Salvayre

Pas pleurerLydie Salvayre
Seuil, 2014 & Points, 2015 282 pages

Lydie Salvayre a reçu le Prix Goncourt pour ce « Pas pleurer ». Pas possible que ça fasse bientôt deux ans ?! J’ai l’impression de venir à peine de le glisser dans ma pile, je ne sais pas où filent les mois, c’est avec un sentiment de grand retard que j’ai tourné la première page, aussitôt annulé par le vrai plaisir pris à cette lecture. C’est l’histoire d’une autrice (je suis convaincue par cette plaidoirie) dont la mère, très âgée, a oublié une grande partie de sa vie mais absolument pas l’été de ses quinze ans. C’était en 1936, l’Espagne était à feu et à sang, et Montsé raconte à Lydie, qui constate la grande joie que cette évocation provoque. Ca semble paradoxal, ce souvenir d’un été radieux alors que Bernanos en a fait un récit absolument implacable dans « Les grands cimetières sous la lune ». Alors Lydie Salvayre prend le sujet à-bras-le-corps, l’étudie et nous retranscrit la guerre d’Espagne selon trois angles de vue : Montsé et son petit village (une narration familiale et très concrète), Bernanos (des citations, son effroi) et le côté factuel et historique. Le résultat est immensément entraînant, contre toute attente, l’utilisation de nombreuses anacoluthes donne un effet très vivant, et on sent bien toute la passion qui anime la plume – autant que les parallèles très marqués avec notre société actuelle. Une totale réussite.

« Dans une éloquence fiévreuse, il dit à son auditoire (lequel se limite pour l’instant à sa mère et sa soeur) qu’à Lésina une aube splendide s’est levée (il a une propension naturelle au lyrisme), que l’Espagne est enfin devenue espagnole et lui espagnolissime. Il dit dans des frémissements qu’il faut liquider l’ordre ancien qui perpétue la servitude et la honte des hommes, que la révolution des coeurs et des esprits a commencé et qu’elle s’étendra demain à tout le pays et de fil en aiguille à l’univers entier. Il dit que plus jamais l’argent ne décidera de toutes choses, que plus jamais il ne fondera les distinctions entre les êtres, et que bientôt
La mer aura un goût d’anisette, fait la mère agacée.
et que bientôt il n’y aura plus d’injustice, plus de hiérarchie, plus d’exploitation, plus de misère, que les gens pourront part
Partir en vacances avec le pape, complète la mère de plus en plus excédée.
partager leurs richesses, et que ceux qui ferment leur gueule depuis qu’ils sont au monde, ceux qui louent leur terre à ce cabron de don Jaime qui les possède toutes, ceux qui lavent le caca de sa femme et récurent sa vaiss
Il remet ça ! s’exclame la mère qui en a par-dessus la tête.
Ils vont se lever, ils vont se battre, ils vont s’affranchir de toutes les dominations et dev
Je t’en foutrai moi des dominations, éclate la mère. C’est sept heures, et tu ferais mieux d’aller aux poules. Je t’ai préparé le seau. »

« Et comme si de rien n’était, toute l’Europe catholique ferme sa gueule. »

Le franol de Montsé : « Ne te ris pas, il y en avait beaucoup comme lui en l’époque, les circonstances le permittaient sans doute, et ce plan il l’a défendu sans calcul ni pensée-arrière, je le dis sans ombrage d’un doute. »

Publicités