’empilaient par terre. Le premier qu’il ramassa fut Le Tombeau de Palinure. « Plus nous lisons de livres, lut-il, plus il est clair que la véritable fonction de l’écrivain est de produire un chef-d’oeuvre et qu’aucune autre tâche ne doit avoir d’importance à ses yeux. Mais aussi évident que cela puisse paraître, il y a bien peu d’écrivains qui voudront l’admettre ou qui, l’ayant admis, seront prêts à laisser tomber l’échantillon de chatoyante médiocrité qu’ils ont commis ! »
Va donc chier, Cyril, songea Moses en jetant la plaquette à l’autre bout de la pièce. »

« Ce fut, selon un motif récurrent dans sa vie, un dangereux mélange de vanité, de concupiscence et de témérité qui précipita la chute d’Ephraim. »

« Voici comment je vois les choses. Le Canada, c’est moins un pays qu’un ramassis de descendants mécontents de peuples vaincus. Les Canadiens français, qui s’apitoient sur leur sort, les enfants des Ecossais qui ont fui le duc de Cumberland; Les Irlandais, la famine; et les Juifs, les Cent-Noirs. Puis il y a les paysans venus d’Ukraine, de Pologne, d’Italie et de Grèce, bien commodes pour faire pousser le blé, extraire le minerai, taper du marteau et faire tourner les restaurants, mais que, autrement, il vaut mieux garder là où ils sont. La plupart d’entre nous s’entassent toujours le long de la frontière, effrayés par les Américains d’un côté et par l’immensité sauvage de l’autre. »

« Comment as-tu pu faire un chose pareille ? lui demanda un rebbe.
Un autre déclara : Le jeune esquimau à la rigueur. Mais ton propre père, alav ha-sholem ?
– L’autre était trayf, dit Isaac en leur lançant un regard furieux.« 

« Dans la lettre proprement dite, Ziegler sollicitait une entrevue avec Moses en lien avec une communication pour un colloque, qui se tiendrait à Banff, portant sur « Le syndrome de l’échec chez les descendants des grands artistes canadiens ». Il va sans dire, écrivait le professeur, que votre collaboration serait d’une importance primordiale. »

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