Toranian

L’étrangèreValérie Toranian
Flammarion 2015

« Ceux qui ont vraiment quelque chose à dire, ils n’en parlent jamais. » Albert Camus

Dans ce document s’intercalent deux textes bien distincts : un portrait de sa grand-mère Aravni – que Valérie Toranian construit par une succession d’anecdotes -, et le récit de la déportation qu’Aravni a vécue, récit fortement romancé (mais néanmoins puissamment dévastateur). Les tonalités sont aux antipodes et leur mélange fonctionne bien, en raison selon moi d’une vertu principale : une totale sincérité. Quelle que soit la peau dans laquelle notre empathie nous place, on a l’impression d’avoir tous les éléments en main pour comprendre les tenants et aboutissants de tous les points de vue, et on n’idéalise rien ni personne, tout en sentant monter lentement une solide affection : le moment où Aravni accueille sa bru après la mort de son fils a fait couler mes yeux – instant où se sont cristallisées toutes les pertes et leurs conséquences. C’est un très beau document, sensible, pudique et impeccablement raconté.

« Il paraît que certaines femmes françaises sont bien. Pas des femmes indécentes qui rient fort, prennent des amants, fument dans la rue, ne savent pas tenir leur maison, rentrent tard le soir et sont incapables de faire à manger à leur mari et à leurs enfants. Ou alors toujours la même chose. Des steaks cuits dans le beurre, quelle horreur, avec des petits pois en conserve. Même au pire moment de sa vie avec Mesrop, elle a toujours préparé ses repas correctement. Il n’a jamais eu à s’en plaindre. Elle s’imagine dans dix ans, avec des petits enfants blonds, qui parlent français et se moquent d’elle, attablés devant des assiettes de conserves réchauffées, maigres, désagréables et prétentieux. Autant mourir tout de suite. »

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