« – Quelle est la différence, j’aimerais bien qu’on me le dise, entre tuer un bébé et le jeter aux ordures, hein ? disait ma mère.
Je me demandais si cette question était un test.
– Il y a une grosse différence, dit ma mère, répondant à sa propre question. Au moins, tuer peut s’avérer plus clément.« 

clement

Prières pour celles qui furent volées Jennifer Clément
Flammarion, 2014
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Reznikov (Prayers for the Stolen 2014)

Je n’avais pas du tout entendu parler de ce roman à sa parution et lorsque j’en ai reçu le fichier à lire pour le Prix J’ai lu – Page des libraires je m’apprêtais à le survoler, supputant qu’avec un titre pareil ce n’était pas du tout pour moi : erreur ! C’est exactement pour ce genre de découverte, de bonne surprise, que je continue à postuler pour tout un tas de jurys divers et variés et c’est ahurissant (bien que très normal, vu l’étendue de la production) comme on peut passer à coté de petites pépites malgré une réelle curiosité envers les nouvelles parutions.
Nous sommes au Mexique, dans une région laminée par le trafic de drogues. Ladydi, adolescente, est notre narratrice. A sa naissance, sa mère l’a déclarée comme garçon et dès que sa condition féminine a commencé à se voir, elle n’a eu de cesse de l’enlaidir, tout en lui apprenant à courir se cacher dans un trou qu’elle lui a creusé dès qu’elle entend une voiture. Leur quotidien est exactement celui-ci, cohabiter sous une chaleur de plomb avec les mouches, les fourmis, les scorpions et les moustiques dans une masure en terre battue sur la montage qui abritait autrefois une communauté. Autrefois, c’était il n’y a pas si longtemps, quand les narcos ne faisaient pas la loi et ne volaient pas les filles pour les vendre comme du bétail (avec tout ce qui s’en suit).
Pour raconter le parcours initiatique et la drôle de vie de Ladydi, Jennifer Clément a réussi le tour de force de la doter d’une voix absolument originale. Jamais je n’avais lu quelque chose qui ressemble à ça, il n’y a pas un gramme de naïveté dans la vision des choses de cette gamine mais sa force vitale déborde de chacun de ses mots. C’est d’un prosaïsme absolu mais ça chante dans le coeur du lecteur comme la plus pure des poésies. C’est âpre et souvent révoltant et pourtant on sent en permanence cet esprit propre aux opprimés, la dignité foudroyante de ceux qui n’ont plus rien.
Ca se dévore !

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