« Souvent la tristesse la prenait, sans crier gare, à la cime d’une joie qu’elle avait cru sans mélange. »

Coudrier

BabybatchIsabelle Coudrier
Seuil, 2016, 395 pages

Quel plaisir de retrouver* la prose tout à fait particulière d’Isabelle Coudrier ! Elle nous invite, dans ce troisième roman, à faire la connaissance de Dominique, quinze ans, qui a comme caractéristique – entre autres – d’être fan de Bénédict Cumberbatch. Nous sommes en 2014, ça fait trois ans qu’elle l’a découvert lors d’une rediffusion de Sherlock, et sa passion pour cet acteur s’épanouit lentement, mais sûrement. La très grande réussite de ce roman, pour moi, tient en ses nombreux paradoxes : l’héroïne est tout à fait de son temps (sujette à l’addiction Internet par exemple) et bien de son âge (intérêt important pour les changements de coiffure de l’acteur) mais s’appelle Dominique, tandis que sa mère se prénomme Charlotte (et son père Georges). Socialement peu active (solitaire même), elle rencontre d’autres fans connues sur un forum qui pourraient être sa mère voire sa grand-mère (le récit de la rencontre est absolument impeccable) et se sent à la fois complètement hors du coup et pourtant à l’aise. Sujette à la mélancolie sans raison – qui a eu quinze ans sait de quoi elle parle -, elle n’hésite pourtant pas à apprendre le texte d’Hamlet par coeur (en anglais – qu’elle maîtrise difficilement – et en français) dans l’optique d’aller voir l’acteur sur scène l’année suivante. Elle observe beaucoup. Les gens autour d’elle, ses profs, son amie de primaire dont elle ne comprend pas l’éloignement, ses chats, ses parents… Tout est légèrement décalé et dans le même temps d’une véracité parfaite, jusqu’aux plus infimes détails, et tout est raconté dans une très jolie langue qui fait la part belle à de délicieux subjonctifs sans que jamais rien de prétentieux ou de daté n’interfère. J’ai appris des choses étonnantes sur Bénédict Cumberbatch (ainsi, chaque année se fans se cotisent et versent les sommes obtenues à une association qu’il désigne…) et évidemment, ça donne envie de (re)regarder Sherlock 🙂

*J’étais Quentin Erschen, 2013

(Rachel) « Quoi qu’il en soit, elle tint ses followers informés de ses pérégrinations austeniennes. Elle se sentait à la fois reporter et fan. Parfois il lui semblait tout à fait impossible de faire quelque chose sans en rendre compte par un tweet, ou une photo sur Facebook. Avait-elle besoin de témoins ? »

« Elle qui était une fille sage et raisonnable, dirait peut-être que Dominique était un peu timbrée, et le « un peu » serait vraiment le pire, n’est-ce pas ? Est-ce que, tant qu’à faire, il ne valait mieux pas être complètement timbrée ?»

« En réalité, Georges était un peu anxieux à l’idée que sa fille fût tout à fait extravagante. Cette idée lui était authentiquement désagréable. »

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