femme-au-foyer

Femme au foyerJill Alexander Essbaum
Albin Michel, Les Grandes Traductions, 2016, 384 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise du Sorbier (Hausfrau 2015)

« Elle se sentait seule et loin de tout. Où qu’elle aille, Anna se sentait seule et loin de tout. « Une femme qui se sent seule est une femme dangereuse. » Le docteur Messerli parlait avec une sincérité grave. « Une femme qui se sent seule est une femme qui s’ennuie. Quand elles s’ennuient, les femmes cèdent à leurs impulsions. »

Parution le 4 janvier 2016 pour ce roman dont j’ai reçu les épreuves non corrigées par Babelio dans le cadre d’une opération Masse critique, et premier roman pour Jill Alexander Essbaum, qui est par ailleurs une poétesse reconnue. Un roman que j’ai sollicité sur la seule foi de sa traductrice, la grande Françoise du Sorbier (dont j’admire toujours le travail) et qui s’est révélé hypnotique et dérangeant (ce qui est une bonne chose, selon mes critères). Pour en parler, j’aurais aimé avoir écrit ce qu’en dit Rachel Cooke dans le Guardian :

I can already hear the reaction some readers will have to this book: I just didn’t like the characters, they will cry, plaintively. Well, let them. (Je peux déjà entendre les réactions de certains lecteurs : Je n’aimais tout simplement pas les personnages, vont-ils chouiner. Eh bien, laissez-les.)
ou
Most of all, I liked the fact that Essbaum gives us no sweeteners in the matter of Anna’s character. She is difficult. She is boring. She is narcissistic. She is so very sad. (Et surtout, j’ai aimé que l’auteur n’adoucisse en rien le personnage d’Anna. Elle est difficile. Elle est ennuyeuse. Elle est narcissique. Elle est tellement triste.)

C’est exactement ça, l’histoire d’Anna (Karénine / Emma B.) mélangée et transposée dans le milieu de l’expatriation contemporaine. Une Anna américaine nantie et dotée d’absolument tout, ce qui rend son mal-être immédiatement irritant. Idiote ingrate et complaisante, pense le lecteur. Qui n’est pourtant pas en mesure de la laisser à son sort, parce que la langue tient une grande place dans son histoire, les cours d’allemand qu’elle partage largement avec nous, le décalage du suisse allemand qui ajoute à l’impression d’impénétrabilité des autres personnages : on ne comprend pas vraiment la réalité du mari par exemple, le reste du monde n’est abordé que par le prisme de la vision d’Anna qui est, depuis longtemps (toujours ?) déficiente, souffrante. On voit bien en revanche que la psy ne lui apportera aucune aide, puisqu’elle s’interdit toute vérité, Anna. Rien, elle ne dit rien de ce qui lui tourne dans la tête, à aucun moment elle ne s’autorise une quelconque formulation, y compris pour et à elle-même. Elle est mal, c’est tout, c’est diffus, elle ne contrôle rien, elle s’abandonne par avance à ce qui arrivera – et on le jauge dès les premières pages. Tout est là. L’ennui, la banalité du truc, le poisseux de la dépression, la grisaille du sujet. Pourtant on sera surpris de l’effroi d’un drame – pour le coup – non annoncé; on éprouvera alors la force de notre empathie, on n’était pas du tout resté indifférent, finalement.

J’aime beaucoup les derniers mots de l’auteur en postface :

« Un dernier point : je ne suis pas psychanalyste et vous ne devez donc pas prendre les paroles du docteur Messerli pour autre chose que ce qu’elles sont censées être : des paroles de fiction. Si vous vous sentez un jour aussi mal qu’Anna, je vous en prie – et j’insiste – faites-vous aider. »

« Vous connaissez le mot allemand Sehnsucht ? Anna secoua négativement la tête. « Cela veut dire un désir ardent et douloureux. C’est un trou dans le coeur par où fuit tout espoir. » Anna eut une appréhension qui lui donna la nausée. Le docteur Messerli le sentit. « Anna, dit-elle d’un ton réconfortant, la perte d’espoir est juste une impression. Ce n’est pas nécessairement une réalité. » Ah non ? rétorqua silencieusement Anna. »

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