Quint

Apaise le tempsMichel Quint
Phébus, 2016, 104 pages

Nous sommes à Roubaix et Yvonne est morte. Elle avait repris la librairie de ses parents, le découvert bancaire est astronomique : elle ne renvoyait jamais un livre qui lui plaisait (le fond est empli de Cesbron, de Céline en édition originale, etc.) et refusait de vendre ce qui ne lui plaisait pas (se prétendait en rupture). Depuis la mort de ses parents, sa famille c’était ses clients, aussi est-ce à Abdel que son testament lègue le tout. Sans rien y connaître il accepte : impossible de laisser la librairie périr. Ce sera beaucoup de travail et pas mal d’entraide…
Michel Quint n’a pas son pareil pour faire vivre le Nord : sa description de Roubaix est d’une justesse parfaite et il parvient toujours à faire ressentir la réelle solidarité de sa société multiculturelle (« portée par l’entraide », nous dit la 4° de couv). Ca m’intéressait beaucoup de plonger au coeur du fonctionnement d’une librairie, dans les côtés très pratiques (la littérature est tout de même régulièrement convoquée ici), et cet aspect-là est également réussi. Mais ce qui a coincé pour moi c’est toute l’intrigue menée autour de la guerre d’Algérie : trop de sigles, trop d’ellipses, j’ai tout simplement eu du mal à me frayer un passage dans cette touffeur et j’étais sans cesse renvoyée à mes lacunes historiques : ce n’était pas clair du tout pour moi.
A noter : le plaisir de tourner les pages des éditions Phébus, un beau papier glacé dont la manipulation est vraiment agréable.

« Yvonne a également hérité de l’officieux fond social de son père qui partageait ses enthousiasmes de lecture avec les clients pour combattre l’analphabétisme, l’illettrisme, enchanter le monde et faciliter l’intégration des polacks, espingouins, portos, macaronis, niakoués, bicots et bouboules, Oui monsieur faut pas avoir peur des mots, les gros faut les convoquer, les regarder en face et leur faire honte en public. Après ils maigrissent, se refont une beauté, retrouvent une dignité : le melon est un fruit. Il parlait de la sorte, George, disait que les guerres sont finies et que les livres sont comme des amis communs à tous les hommes, des lieux où faire une paix. Des lieux d’égalité possible si on sait lire. Alors tu peux revendiquer tes racines en bloc, négritude, exil, pauvreté, descendant de victime de l’esclavage et du colonialisme, flamezoute de toute éternité, ce n’est pas d’affirmer ta différence qui te rendra égal, ni de prendre les armes, c’est de te donner les moyens d’être aussi fort que n’importe qui. Par la matière grise. Il prêchait, Georges. »

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