Coe

Notes marginales et bénéfices du douteJonathan Coe
Gallimard, 2015, 314 pages
Textes réunis et présentés par Vanessa Guignery
Traduits de l’anglais par Josée Kamoun (Marginal Notes, Doubtful Statements 2013)

En débutant ce recueil je me disais que la première partie (Notes marginales) consacrée à de courts essais sur un artiste en particulier (écrivain, musicien, réalisateur) serait sans doute un peu ennuyeuse à lire mais que je me régalerai, à coup sûr, de la seconde où les textes sont autobiographiques et portent souvent sur l’écriture. Evidemment ce fut l’exact contraire ! Parce que je ne suis pas anglaise, les références politiques et l’exploration du climat social au fil des années ne m’ont que peu intéressée, et j’ai terminé presque tous les textes de la seconde partie en diagonale (beaucoup de redites de toute façon). Mais quel talent fou possède donc Jonathan Coe lorsqu’il évoque l’univers d’un artiste ! Il m’a donné envie de découvrir (ou d’approfondir) absolument tous ceux dont il parle, je l’ai trouvé sincère, profond, subtil, véritablement amoureux de ses sujets – souvent amusant – et la traduction de Josée Kamoun est d’une grande intelligence. Un recueil douillet et enthousiasmant.

Cadeau (écrit en 2002) :
« (…) mon oeil a été attiré par un exemplaire de 1982, Janine dans l’édition de poche. Je me rappelle encore la position exacte du livre sur l’étagère, à la librairie de l’université. En le retournant, j’étais tout d’abord tombé sur ces mots :

Ce roman déjà daté se passe dans la tête d’un chef de la sécurité vieillissant, divorcé, alcoolique et insomniaque, qui picole dans la chambre d’un petit hôtel en Ecosse. Bien que truffé de souvenirs déprimants et de propagande pour le Parti conservateur, le roman est surtout un fantasme sadomasochiste. L’arrivée de Dieu lui-même, dans les chapitres suivants, ne parvient pas à relever le ton. Tous les excès stylistiques et les déficiences morales que les critiques se sont ingéniés à ignorer de concert dans les premiers livres de l’auteur, Lanark et Unlikely stories, Mostly, se retrouvent dans celui-ci sous une forme concentrée.

Si je devais faire une master class sur l’art de la quatrième de couverture, je crois que je m’appuierais sur ce texte. Non seulement il dit tout ce qu’il faut savoir sur le livre, mais encore et surtout il définit l’attitude de l’auteur vis-à-vis de lui-même : attitude mordante, ironique, pleine d’auto-dérision. J’ai acheté le roman, et l’ai rapporté dans mon foyer d’étudiant, tranquillement convaincu qu’il allait changer ma vie.

(…)
Pour finir sur une note plus personnelle encore, il me faut ajouter que 1982, Janine m’a inspiré dans un autre domaine de ma vie. Trois ans après l’avoir lu, j’ai obtenu un poste dans un grand cabinet d’avocats londonien, à la relecture de documents. J’y travaillais en face d’une belle Australienne, que je n’aurais peut-être pas osé inviter à sortir avec moi si elle ne s’était pas nommée… Janine et si le roman d’Alasdair Gray ne m’avait pas obsédé. Lecteur, je l’ai épousée ! Plus tard, j’ai écrit un roman intitulé Testament à l’anglaise et je l’ai dédié à « 1994, Janine », en clin d’oeil à ma femme, à l’année de publication et du même coup au roman qui m’avait tant enthousiasmé dix ans plus tôt. J’en ai envoyé un exemplaire à Alasdair Gray, et quelques jours plus tard, je recevais sa réponse au dos d’une carte postale représentant L’Artiste et sa femme de Peder Severin Kroyer.

Je suis heureux de trouver une allusion au livre que j’ai écrit dans la dédicace à Janine d’Un testament anglais (sic) – ravi que mon livre ait pu avoir une influence positive. Mais désormais, le bonheur de plus de 2 vies repose sur vous : si vous divorcez, je me coupe la gorge.
Meilleurs sentiments
Alasdair Gray.

Depuis ce jour, nous nous sentons obligés de rester ensemble pour le meilleur et pour le pire, ne serait-ce que par amour de la littérature. »

Si vrai : (Seconde partie, 2011) « Mais ne soyons pas pessimistes. J’appartiens à une génération qui se rappelle la vie avant Internet, si bien qu’une partie de moi continue d’en avoir peur, comme il est naturel d’avoir peur de la nouveauté. La génération de mes filles ne fait pas ces réserves. Pour elles, envoyer un SMS ou chatter en ligne est aussi naturel que de respirer, et je ne détecte aucun symptôme qu’elles soient devenues des individus dysfonctionnels. Leurs relations quotidiennes avec des gens en chair et en os demeurent fortes et saines. Peut-être même davantage que les nôtres. Elles ne menacent pas de se changer en ermites, recroquevillées sur leurs ordinateurs dans des pièces obscures; elles ne perdent pas la capacité d’entretenir une conversation. Je me dis que, à la veille de mon cinquantième anniversaire, ma vraie tâche d’homme et de romancier est de résister aux chants des sirènes de la nostalgie pour partager leur appétit de vivre, leur joie du moment présent. »

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